Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 49

Chapter 493,660 wordsPublic domain

L’État, la royauté et la nation espagnoles.--Cette renaissance incontestable de l’Espagne au dix-huitième siècle était le fruit de la politique des Bourbons. A l’oligarchie de conseils et de grands seigneurs qui avait fini par ruiner la monarchie de Philippe II, ils avaient substitué une forme d’État plus concentré autour de la royauté, et plus fort. Français, ils avaient pris leurs modèles d’abord à la cour de Versailles qui commençait à se perdre dans les intrigues. Alliés aux Farnèse, ils avaient subi ensuite l’influence de la cour de Parme qui leur donna Alberoni et de meilleurs exemples. Avec ce ministre, ses imitateurs et ses élèves, Riperda, Patino, Ensenada, Philippe V et Charles III reconstituèrent l’État espagnol. Ils lui créèrent des ressources, une marine, des armées, encouragèrent, par des travaux de tout genre, le commerce colonial et intérieur, l’industrie et l’agriculture.

Le défaut de cette œuvre fut qu’elle s’accomplit en dehors et contre le gré de la nation. Les Espagnols, préoccupés surtout de leurs franchises, attachés à leurs coutumes, isolés de l’Europe et dominés par le clergé, y furent indifférents ou hostiles. Habitués à respecter leurs rois, ils les laissaient faire; mais ils détestèrent leurs collaborateurs. Charles III voulut les guérir malgré eux. Par des réformes plus profondes encore et d’un ordre plus élevé, il essaya de les délivrer du joug de leur ignorance. Il fit de son despotisme, qu’ils acceptaient, un instrument d’émancipation intellectuelle. Après avoir chassé les jésuites, «prince éclairé» servi par des philosophes, Charles III réforma l’enseignement, créa des instituts scientifiques, des écoles de beaux-arts. Son successeur, Charles IV, reconquis par les Espagnols, faillit à la tâche qu’il lui laissait. La nation accueillit son impuissance comme un bienfait. En 1789, cette forme de despotisme royal, qui livrait la royauté et l’Espagne aux caprices d’un favori, lui semblait préférable à la volonté des rois qui avaient entrepris de la régénérer malgré elle.

L’Espagne et ses colonies.--Ainsi la dynastie française revenait peu à peu, en 1789, aux habitudes du milieu qu’elle avait essayé de modifier, et finit par s’y soumettre. De bonne heure elle en avait subi l’influence. Pour plaire aux Espagnols, Philippe V, sa femme, Élisabeth Farnèse, et leurs enfants poursuivirent, en même temps que la réorganisation de l’État, l’établissement de leur maison en Italie. Ils persistèrent aussi à considérer le domaine colonial de la même manière que leurs prédécesseurs autrichiens: ce qu’ils attendaient toujours d’Amérique, c’étaient les lingots. Ce que les Espagnols y cherchaient, c’étaient des places. Tous mettaient les colonies en coupe réglée. Ils ne connaissaient pas d’autres revenus coloniaux que ceux des mines, fermaient l’accès de l’Amérique à toute importation autre que celle des nègres, nécessaire à la recherche de l’or, à toute exportation qui n’était pas celle des richesses métalliques. Les monopoles livraient aux étrangers tout le commerce et opprimaient les colons. Dès 1789, le Pérou essaya de se soulever, et les publicistes européens, prévoyant un soulèvement prochain de l’Amérique méridionale, pressaient l’Espagne de réformer son système colonial. Épuisés par un siècle d’efforts, les Bourbons n’étaient plus capables de comprendre cette nécessité: Charles IV passait sa vie à la chasse; sa femme se livrait sans pudeur à Godoy, prince de la Paix, et tous deux lui livraient l’État.

La renaissance de l’Espagne, sa prospérité maritime et coloniale n’étaient donc pas durables, parce qu’elles n’étaient pas l’œuvre de la nation. La dynastie française qui seule avait entrepris cette œuvre l’abandonnait en 1789, à mesure qu’elle s’assimilait plus complètement aux Espagnols.

L’État hollandais.--Depuis le début du siècle, la Hollande s’était mise à la remorque de l’Angleterre. Elle avait sacrifié ses intérêts commerciaux et maritimes au plaisir d’acquérir les Pays-Bas catholiques (traités d’Utrecht--traité de la Barrière, 1715). Une seule fois, «la chaloupe» essaya d’engager la lutte contre «le vaisseau de ligne»: ce fut pendant la guerre d’Amérique où elle prit parti contre l’Angleterre: elle se brisa et perdit Négapatam. Elle fut la seule des puissances maritimes qui ne profita pas de l’abaissement momentané de l’Angleterre. Et la possession des Pays-Bas catholiques, pour laquelle elle avait tout sacrifié, lui échappa. En 1745, la France chassa des Pays-Bas les garnisons hollandaises qui, en 1732, furent remplacées par les troupes autrichiennes; en 1786, elle lui imposa le traité de Fontainebleau qui, de toutes les villes occupées par elle en vertu du traité de la Barrière, ne lui laissa que Maëstricht et quelques villages frontières. Sauf cette exception, les Provinces-Unies revinrent à leurs limites de 1664. C’était la ruine de toutes leurs espérances, d’un siècle et demi d’efforts. L’Angleterre avait recueilli sur mer ce qu’elles avaient négligé; l’Autriche gardait sur le continent ce qu’elles avaient désiré.

Le malheur voulut que la leçon ne leur suffît pas: leur politique extérieure était liée à la forme de leur gouvernement intérieur, depuis le jour où Guillaume III avait vaincu les marchands d’Amsterdam. Les conquêtes continentales, le sacrifice des intérêts commerciaux de la nation étaient l’œuvre du parti militaire qui avait enchaîné la Hollande à l’Angleterre. Le stathoudérat avait été supprimé en droit, en 1703; mais ses traditions et sa politique avaient été continuées par Heinsius et ses successeurs. La Hollande s’était, d’ailleurs, de nouveau livrée au parti militaire en 1745, et quand elle essaya de s’en affranchir, en 1787, la Prusse et l’Angleterre, appelées par le prince d’Orange, la firent rentrer sous le joug. Désormais elle n’eut plus d’autre politique à jamais, ni d’autres desseins que ceux de la monarchie des Nassau: avec eux, elle abdiquait devant l’Angleterre, elle attendait toujours l’heure de reprendre les Pays-Bas catholiques. Elle n’avait plus ni les moyens, ni le désir de garder son rang parmi les puissances maritimes. Placée, depuis ses origines, en face d’une alternative redoutable, appelée à devenir, par une monarchie militaire et conquérante, une puissance continentale, ou, par une république marchande et pacifique, une puissance maritime, elle avait pris le parti qui la ruinait.

La Hollande et ses colonies.--Elle avait pourtant encore un grand empire colonial aux Indes; mais il n’était pas mieux gouverné que la métropole. Les Provinces-Unies, au dix-septième siècle, avaient fourni à toutes les puissances européennes le type d’une exploitation coloniale. Leurs compagnies de commerce, investies d’un monopole, avaient admirablement tiré parti des îles de la Sonde. Mais, dans la suite, au moment où elles auraient dû relâcher le système du monopole, elles l’avaient exagéré. Les Hollandais avaient construit des forts pour se protéger contre leurs concurrents étrangers. Ils avaient détruit les plantations pour limiter la production des épices. A Banda, à Amboine, à Java, on les vit massacrer sans pitié les indigènes et les Européens qui travaillaient en contrebande. Leurs administrateurs, à pareille école, se démoralisèrent: chargés de combattre la contrebande, ils la firent à leur profit. Les compagnies se ruinèrent, tandis que les agents s’enrichissaient, et les colonies cessèrent de se développer. Enfin la source même de leur prospérité fut atteinte, lorsqu’en 1771 les Français, en 1774 les Anglais se mirent à cultiver, dans leurs colonies, les arbres à épices: le muscadier, le giroflier ou le caféier. La jalousie des Hollandais, l’étroitesse de leur système mercantile n’avaient abouti, en somme, qu’à ruiner la production de leurs colonies, au moment où des colonies rivales leur préparaient une concurrence victorieuse. Ils ne se souciaient plus assez de leurs intérêts commerciaux pour transformer leur système colonial: ils n’étaient même plus assez forts pour défendre leurs domaines d’Extrême-Orient.

Le Portugal et ses colonies.--Un autre petit État, qui avait eu et qui conservait encore un grand empire colonial, s’était mis aussi, depuis le début du dix-huitième siècle, à la remorque de l’Angleterre et pour les mêmes raisons que la Hollande. Négligeant leurs intérêts coloniaux, qu’ils avaient livrés à l’Angleterre par le traité de Méthuen (27 décembre 1703), les Portugais avaient rêvé de faire, suivant les expressions mêmes de la diplomatie française, le personnage de conquérants, et de conquérants de l’Espagne. Après avoir ruiné l’union ibérique, un instant accomplie au temps de Philippe II, ils songeaient alors à la reconstituer à leur profit. Ils livrèrent leur pays aux commerçants anglais, comme une colonie, dans l’espoir d’acquérir Badajoz, Albuquerque, Alcantara, les villes du Tuy, Guarda, Vigo et Bayona, et la Guyane du Nord.

Ces espérances ne se réalisèrent point, et, jusqu’en 1778, le Portugal fut à la discrétion de l’Angleterre, surtout au temps du gouvernement de Pombal qui resserra encore cette alliance: il n’y trouva d’autre profit que le placement de ses lingots et de ses vins.

Au point de vue politique, «le Portugal ne fut plus regardé comme un membre du corps politique de l’Europe, qui offrît quelque ressource considérable aux puissances qui voudraient prendre des liaisons utiles avec lui». A cette époque (1776), l’Espagne et la France réussirent à faire comprendre au Portugal l’importance, pour toutes les nations commerçantes et spécialement pour celles qui avaient des possessions aux Indes, de prévenir, par des mesures communes, les dangers dont leur navigation était menacée: «Il ne fallait pas que les Anglais parvinssent à leur but favori de se rendre les maîtres absolus de toutes les mers.» Le Portugal qui, en 1740 et en 1762, avait favorisé la politique dominatrice des Anglais, l’abandonna en signant le traité du Pardo (1778) avec l’Espagne et un traité de neutralité avec la France. Mais il était bien tard: à la fin du dix-huitième siècle, par suite de sa longue alliance avec l’Angleterre, le Portugal était devenu un facteur sans importance dans la lutte des puissances maritimes entre elles: il eut au moins la sagesse de le comprendre et de s’imposer désormais une stricte neutralité.

Le Portugal n’avait aucunes ressources, matérielles ou morales, ni agriculture, ni commerce, ni industrie. Le pays n’était qu’un marché où s’échangeait l’or de l’Amérique contre les marchandises d’Europe, d’Angleterre surtout. La royauté vivait des revenus de ses domaines, largement, mais ne gouvernait pas. Le clergé catholique, très riche, avait plus d’influence que le roi. La noblesse vivait dans ses terres, comme le roi, presque aussi souveraine que lui. Le peuple était ignorant et paresseux. La courte administration de Pombal, qui essaya de ruiner le clergé et la noblesse et de réorganiser le royaume par la toute-puissante volonté du roi Joseph Ier dont il était le ministre, ne parvint pas à faire du Portugal un État.

Il lui restait pourtant le Brésil, la plus riche des colonies de l’Amérique du Sud, moins par l’or que les Portugais se contentaient d’en tirer que par la fertilité de son sol et l’excellence de ses ports. Le Portugal n’avait pas su l’exploiter. Mais c’était une ressource précieuse, dont la nation et la royauté portugaises devaient un jour connaître la valeur. Comme la Hollande, le Portugal ne comptait plus, en 1789, parmi les puissances maritimes que par ses richesses coloniales, et pour les mêmes raisons. Il s’était mis à la merci des Anglais, dans l’espérance que son aveugle fidélité lui procurerait des dédommagements en Europe ou en Espagne. L’Angleterre avait tout pris sur ces deux vassaux également ambitieux et imprudents: elle ne leur avait rien donné en échange.

L’Italie.--L’Italie, par sa position centrale dans la Méditerranée, avec ses prolongements et ses annexes de Sicile, de Malle et de Sardaigne, aurait pu, si elle avait été unie, s’opposer aux entreprises de l’Angleterre dans la Méditerranée et y jouer un rôle important. Elle était trop morcelée pour avoir une politique conforme à ses intérêts naturels. Elle restait, comme par le passé, un champ clos et un lieu de passage pour les nations européennes. Autant de routes, autant d’États que les Allemands, les princes français et les Espagnols se disputaient encore comme au seizième siècle.

Les Autrichiens occupaient les routes de la Valteline, le Milanais, le Mantouan depuis le traité d’Utrecht. La Toscane, pays de transition essentiellement, entre les plaines du Pô et la vallée du Tibre, en relation par Livourne avec la mer, appartenait à la maison de Lorraine que l’on pouvait considérer comme une branche de la maison d’Autriche (François, 1738-1765; Pierre-Léopold, 1765-1790).

Les Espagnols, maîtres des Deux-Siciles depuis 1735, indirectement et par l’intermédiaire des successeurs de Philippe V, avaient disputé aux Allemands (1731-1748) les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla et les avaient obtenus: ils avaient ainsi fermé aux Allemands les routes de l’Apennin; mais ceux-ci s’en étaient frayé d’autres en mariant, en 1771, l’unique héritière de Modène à un archiduc. Par le pacte de famille (1761), tous les États espagnols de la péninsule étaient entrés dans la clientèle de la France, et celle-ci, par l’acquisition de la Corse (1768) et l’alliance avec les Deux-Siciles, possédait ainsi les étapes italiennes de la route de l’Orient.

D’États italiens, il n’en restait que quatre dignes de ce nom: 1º Venise, le point de départ des relations de l’Occident avec l’Orient. Elle tremblait alors devant les empereurs et l’Autriche, déchue de sa situation prépondérante dans le Levant qu’elle avait laissée à la France et que les Anglais convoitaient.--2º Les États du pape, centre de routes importantes, vivant de grands souvenirs, mais impuissants à se défendre au sud contre les princes de Naples.--3º Les Farnèse avaient rêvé de constituer, par l’expulsion des étrangers, une nouvelle monarchie italienne; le petit-fils du dernier prince Farnèse avait acquis, en 1738, les Deux-Siciles. Mais sa naissance le rattachait à l’Espagne et aux Bourbons. Son passé limitait son avenir.--4º La Savoie, seule parmi les puissances purement italiennes, se développait sans cesse depuis un siècle. Maîtres des routes des Alpes, au nord-est, les princes de Savoie, par une politique adroite, non de neutralité, mais d’alliances contradictoires, avaient acquis, au traité d’Utrecht, Exilles et Fenestrelles, les clefs du mont Cenis et de mont Genèvre, et toute une partie de Montferrat, c’est-à-dire toute la vallée supérieure du Pô. Ils avaient reçu, en outre, la Sardaigne: ils n’avaient pas réussi en 1789, comme ils l’espéraient en 1774, à réunir leurs possessions continentales à leurs provinces maritimes, par l’acquisition de la Ligurie, de Gênes et de la Corse, qui leur avaient échappé. Ils avaient, du moins, constitué au nord de la péninsule un second royaume, exclusivement italien, indépendant de l’Allemagne, de la France et de l’Espagne, et décidé à demeurer tel pour le plus grand honneur de la maison de Savoie, au profit de la grandeur et de l’unité italiennes. En 1780, le comte Napione proposait à Victor-Amédée de former autour des princes de Savoie une confédération italienne. La Savoie avait conscience de ses destinées, analogues à celles de la Prusse dans l’Allemagne du Nord. Comme la politique des Hohenzollern, celle de la maison de Savoie était fondée sur l’intérêt exclusif de l’État: c’est par là qu’elle voulait déjà, en 1789, former un royaume purement italien, de plus en plus compact, capable d’émanciper ou d’absorber les différentes provinces de l’Italie.

