Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie
Chapter 11
Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:
--Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits!
Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive. Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha vers Clamiron et lui dit:
--Fais-moi donc donner un verre d'eau.
--Tout de suite.
Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton furieux, il cria:
--Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me donnez là.
Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains, et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre. Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir. Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie, oubliant ses craintes, mentant à ses promesses:
--Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable!
Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas.
Ses amis hurlèrent avec enthousiasme:
--Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!
--Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir, tu as le temps de prendre l'air.
--Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch!
--Une belle incinération!
Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un oeil par l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits, contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du délire alcoolique.
--Il va faire quelque malheur! murmura Longin.
--Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table, il n'essaiera plus de nous tuer.
Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime, l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup:
--Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous, maître d'hôtel....
Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:
--Vous dormez! Je vais vous réveiller!
Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel parut.
--Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille. Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux!
--Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant fiancé?
--Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre!
--On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron. Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater!
--Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et le remets sur pied.
--Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel.
--N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian m'a faites.
Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle ajouta:
--Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du dévouement!
--Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage pour le prix Montyon, ne te gêne pas!
Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies, jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:
--Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en fasse?
Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près d'Étiennette sans même l'avoir reconnue.
La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et s'adressant à son cocher:
--A la maison.
VI
L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule, difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir. La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle, s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre pour l'apothéose d'une féerie.
Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal, coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.
A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'oeuvre de la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier. Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit:
--Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....
Mme Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron, Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.
--Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne? Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.
--Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous.... Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?
--A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?
--Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura personne.
--Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici. On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère. Venez-vous, mes enfants?
--Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de contrat?
A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux, mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de lumière et de joie.
Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait, n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble, cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup d'un malheur. Cependant, le choeur des mères dépitées daubait à l'envi sur le mariage de Geneviève.
--Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider, sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?
--Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement.
--Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de nouveau.
--Oui, mais le père Vernier est si riche!
--Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans....
--Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de fâcheux dossiers sur son compte....
--Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement! On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil.
--Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux.
--Ah! Tout Paris y vient....
--Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la maison....
--En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur ambition....
--Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite....
--Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève....
--L'air un peu bécasse.
--C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian....
La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune Mme Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut:
--Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?
--Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où est-il? Quand sa présence est indispensable ici....
--Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?
--Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire.... Je m'en remets à vous....
--Comptez sur moi....
--Et surtout, le silence.
--Naturellement.
Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.
En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit une attitude respectueuse.
--M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune homme.
--Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil!
--Où croyez-vous qu'il soit?
Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le long de son corps:
--M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M. Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M. Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de Mme Vernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris....
--Eh bien, terminez.
--Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené par Mlle Dhariel....
--Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On l'a payée assez cher pour cela!
--Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M. Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore.
--Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire à moi. Je vais chez elle....
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité, son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse.
--Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher? Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif!
Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le malheureux:
--Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos amis et que c'est en ton honneur?
--Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries.... Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?...
--Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...
--Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée ensemble.
--La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui t'attendent....
--Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les raseurs....
--Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce cela que tu veux?...
--Je veux qu'on me fiche la paix!
Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion, ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure, étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute. Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse:
--Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé te chercher.... Christian... m'entends-tu?
--Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances de Mme Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...
--Christian! protesta le baron.
--Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi es-tu plus royaliste que le roi?...
Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une soudaine expression de dignité douloureuse:
--Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah! oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier, qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre, toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires.... Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement, écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte!
--Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper Christian.
Mais il se calma aussitôt, et murmura:
--Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain....
Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et l'examinant avec soin:
--Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il paraisse au salon. Que faire?...
Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse:
--Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte. Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de monter aussi. Ne perdez pas un instant.
--Bien, monsieur le baron.... J'y cours....
Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant son ivresse:
--Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut.
Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre, et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne, le père entra dans la chambre.
D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit:
--Je me retire, je vais prévenir Mme Vernier que vous êtes auprès de votre fils....
--Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....
Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de douloureuse angoisse:
--Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux!
Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif:
--Une serviette et de l'eau....
Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme. Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une impression de soulagement. Le docteur reprit: