Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie
Chapter 10
Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper les petits carrés de papier.
A la suite de cette conversation entre Mme Mauduit et Étiennette Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé, avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit:
--Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades. Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que ça rend très malade?
--Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant.
--Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me manques!
--Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.
--Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir?
--Avec plaisir.
--Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.
Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de résister à la tentation.
--Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au bureau....
--Je t'y conduis.
--Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie.
--Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche. Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?
--Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....
--Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!
--Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine vivacité.
--Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je t'embête, il faut prévenir.
--Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire....
--Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.
Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:
--Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement. D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut risquer l'aventure, s'il lui plaît.
En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha vers lui et, ajouta ce commentaire:
--Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons! il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.
Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:
--Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie. Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors, auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.
--Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque. Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez, il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées avec sérénité.
--Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là une belle cure!
Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait chargé Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait, avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe mondain.
Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier. Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et ses fiançailles avec Mlle Harnoy, annoncées officieusement, avaient causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui l'emportait.
Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires, racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée.
--Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui!
--Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai tort de comparer. Pour toi, c'est le coeur qui parle. Oh! mon cher, elle en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier....
--Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous sommes.
--Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et je suis revenu chez elle, en ami.
--Et même autrement.
--Ça, jamais! Christian, je te le jure.
--Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de coeur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.
--Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?
--Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux.
--C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où tu vis?
--Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer.
Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron.
Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait, par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale. Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian:
--Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire, tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons d'honneur....
--Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non, mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête.
--Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de garçon?
--Pas davantage!
--Quoi! tu auras le coeur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de fois trinqué avec nous!
--C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge inutile de le faire une fois de plus.
--Tu deviens économe, mon vieux.
--Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez, mais à la condition de ne paraître qu'au dessert.
--Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.
Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:
--Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement. Ça colle-t-il?
--Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour?
--La veille du mariage à la mairie.
--Il y a soirée de contrat chez mon père.
--Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta fiancée.
--Convenu.
--A la bonne heure!
Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian. Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne pouvait le soupçonner.
Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron, celui-ci était allé chez Mlle Dhariel qui l'attendait. Il avait trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui avait dit sans même s'asseoir:
--Tu sors?
--Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en verrai toujours assez. Cause.
--Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra.
--Vrai?
--Puisque je te le dis.
--Comment as-tu obtenu ça?
--En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler.
--Et ça se passe?
--Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»! Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée!
--Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le retenir moi-même, crainte d'indiscrétion....
--Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai manigancé l'affaire, il m'en voudra.
--As-tu peur de lui?
--Peur de rien! Mais le procédé....
--Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un autre. Et ce sera tout!
--Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le mariage?
--Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se pochardera?...
--Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît....
--Et admire!
--Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique!
--Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose.
--Il en aura une surprise!
--S'il est en état d'en jouir.
--Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.
--J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me mettre en voiture.
La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges sur son futur gendre et sur toute la famille.
Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée:
--Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a été impossible de refuser....
--Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron Templier doit en être, je pense....
--Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui.
Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de sourire:
--J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur censeur que vous-même.
--Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma sagesse.
Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive poussée de joie, et dit:
--Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter.
Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme pour une fiancée. De gros noeuds de moire blanche cravataient les candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix de M. Prudhomme:
--C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!
Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant vers le maître d'hôtel, il cria:
--Que la fête commence!
Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur, mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils laissaient leur argent.
Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique, très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux, des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie, des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie, ils réalisaient dans toute son intégrité le type du _snob_, plein d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence, incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.
Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner, n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui:
--Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison?
Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne:
--Mais, non, je vais porter votre santé à tous.
Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie:
--Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois, c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et n'en pas dépenser une passion....
Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui:
--Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot, mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes moeurs! A ta santé! A tes futurs enfants!
Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait, puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de Clamiron parvint à dominer le tumulte:
--Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer. Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de Mlle Harnoy.
Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:
--Choquons nos verres, mon vieux, et de tout coeur!