Au profit de ces desseins, en Italie comme en Allemagne, un patriotisme italien naissait alors, qui, au-dessus des États particuliers, devait un jour, dans le monde des sentiments et des idées, aider la politique réaliste de la Savoie, comme celle de la Prusse. Ce patriotisme réveillé par les poètes, par Alfiéri; par les historiens, Muratori et Denina; par les philosophes, Vico, préparait les esprits à la résistance contre les étrangers, à la liberté, à l’unité: «L’Italie attend et espère,» disait Catherine II, et Mme de Staël, qui comprit l’Italie aussi bien que l’Allemagne, disait: «Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu’ils ont été et par ce qu’ils pourraient être, que par ce qu’ils sont».

Il n’était donc pas question, en 1789, de politique italienne, même dans les questions maritimes où l’Italie aurait eu, si elle avait été unie, un si grand rôle. L’Angleterre dominait à Naples par l’influence d’Acton, ministre tout-puissant de Ferdinand IV. Elle essayait de s’établir à Gênes. La France occupait la Corse et disposait de Gênes et de Venise. La Savoie, comme les Farnèse, pressentait les destinées de l’Italie. Elle s’associait aux projets des grands États occidentaux en Orient (1783), en concluant des traités de commerce avec la Porte ottomane. Elle faisait mieux encore: elle constituait un État italien tandis que les Italiens songeaient à leur indépendance nationale; elle avait une politique qui répondait d’avance aux espérances et aux vœux de l’Italie tout entière. C’était l’avenir: en 1789, la péninsule n’était encore pour l’Europe qu’un champ clos ou un lieu de passage.

* * * * *

La question coloniale et maritime.--La prétention de l’Angleterre à faire de l’Océan son empire, et de ses domaines coloniaux la source de profits exclusifs et considérables pour son commerce, avait, depuis le dix-huitième siècle et les traités d’Utrecht, posé plus nettement encore que par le passé une question vitale pour le commerce et l’avenir des autres puissances maritimes.

La France avait essayé, sans succès jusqu’en 1778, de retarder la solution qu’exigeaient les Anglais. A cette époque, ceux-ci avaient été vaincus par l’alliance de Louis XVI, de Charles III avec leurs colonies d’Amérique. Ils durent s’humilier devant la ligue des puissances neutres.

Mais cette défaite et cette humiliation avaient été de courte durée et n’avaient changé ni l’ambition de l’Angleterre, ni les données du problème, ni sa gravité.

La décadence de l’empire ottoman, dont la Russie et la Prusse invitaient les puissances maritimes à profiter, promettait à l’Angleterre de larges compensations, en Orient, aux pertes qu’elle avait faites en Occident. La Hollande, l’Espagne, le Portugal, la France auraient pu arrêter ces projets, si elles fussent demeurées unies. Mais les nations maritimes se divisaient au profit de leur rivale: et aucune n’avait ni une conscience suffisante de ses intérêts maritimes et coloniaux, ni le moyen de les défendre seule. La grandeur maritime et la puissance coloniale de l’Angleterre étaient, au contraire, comme sa constitution, au-dessus de tous les partis: rois, hommes d’État, Anglais de toute condition, de toute opinion, divisés de caractère, de tendances ou d’intérêts, s’accordaient sur ce double principe qui faisait une tradition très forte dans un État très libre, une puissance redoutable et sûre d’elle-même, au milieu de puissances affaiblies ou troublées.

III

LA RUSSIE ET LA QUESTION D’ORIENT AU XVIIIe SIÈCLE

La Russie se rapproche de l’Europe centrale.--Au dix-huitième siècle, la Russie se rapprocha de l’Allemagne, au point de devenir un danger pour elle. Frédéric II avait vu les armées de la czarine Élisabeth aux portes de Berlin. Depuis le commencement des temps modernes, on avait pu prévoir le moment où il en serait ainsi: à la fin du seizième siècle, l’historien de Thou constatait les progrès de la puissance moscovite et en signalait les inconvénients pour l’empire germanique.

