Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 45

Chapter 453,809 wordsPublic domain

Combien le mal dont souffrait la politique française s’était aggravé depuis que la mort de Fleury avait enlevé au royaume sa dernière sauvegarde, à Louis XV son dernier conseiller! L’un et l’autre étaient désormais, consciemment ou non, la proie des intrigues et des intrigants. Ils flottaient, désemparés, sans pilote, à la merci des tempêtes qui se formaient à tous les coins de l’Europe et du monde, sous le calme apparent de la paix d’Aix-la-Chapelle. Un bon juge en politique, le ministre autrichien Kaunitz, venu à Paris en 1753 pour décider Louis XV à se réconcilier avec sa cour, à reprendre la Silésie aux Prussiens, conseilla à sa souveraine, comme le moyen certain de réussir, une alliance avec le prince de Conti ou la dauphine. Les alliances de la France, ses intérêts étaient désormais à la discrétion du cousin ou de la belle-fille du roi[22].

[22] Voy. chapitre XIV, p. 414.

La dauphine, dans le courant de l’année 1755, l’emporta, auprès de Louis XV, sur le rival de sa maison. Elle avait trouvé une auxiliaire dans Mme de Pompadour. Quoique la dauphine avec son mari, par déférence pour la reine, se fût d’abord, à la suite des sœurs du roi, déclarée contre la favorite, les intérêts de sa maison et de son intrigue firent fléchir ses scrupules. L’austère duc de Noailles n’avait-il pas mis son secret aussi sous le patronage de Mme de Châteauroux? Justement, alors, Mme de Pompadour prenait goût aux affaires étrangères, non d’elle-même, mais par le conseil d’un abbé diplomate qui rêvait de refaire avec elle la fortune de l’abbé Dubois, de Bernis.

Après le Secret du régent et celui du roi, l’intrigue de la favorite. C’était dans l’ordre: aux ambitieux tous les moyens étaient bons. La diplomatie secrète devait en venir à ce degré d’avilissement. Comme la dauphine, Mme de Pompadour était hostile au prince de Conti, à ses projets, à ses ambitions, parce qu’il avait refusé de l’y associer. Par les soins de Bernis elles se rapprochèrent, et ce concours d’affections légitimes et adultères entraîna Louis XV et la France dans les voies de la diplomatie saxonne.

Cette diplomatie venait justement d’obtenir à Versailles un premier avantage. Au moment où le prince de Conti, maître d’un département presque universel, armait contre la Saxe et la Russie tout l’Orient, de la Baltique à la mer Noire (1754), son entreprise rencontra un obstacle inattendu dans la défection de son principal agent en Pologne, le comte de Broglie. Pour plaire au roi, en servant Conti, le jeune comte s’était déclaré nettement et avec succès contre la maison de Saxe à Varsovie (1752-1754). Tout d’un coup sa famille, et surtout l’abbé de Broglie, son oncle, qui recevait les confidences de la dauphine, l’avertit de Paris, qu’à l’avenir, par le crédit croissant de la princesse, il aurait un moyen plus sûr d’être agréable à Louis XV, une conversion rapide aux plans de sa belle-fille: «à quoi songez-vous, monsieur mon neveu?» Le neveu fut docile, sinon fidèle. Au milieu de 1754, il proposait à Conti de se rapprocher de la maison de Saxe, au lieu de la combattre, reprenait les plans de d’Argenson agréables à la dauphine; et, à la fin de l’année, il venait à Versailles en congé pour les faire agréer au roi. En 1755, sa conversion était accomplie: il retournait à Dresde, porteur d’un traité d’alliance avec la Saxe, désapprouvé par Conti, agréé par le roi.

Dans l’esprit du jeune diplomate et du ministre des affaires étrangères, Saint-Contest, qu’il avait associé à son évolution, tous deux fidèles à la pensée de d’Argenson, le rapprochement de la France et de la Saxe était destiné à protéger la Pologne contre les Russes. Pour le cabinet saxon, plus inquiet des progrès de Frédéric II que de la puissance moscovite, l’influence déclarée de la dauphine à Versailles devait être l’instrument d’une alliance avec Louis XV contre la Prusse.

De toutes parts, les puissances du Nord et de l’Allemagne se liguaient contre Frédéric. Au mois de septembre 1755, l’impératrice de Russie signait avec le roi d’Angleterre un traité offensif contre lui. Marie-Thérèse, enfin, chargeait Kaunitz, puis Stahremberg, d’étudier à Versailles les moyens d’armer la France contre son rival. Tandis que les Russes s’assuraient le concours des Anglais, les Saxons et l’Autriche, dans le même but, s’efforçaient d’obtenir celui des Français. Auguste III escomptait le crédit de sa fille, et commençait à en ressentir l’effet. Marie-Thérèse s’adressait à Mme de Pompadour, et leurs deux confidents, Stahremberg et Bernis, formaient à Bellevue, en septembre 1755, le plan d’un rapprochement, entre l’Autriche et la France, plus considérable encore que l’alliance franco-saxonne[23].

[23] Voy. chapitre XII, p. 359-361.

Il faut rendre justice aux ambitieux qui compromirent alors la France par leurs négociations secrètes, qui l’entraînèrent dans des complications où son intérêt n’était point, à Broglie et à Bernis: au début de leur œuvre, ils songèrent à elle et crurent la servir, en servant leurs protecteurs et leur propre fortune. L’un et l’autre comprenaient la situation et les besoins de l’État. Les Anglais et les Français étaient aux prises, depuis 1754, au Canada. Les flottes des deux nations s’étaient heurtées en juin 1755 dans la baie de Fundy. Louis XV croyait encore éviter cette guerre nécessaire: il se laissait amuser par des négociations pacifiques du cabinet anglais. La lutte était ouverte: Bernis en calculait justement la portée et les conséquences. De Broglie s’en effrayait comme lui. A l’un, l’alliance autrichienne; à l’autre, l’amitié de la Saxe, de la Prusse et de la Pologne paraissaient les plus sûrs moyens de conjurer une guerre européenne qui eût occupé en Orient ou en Allemagne les forces du royaume. La paix du continent, une lutte heureuse contre l’Angleterre, voilà ce qu’il fallait à la France, et ce qu’ils croyaient lui donner[24].

[24] Voy. chapitre XI, p. 323-324.

Leur erreur vint de leur ignorance, inexcusable chez des diplomates qui prétendaient à gouverner un grand pays. Bernis en a fait l’aveu plus tard: «Nous n’avons pas de ministres, disait-il. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je consens à me comprendre dans cette catégorie. Nous touchons au dernier période de la décadence.» Les intrigues de cour, où ils usaient leur activité et leur intelligence, ne leur laissaient plus les moyens ni le loisir d’étudier l’Europe. Ils connaissaient à merveille les intentions des partis qui se disputaient la faveur de Louis XV: ils ignoraient les desseins des puissances qui se disputaient l’Allemagne, l’Orient, le monde. Ils ne savaient pas que l’Autriche et la Saxe nous recherchaient, pour nous entraîner à une guerre contre la Prusse. Aveugles, ils dirigeaient la France inconsciente vers l’abîme dont ils pensaient la préserver. Mieux eût valu qu’incapables, à l’exemple de nos diplomates officiels, ils fussent demeurés inertes. Mais adieu alors leur ambition, et leurs rêves de fortune, et les intrigues secrètes qui, pour beaucoup d’autres avant eux, avaient été les chemins obscurs d’un grand emploi et de la réputation.

Certes, c’était bien le dernier degré de honte et de faiblesse où pussent arriver la royauté et la nation françaises: trois secrets dont celui de la favorite, du grand vizir, et d’une princesse étrangère, au lieu d’un secret unique, déjà funeste, qui était encore le Secret du roi. Et, à la place de traditions, inapplicables sans doute aux intérêts présents, mais respectables encore par les grands souvenirs qu’elles rappelaient, des nouveautés plus dangereuses, des systèmes mal étudiés, et presque dictés par des cours étrangères, la France, en un mot, abandonnée par la royauté à des complaisants novices ou mal informés. Ce fut, par l’excès même du mal, la défaillance suprême, dont les suites ont pesé bien longtemps sur les destinées de la nation.

