Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 4

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En même temps, au mois de juillet, l’ambassadeur de France en Suisse, Brûlart, prieur de Léon, accompagné du confident du cardinal, le père Joseph, partait pour Ratisbonne: ils avaient pour mission, à la diète qui venait de s’ouvrir pour l’élection d’un roi des Romains, d’exciter les électeurs, celui de Bavière surtout, contre l’Empereur, et de détourner en même temps les armées impériales de l’Italie. L’Empereur était disposé à nous accorder la paix en Italie, pourvu que nous nous engagions à ne pas troubler l’Empire et à abandonner la Suède: Richelieu et son confident étaient trop prudents pour compromettre ainsi l’avenir, pour sacrifier des alliances essentielles à une cause qui, en Italie, n’était nullement désespérée. Ils voulaient délivrer le Mantouan et la Valteline des Impériaux, mais non pas leur livrer les électeurs et la Suède. Les deux points de vue étaient trop différents pour que les plénipotentiaires de l’Empereur et de la France pussent s’accorder immédiatement. Les pourparlers durèrent trois mois, jusqu’au 13 octobre 1630, où le traité de Ratisbonne fut enfin signé. Croyant Casal perdue, redoutant que l’Empereur ne fît sa paix avec le roi de Suède pour secourir les Espagnols en Italie, les agents de la France se crurent obligés de faire certaines concessions pour régler au plus vite la question italienne: pour obtenir la réintégration du duc de Mantoue dans ses États, après un délai de six semaines, il est vrai, et quelques indemnités payées par lui à ses compétiteurs, le duc de Savoie et le duc de Guastalla, le père Joseph avait promis au nom du roi que la France renoncerait directement ou indirectement à tout projet d’agression contre l’Empire.

Richelieu désavoua ses plénipotentiaires: il ne l’eût pas fait si, dans l’intervalle nécessaire à la ratification, le maréchal de Schomberg n’eût vivement, dès le 17 octobre, marché au secours de Casal, débloqué la ville le 24, et obtenu des Espagnols la signature de préliminaires qui rétablissaient immédiatement, et sans réserves, Charles de Nevers dans son duché. Pour n’avoir pas deux guerres à la fois, le cardinal avait entamé des négociations avec l’Empereur. Du moment que la guerre en Italie se terminait ainsi, à son gré, Richelieu rejetait des concessions qui pouvaient compromettre les succès des princes protestants et fortifier l’Empereur en Allemagne. L’affaire d’Italie était réglée définitivement, sans guerre générale, au traité de Cherasco (6 avril et 19 juin 1631): la défaite de l’Espagne était complète, notre victoire consacrée par l’occupation de Casal que le duc Victor-Amédée Ier de Savoie nous cédait. L’Italie avait été secourue: elle était gardée désormais.

Ce que Richelieu d’ailleurs ne désavoua pas, ce furent les succès diplomatiques que le père Joseph avait remportés sur l’Espagne, à la même époque, dans les affaires d’Allemagne. Le rôle que joua ce diplomate à Ratisbonne, pendant les quatre mois (juillet-novembre 1630), qu’il y passa, a été l’objet de nombreuses controverses et erreurs historiques: on lui attribue le mérite exclusif de la défaite que Ferdinand II essuya à la diète de Ratisbonne. L’Empereur avait réuni les électeurs pour leur faire désigner son fils comme roi des Romains: les électeurs, catholiques et protestants, exigèrent d’abord le renvoi de Wallenstein, le licenciement de son armée, puis ils refusèrent leurs voix au fils de Ferdinand II. L’Empereur était désarmé et joué: le père Joseph contribua pour une part moins grande qu’on ne l’a dit à ce résultat: la haine des électeurs contre Wallenstein et l’absolutisme de Ferdinand II l’avaient déjà préparé. Il y contribua cependant.