Formation de l’État russe.--La Russie avait eu la même origine que l’électorat de Brandebourg ou l’archiduché d’Autriche. L’empire des czars s’était formé de la réunion de _Marches_, constituées encore plus à l’est, dans la grande plaine sarmate, au moyen âge: la _marche de Kiew_, dans la vallée du Dniéper, entre les plateaux de la Podolie et de l’Ukraine, d’une part, et de l’autre le plateau agricole de Kaluga, Tula, Karkow, placée de telle manière, qu’au nord elle était en relations, par Vitepsk et Smolensk, avec la Duna et la Baltique; ou bien par la vallée du Pripet, avec la Lithuanie et la Pologne, et qu’au sud elle se trouvait sur la route même de la mer Noire et de Constantinople, par Kherson. C’était à Kiew que les pirates varègues ou scandinaves, venus de la Baltique, s’étaient mêlés aux Grecs, qui leur apportèrent du Midi leur religion et leurs habitudes;--la _marche de Novogorod_, dans la vallée de la Néva et de son affluent le Wolkoff, entre les plateaux ouralo-baltiques et le plateau forestier de Waldaï, destinée par sa situation géographique à relier le système baltique du Ladoga, de la Néva, à la région du Dniéper (Lithuanie) et à la haute vallée du Volga (Grande Russie). Novogorod était placée sur la route de la Baltique à la Russie centrale, comme Kiew sur la route de la mer Noire: elle fut, pendant tout le moyen âge, le centre du commerce du Nord entre les villes hanséatiques et les Moscovites;--la _marche de Moscou_, au cœur même de la plaine sarmate, aux sources de l’Oka et du Volga, du Dniéper et de la Duna, entre les forêts du nord et les steppes agricoles du sud, merveilleusement disposée pour concentrer toutes les relations des pays de la Baltique, de l’Europe centrale, de la mer Noire et de l’Asie, pour absorber la Russie moderne.

Cette absorption, cette concentration des marches et de la puissance russe autour de Moscou, commencée au seizième siècle par Ivan III, «_le rassembleur de la terre russe_,» compromise un moment par les révoltes des boiars, était définitivement achevée, au dix-huitième siècle, par les efforts des Romanow, de Pierre le Grand surtout, le plus illustre d’entre eux.

Extension de l’État russe au dix-huitième siècle.--Dès le début du dix-huitième siècle, l’État russe, ayant constitué son unité, s’étendait vers l’Europe et vers l’Asie par les quatre grandes routes qui rayonnent autour de Moscou: la route de la Baltique, la route de la Pologne, la route du Volga et de ses affluents, la route du Dniéper et de la mer Noire.

_La route de la Baltique_: Le traité de Nystadt (1721) l’ouvrit aux Russes en leur donnant la Livonie (Riga), l’Esthonie (Revel), l’Ingrie (Narwa, Saint-Pétersbourg); le traité d’Abo (1743) leur valut une partie de la Finlande, sur la rive droite de la Néva. Depuis 1734, ils disposaient de la Courlande.

_La route de Pologne_: Le partage de 1772 livra aux armées russes le chemin de Varsovie et de l’Europe centrale, par les palatinats de Polsk, Witepsk, Mohilew et Mcislaf, c’est-à-dire par le pays lithuanien qui s’étend entre la Duna, le Dniéper et le Drusch.

_La route de la mer Noire_: Au traité de Kainardji, en 1774, Catherine II annexa à l’empire Azow et son territoire, que Pierre le Grand avait pris et rendu aux Turcs; puis, en 1784, la Crimée tout entière, Kertch et Ienikale, les clefs de la mer d’Azow; Kinburn, qui domine tout le pays entre le Bug et le Dniéper. Elle avait occupé aussi, au nord du Caucase, la vallée moyenne du Terek, dont le cours supérieur est, à Vladikaukas, la route naturelle des rivages méridionaux de la mer Noire. Par leurs conquêtes sur les Tartares du Kouban et de la Crimée, les Russes avaient achevé de s’établir sur la rive septentrionale. En sorte qu’en 1789, ils s’avançaient sur Constantinople, à la fois par les embouchures du Danube et les Balkans, par le Caucase et l’Asie Mineure.

_La route du Volga_: Dans le cours du dix-huitième siècle, les Cosaques russes avaient enfin occupé insensiblement la vallée inférieure du Volga, la vallée supérieure de la Kama, son affluent, et les rives du fleuve Oural.