A quoi bon insister sur les phases de cette agonie? On les connaît toutes: plus perspicace que les Français, Frédéric II a deviné les desseins de la Saxe, de l’Autriche et de la Russie. Il sait, de source sûre, qu’elles veulent l’attaquer et, pour le détruire, l’isoler: les unes se préparent à lui enlever l’alliance de Louis XV; la czarine, celle de l’Angleterre. Il réussit alors à détacher Georges II, électeur de Hanovre, de cette coalition formidable, et jette comme un premier défi à ses adversaires le traité de Westminster (16 janvier 1756).

Marie-Thérèse, avec la Saxe, relève le défi: au mois de mars, elle négocie à Saint-Pétersbourg un plan d’attaque contre la Prusse. Au même moment, elle fait faire à la cour de France «un pas de géant.» Elle la brouille définitivement avec Frédéric II: le traité de Versailles (mai 1756) n’est encore sans doute qu’un plan de défense, très différent de l’œuvre agressive à laquelle l’impératrice prétend associer la France. Mais il fait à Frédéric II l’effet d’une menace, comme le traité de Westminster a paru aux Français une trahison. Et la Prusse, au mois d’août 1756, force Louis XV, lorsque son roi devient «infracteur de la paix,» attaque la Saxe et menace à son tour l’Autriche, à porter la guerre en Allemagne, contre son propre intérêt, malgré sa volonté[25].

[25] Voy. chapitre XII, p. 361-363.

Déjà Bernis, avant d’avoir vu la suite de cette guerre, pouvait contempler l’étendue du mal qu’il avait fait au royaume, en le lançant dans cette aventure. Il avait cru détacher des Anglais leurs principaux alliés: il leur donnait l’alliance redoutable de la Prusse. Il avait espéré «ménager à la France des ports, des places, des ressources, des avantages et des positions maritimes capables d’affaiblir le commerce et la marine de sa rivale»: il lui avait simplement ménagé une affaire stérile et onéreuse en Allemagne. Son ignorance acheva, en 1757, ce que son ignorance avait commencé.

Il lui parut que Frédéric II ne serait pas capable de résister longtemps aux attaques de la France, de l’Autriche, et de la Russie. «En une campagne, tout serait fini,» le roi de Prusse mis à la raison, la France maîtresse des Pays-Bas, libre alors de disputer la mer et l’Amérique aux Anglais. Diriger cent mille Français sur l’Allemagne, et verser douze millions à la cour de Vienne, ce n’était pas trop payer des avantages si précieux. Bernis se chargea d’en convaincre Louis XV: Mme de Pompadour l’y aida, et l’en récompensa. Il devint ministre des affaires étrangères (juin 1757), un mois après le second traité de Versailles, triste convention qui consacrait à la fois son aveuglement, son secret et sa fortune. La nation applaudit à son œuvre, assez folle pour croire, sur sa parole, «que l’effort gigantesque qu’il venait lui demander en faveur de l’Autriche serait limité et décisif.»

Quelle déception six mois plus tard, pour la France, après Lissa, après Rosbach, après Plassey! Frédéric II maître de l’Allemagne; les Anglais, de l’Inde, presque du Canada; «notre marine en désastre, nos côtes exposées, notre frontière découverte.» Quelle leçon pour Bernis! Il n’avait calculé ni les ressources militaires de la Prusse, ni l’égoïsme de la Russie plus pressée de se fixer en Pologne encore que d’abattre Frédéric II, ni même les forces de la France. L’armée de Louis XV valait sa diplomatie. Ce n’était pas le nombre qui lui faisait défaut, mais la qualité. Après la défaite, Bernis reconnut, trop tard, qu’il s’était embarqué témérairement, sans s’être préparé. Il put voir ce que valaient les généraux chargés par Louis XV en une campagne de ruiner Frédéric II, des étourdis sans honneur, des ambitieux sans mérites et sans connaissances, apportant à l’armée, de la cour qui les envoyait, des habitudes d’ignorance, d’intrigues et de cupidité. Bernis s’indignait de leur égoïsme: «Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les petites maisons. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement des affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits qui ne sentent pas la disproportion qu’il y a entre leurs rétrécissements et l’étude des grands objets.» A ce jugement l’histoire peut souscrire en le complétant, en l’appliquant à Bernis autant qu’à Soubise[26].