Il remporta surtout, non plus sur l’Empereur, mais sur l’Espagne, d’autres succès diplomatiques considérables, dont on parle trop peu, et dont il eut le seul mérite. On oublie généralement que le principal ennemi de la France, même en Allemagne, c’était le roi d’Espagne plus encore que l’Empereur. Les Espagnols étaient partout au delà du Rhin, dans les armées qui combattaient Gustave-Adolphe, dans les forteresses de l’Empire, à Mayence, Oppenheim, Frankenthal, à la cour des électeurs catholiques. Ils avançaient de l’argent à Ferdinand II: ils en donnaient aux ministres des princes catholiques, pour les déterminer à combattre les Hollandais, les Suédois, les protestants, au besoin la France. Philippe IV demeurait, comme son père et son aïeul, le chef d’une grande ligue catholique à laquelle il s’efforçait de rattacher l’Allemagne, et dont l’Empereur n’était en somme que l’auxiliaire. Le père Joseph, à Ratisbonne, eut l’occasion et le bonheur de ruiner l’influence de l’Espagne sur les électeurs allemands.

Au mois de novembre, il rapporta de Ratisbonne un projet de traité par lequel Maximilien de Bavière, chef de la ligue catholique, s’engageait à défendre le roi de France contre tous ses ennemis, l’Espagne même, à la réserve de l’Empereur, et à ne pas secourir l’Espagne contre les Hollandais. Ce projet devint le traité de Fontainebleau (30 mai 1631). «Il rendit la ligue catholique, suivant les expressions mêmes de Richelieu, indépendante non de l’Empire, mais de l’Espagne, qui en usurpait la direction.» Le père Joseph s’efforça en outre, comme le comte de Béthune y avait réussi en 1620, de mettre la paix entre les protestants et les catholiques de l’Empire, pour délivrer les uns du joug, les autres de la crainte des Espagnols; il ne désespérait même pas de détacher l’Empereur de l’Espagne: le jour où la guerre éclaterait définitivement entre Louis XIII et Philippe IV, l’Espagne ne trouverait plus d’alliés au delà des Alpes, ou elle ne trouverait plus comme allié que Ferdinand impuissant et isolé.

Ainsi, au début de 1631, malgré les intrigues de la cour, la résistance et la complicité des grands seigneurs et des protestants, Richelieu avait combattu victorieusement les projets de l’Espagne. «Mettant la main à la bourse, et non aux armes», il avait fait reculer les Espagnols en Italie, en Allemagne, dans les Flandres. Deux fois le cercle des possessions de la maison d’Autriche avait paru se fermer autour de la France; deux fois, le cardinal avait rouvert les passages des Alpes et du Rhin.

Les entreprises de Gustave-Adolphe compromirent les résultats de cette politique sage et ferme. Appelé par Richelieu et par Venise en Allemagne, pour occuper l’Empereur (traité de Saint-Jean de Maurienne, 11 juillet 1630), Gustave-Adolphe ne se contenta pas de servir les intérêts des nations menacées par les entreprises des Habsbourg. Il prétendit servir d’abord les intérêts du protestantisme et de la Suède: il avait des desseins particuliers. La Suède, pour faire de la Baltique un lac suédois, avait besoin de la Poméranie et du Mecklembourg: Gustave-Adolphe avait résolu de les lui donner, en dédommageant les électeurs de Brandebourg, les princes de Mecklembourg et de Brunswick-Lunebourg, ailleurs, en Allemagne, au moyen des biens ecclésiastiques qu’il séculariserait. Car il prétendait séculariser sans trêve, ruiner les principautés catholiques, et sur leurs ruines édifier un empire protestant allemand dont il eût été le chef. C’était la seconde partie de son plan, la plus considérable, la plus contraire aux intérêts de la France qui l’avait appelé, aux desseins de Richelieu qui s’efforça de l’arrêter.