[26] Voy. chapitre XI, p. 325-328, et chapitre XII, p. 363-366.

Peut-être aurait-elle le droit d’être pour ce cardinal plus indulgente, s’il avait eu le temps de réparer le mal qu’il avait fait à la France. Il en eut l’intention: aux dépens du royaume, il avait appris à le mieux gouverner. La campagne de 1757 lui ouvrit les yeux sur les dangers du traité de Versailles et d’une plus longue guerre. Il ne fallait plus «songer à se partager la peau d’un ours qui sait mieux se défendre qu’on n’a su l’attaquer»: laisser l’Autriche et la Russie détruire la Prusse, si elles y tenaient, et concentrer contre l’Angleterre tout ce qui restait de forces à la France, c’était le devoir tout tracé. Bernis eut le mérite de le comprendre. Il essaya en 1758 de le pratiquer: à Choiseul, notre ambassadeur à Vienne, il faisait ses confidences: «Si l’État périt, ce ne sera pas de ma faute; je veux au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans reproches.» Il le suppliait d’obtenir de Marie-Thérèse qu’elle permît au roi de diminuer ses troupes d’Allemagne: «Donnez-nous la paix à tout prix.» C’était un vrai cri de conscience que ce cri de détresse.

Nous avons gardé la «confession» de Bernis. Le mot est de lui. Ses ennemis, ses critiques auraient peine à faire un tableau plus noir de l’état où sa politique avait mis la France: «Tout exige que nous sortions du précipice où nous descendons à pas de géants. Nos places frontières ne sont pas pourvues, nous n’avons plus d’armées, l’autorité languit, et le nerf intérieur est entièrement relâché. Les fondements du royaume sont ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent. Le commerce maritime, qui faisait entrer deux cents millions par an, n’existe plus. Nous avons à craindre la perte totale de nos colonies. Nous serons réduits au rang des secondes puissances de l’Europe.»

Ce mal profond, Bernis en signalait, avec les effets prochains, la cause unique et profonde, le défaut d’un gouvernement fort et attentif à ses devoirs. «On laisse tout faire également à tout le monde. Le roi n’est nullement inquiet de nos inquiétudes, ni embarrassé de nos embarras.» Mais s’il sentait les conséquences de ses fautes, de Bernis était impuissant à les réparer. Il n’avait plus l’autorité nécessaire: n’était-ce pas lui qui avait ajouté aux secrets du roi l’intrigue de la favorite, pour arriver au ministère dont il portait le poids et les responsabilités? Ce fut son châtiment alors d’être renversé du pouvoir, au moment où l’expérience lui aurait permis d’en faire un meilleur usage, par une intrigue analogue à celle qui le lui avait donné, de sentir qu’«avec les petits esprits et les têtes étroites,» il avait perdu la France, et qu’il ne pouvait se réhabiliter en la sauvant.

Mme de Pompadour se riait de ses noirs pressentiments. Et bientôt, lasse de ce conseiller qui voulait faire le mentor, elle se préparait à lui donner un successeur. De quoi s’avisait-il? De prendre les intérêts de la France, lorsqu’il les avait sacrifiés pour entrer au ministère? Pour y parvenir à son tour, le comte de Stainville, bientôt duc de Choiseul, les sacrifia d’abord. Il était ambassadeur à Vienne, depuis 1756, par la faveur de Mme de Pompadour qui l’avait fait préférer au comte de Broglie, suspect d’attachement au prince de Conti, même après une trahison.