La ruine des catholiques allemands, en effet, ne pouvait pas s’accomplir sans qu’ils songeassent à faire appel à l’Espagne; l’Empereur ne se laisserait pas ainsi dépouiller sans résister avec l’aide de Philippe IV, et, quelle que fût l’issue de cette guerre décisive qui aurait Allemagne entière pour théâtre, elle contribuerait à rallumer, au profit de l’Espagne, les querelles des protestants et des catholiques à travers toute l’Europe. Les efforts que la diplomatie de Richelieu avait faits récemment à Ratisbonne pour séparer les catholiques allemands des Espagnols, pour isoler l’ennemi héréditaire et pour circonscrire le terrain de la lutte, étaient perdus, si les projets de Gustave-Adolphe se réalisaient.

Au début de ses conquêtes, Richelieu avait réussi à lui imposer le traité de Berwald (23 janvier 1631): le roi de Suède s’était engagé à reconnaître la neutralité de la Bavière et de la ligue catholique, à rétablir toutes choses en Allemagne dans l’état où elles se trouvaient en 1618, c’est-à-dire à donner satisfaction aux protestants, sans faire tort aux catholiques. Il avait besoin des subsides de la France: il s’était résigné.

A la fin de l’année, au contraire, il était le maître de l’Allemagne; les riches domaines ecclésiastiques de la Franconie et du Rhin étaient entre ses mains; la ligue catholique s’était déclarée contre lui. En vain le roi de France se transporta à Metz (11 décembre 1631) pour traiter avec Gustave-Adolphe établi à Francfort (27 novembre 1631-23 mars 1632); ses ambassadeurs, de l’Isle, le marquis de Brézé, Charnacé, ne purent obtenir ni du grand chef protestant qu’il restituât ou épargnât les territoires catholiques, ni des catholiques qu’ils fissent des concessions à leur ennemi.

Gustave-Adolphe, au commencement de l’année 1632, prit la route de la Bavière, encouragé et soutenu par les protestants dans cette sorte de croisade: en vain, après la défaite de Tilly sur le Lech (30 avril 1632), Richelieu envoya encore Saint-Étienne auprès du vainqueur pour le prier de respecter la neutralité de la Bavière; en vain l’ambassadeur passa des prières aux menaces. On lui répondit: «Que Sa Majesté le roi de France ne s’inquiète pas, j’irai le trouver à Paris à la tête de 100 000 hommes.» La France n’était plus maîtresse de l’auxiliaire qu’elle s’était donné. Les plans de Richelieu étaient bouleversés.

La mort de Gustave-Adolphe à Lutzen (16 novembre 1632) ne répara pas le mal que ses victoires avaient fait à notre diplomatie. Elle fut le signal d’une violente réaction catholique, déconcerta les protestants et les laissa exposés aux vengeances des catholiques, de l’Empereur et de l’Espagne, que la crainte du conquérant avait de nouveau unis. Le chancelier de Suède, Oxenstiern, s’efforçait de maintenir à Heilbronn l’alliance des princes protestants que Gustave-Adolphe avait formée (1633), sans y réussir; il était trop heureux, dans sa détresse, d’accepter, avec le concours de la France, les conditions du traité de Berwald (19 avril 1633). Cependant, la puissance de l’Autriche et de Wallenstein était de nouveau menaçante; Philippe IV avait donné l’ordre au duc de Feria de passer du Milanais en Alsace avec 24 000 hommes pour prendre à revers les Suédois et se réunir aux Espagnols des Pays-Bas, aux Impériaux d’Allemagne. Le ministre espagnol à Vienne, Ognate, intriguait auprès de l’héritier présomptif, semait l’or parmi les électeurs pour le faire nommer roi des Romains. L’union politique des deux branches de la maison de Habsbourg préparait de nouveau leur union géographique, qui se ferait cette fois au moyen de l’Alsace, et toujours contre la France. Telles avaient été les conséquences des projets avortés de Gustave-Adolphe, qu’un an après sa mort l’Espagne disposait de nouveau de l’Allemagne malgré la France et les Suédois.