Depuis le traité de Versailles, l’ambassade de Vienne était devenue le poste principal, celui où l’on pouvait, autant que de Paris, diriger l’alliance et la guerre de Sept ans. Bernis l’avait demandé avant de devenir ministre d’État. Choiseul l’obtint, en fit aussitôt une sorte de ministère: ministère secret, occulte où il fut de bonne heure l’égal de son chef hiérarchique. Il correspondait avec les autres ambassadeurs du roi, directement, et souvent en secret avec les généraux de l’armée d’Allemagne. En vain Bernis le suppliait-il d’amener la cour d’Autriche à des sentiments pacifiques: la guerre lui donnait trop d’importance pour qu’il acceptât ces ordres, dictés pourtant par l’intérêt supérieur du royaume. Il la savait agréable à Louis XV et à Mme de Pompadour, et voyait baisser le crédit de Bernis à mesure qu’il s’y opposait. Certes, c’eût été d’un grand cœur, dévoué à son pays, et l’occasion d’une belle action que la postérité lui eût comptée, de risquer son crédit, comme Bernis, pour arrêter la France au seuil encore de cette affaire désastreuse. Choiseul préféra profiter des embarras du pays et du ministre pour achever définitivement sa fortune. Bernis offrit sa démission, la reprit, espérant encore gouverner de moitié avec le rival qu’il avait toujours traité en ami, puis fut forcé de quitter le pouvoir. Choiseul le reçut (déc. 1758) de la main de la favorite, comme un partisan déclaré de la guerre à outrance. Les meilleurs serviteurs de la France, alors, ne pouvaient plus se dégager des liens et des compromis de la diplomatie secrète; et ce n’est pas le spectacle le moins triste que de voir des hommes, qui auraient pu et voulu servir leur pays, réduits, par le gouvernement de Louis XV, à en chercher le moyen dans des intrigues funestes et déshonorantes.

En dépit du complot auquel Choiseul dut son autorité, malgré l’engagement qu’il prit de continuer une guerre mauvaise, ce ministre n’en a pas moins été un de ceux qui ont le mieux compris les intérêts de la France. Le public ne s’y est pas trompé. Quoi qu’il l’ait vu obligé de signer la paix désastreuse de Paris et d’Hubertsbourg, en 1763, il a paru l’oublier: il lui a donné et gardé une place à part entre tous les ministres de Louis XV. Depuis, certains historiens ont entrepris de reviser cet arrêt. «N’ayant ni suite dans les desseins, ni véritable fermeté dans le caractère, écrivait récemment M. de Broglie, Choiseul réussit au delà peut-être de son attente et certainement de son mérite. Sans avoir rien laissé après lui et rien légué à l’avenir, il a séduit même la postérité.» Choiseul, contre ces critiques partiaux, a plaidé en 1765, dans un Mémoire au roi, sa cause victorieusement et celle de ses admirateurs. Il eut de la suite dans ses desseins, et ces desseins étaient conformes aux intérêts de la nation.

«Votre Majesté, écrivait-il au roi, avait été attaquée, en 1755, en Amérique par l’Angleterre. Ses armes conquirent Mahon en 1756. C’est alors qu’elle conclut, au mois de mai, un traité avec la cour de Vienne, qui fut le préliminaire de l’espèce de ligue qui se forma, contre le roi de Prusse, entre la France et la maison d’Autriche. Cette nouvelle alliance fit négliger la guerre de mer et la guerre d’Amérique, _qui était la véritable guerre_. Votre Majesté donnait trente millions à Vienne, n’avait pas une marine capable de défendre ses possessions américaines et employait son armée de terre à la cause de son alliée, de sorte que réellement vous ne faisiez rien _pour la guerre véritable de la France contre l’Angleterre_.»

L’histoire aurait peine à définir avec plus de netteté et de clairvoyance que ne le fit alors Choiseul, au milieu des événements mêmes, les causes et l’étendue du sacrifice que Louis XV imposa à son royaume en 1756. La seule faute de ce ministre, créature de la Pompadour et serviteur de son secret, fut de croire qu’il fallait prolonger le sacrifice encore, pour se procurer les moyens d’en corriger les effets. Pour plaire à ses protecteurs il se déclara en faveur de la guerre et, pour servir la France, d’une guerre dirigée surtout contre les Anglais: «De la guerre d’Allemagne il fit la guerre d’Angleterre.»

Ce fut l’objet et le résultat d’un nouveau traité, qu’il passa avec la cour de Vienne (30 décembre 1758). La France abandonna l’espérance qu’elle s’était gardée de conquérir les Pays-Bas, et laissa à l’Autriche, aidée des Russes, le soin de mettre Frédéric II à la raison. Sans se désintéresser de l’Allemagne, puisqu’elle fournissait à Marie-Thérèse une armée et des subsides, elle se proposait d’employer la plus grande partie de ses forces et de son argent «à porter des coups directs à l’Angleterre.» Elle exigeait enfin de l’Autriche, pour prix de son concours, au lieu d’une cession éventuelle des Pays-Bas, la promesse de mettre aussi, quand la paix serait faite, les Anglais à sa merci. A la Russie également Choiseul demanda un concours plus actif contre nos vrais ennemis: il ne lui suffisait pas que la czarine, profitant de l’alliance avec Marie-Thérèse et Louis XV pour abattre la Prusse, ne nous procurât d’autre profit que sa neutralité sur mer. L’avantage des deux partis ne lui semblait pas égal. Il voulait qu’une flotte russe aidât la nôtre à bloquer les Anglais dans leur île. Il obtint seulement, le 8 mars 1759, qu’unis aux Danois, les Moscovites s’engageassent à leur fermer la Baltique.

Toutes les pensées de Choiseul se concentraient sur un objet unique: ruiner l’Angleterre partout, dans ses colonies, sur mer et chez elle-même. Il était grand temps, en effet. Le 2 juin, Louisbourg, le boulevard du Canada, tombait aux mains de nos ennemis. Ils menaçaient Montcalm de toutes parts sur l’Ohio et par la route du lac Champlain. Le Sénégal, en Afrique, Saint-Louis et Gorée en 1758, les circars d’Oressa, le Dekhan, en Inde, devenaient des colonies anglaises. Nos côtes mêmes de Bretagne, sauvées comme par miracle, le 11 septembre 1758, par la bataille de Saint-Cast, couraient des dangers que, depuis des siècles, elles ne connaissaient plus.

C’était bien, en effet, une nouvelle guerre de Cent ans, un duel entre les deux nations, pour l’attaque ou la défense d’un patrimoine autrement grand que la vieille France. Choiseul eut le mérite de le sentir alors, et les Français, pour cela, lui ont pardonné de n’avoir pas réalisé le projet qu’il formait, en 1759, d’écraser les Anglais dans leur île même. Il leur suffit qu’il l’eût conçu. Quand, depuis vingt ans, le roi et ses collaborateurs tournaient le dos à leurs plus redoutables ennemis, lui seul leur fit front résolument. Il organisait des escadres à Brest et à Toulon, préparait une invasion en Angleterre et en Écosse. Il ne désespérait pas de la France: «Tant que nous aurons des hommes en France, nous ne nous rebuterons pas.»

Choiseul trouva des hommes: il ne leur trouva pas de chefs. L’armée d’Angleterre fut confiée à Soubise, le vaincu de Rosbach, celle d’Écosse à l’homme qui n’avait pas su défendre la Bretagne, d’Aiguillon; la flotte, à des incapables encore, La Clue et Conflans. Et puis, dans le désarroi de l’administration, les délais nécessaires aux préparatifs permirent à l’Angleterre de prévenir une entreprise dont les chefs n’étaient pas gens à réparer le temps perdu. Pour sauver, en 1760, les débris de l’honneur et du domaine national, la seule ressource désormais c’était, à tout prix, la fin de cette lamentable aventure. Choiseul mesura, d’un rapide coup d’œil, la gravité de nos échecs et, avec la promptitude de décision qui lui était propre, se résolut à la paix.

Il la demanda aux bons offices de la czarine Élisabeth. Elle n’avait pas voulu lui donner les moyens de vaincre l’Angleterre. Elle pouvait s’entremettre pour l’apaiser. L’idée était juste et hardie d’aller chercher ainsi, à l’Orient de l’Europe, la fin d’un conflit dont les affaires d’Orient, par les intrigues de la maison de Saxe, avaient été la première cause. La Russie tenait entre ses mains, après trois ans de guerre où s’étaient épuisées les ressources de l’Autriche, de la France et de la Prusse, la Pologne et le sort du continent. C’était à la fois reconnaître et limiter sa puissance, que de l’employer à une œuvre pacifique[27].

[27] Voy. chapitre XII, p. 367, et chapitre XIII, p. 416-417.