Richelieu, en présence de ce danger, négocia au début de l’année 1634 avec Wallenstein, qui cherchait à se constituer en Bohême un royaume indépendant. L’ambassadeur espagnol, Ognate, veillait: il obtint de Ferdinand II la nomination d’une commission qui jugea et destitua, le 24 janvier 1634, le duc de Friedland. Wallenstein ayant résisté, Ognate prit sur lui d’envoyer à un de ses lieutenants, Piccolomini, l’ordre de l’amener à Vienne mort ou vif. Le 25 février 1634, Wallenstein était assassiné par un de ses officiers, l’Irlandais Butler, «_une grande grâce_, s’écria Ognate, _que Dieu faisait à la maison d’Autriche_». Cette mort livrait la cour de Vienne et les ressources de l’Allemagne à Philippe IV. Le roi de Hongrie, le futur Ferdinand III, ami des Espagnols et protecteur d’Ognate, prit le commandement des Impériaux.

En une année, le cours du Danube fut dégagé; les Suédois battus à Nordlingen (6 septembre 1634), le Wurtemberg et la Franconie reconquis: les Impériaux allaient donner la main aux Espagnols sur le Rhin; la ligue protestante se désagrégeait: la France était menacée sur ses frontières. Le duc Charles IV de Lorraine, depuis l’année 1633, levait dans son duché des troupes pour l’Empereur, appelait les Espagnols, s’assurait des défilés des Vosges et des passages du Rhin, Saverne et Haguenau. Il voulait fermer à la France la route de l’Allemagne, ouvrir aux Espagnols la route de la Franche-Comté aux Pays-Bas. Richelieu se hâta de faire occuper le duché par le maréchal de la Force. Il fit mettre des garnisons françaises dans Saverne et Haguenau. En octobre 1634, les Suédois nous ouvrirent les portes de Philippsbourg, de Colmar, de Schlestadt. L’évêque de Bâle se mit sous le protectorat français.

Le moment était venu enfin où la lutte de la France contre les deux branches de la maison d’Autriche à la fois ne pouvait plus être retardée. Richelieu était forcé par les événements de reprendre directement et par les armes «les desseins qu’avait Henri le Grand quand il mourut.» (Fontenay-Mareuil.) «Il entra en guerre ouverte, disait-il plus tard, quand les alliés ne pouvaient plus subsister seuls: il avait fait comme ces grands économes qui, soigneux d’amasser de l’argent, savent le dépenser à propos pour se garantir d’une plus grande perte. La guerre d’Allemagne était forcée... il était impossible de ne pas considérer la guerre de Flandre comme avantageuse. Celle des Grisons était nécessaire pour embarquer les princes d’Italie à prendre les armes, en leur ôtant l’appréhension des Allemands, et pour donner cœur à ceux qui les avaient en Allemagne, en faisant voir que l’Italie ne pouvait secourir les ennemis (Espagnols) qu’ils avaient en Italie. Celle d’Italie n’était pas moins importante.» Richelieu engagea la guerre aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie.

Par une série de traités, il s’assura partout des alliés contre la puissance redoutable des Habsbourg. En novembre 1634 et avril 1635, il négocia avec le chancelier et le général suédois Oxenstiern et Bernard de Saxe-Weimar (traités de Paris, de Compiègne et de Worms), avec la ligue protestante. Le 8 février 1635, il signa un traité (traité de Paris) avec la Hollande, en vue de la conquête commune des Pays-Bas catholiques; le 11 juillet, il promit aux ducs de Savoie, de Parme, de Mantoue, le partage du Milanais (traité de Rivoli). Un de ses agents, d’Avaux, était envoyé dans les États scandinaves pour y affermir l’influence française. Il fallait espérer qu’«avec une telle union, les Espagnols, attaqués en divers lieux, succomberaient sous l’effort de la puissance française.» Fortifiée par ces alliances, régénérée à l’intérieur, la France allait poursuivre désormais sans merci l’abaissement de la maison d’Autriche, de l’Espagne surtout, qui tant de fois, depuis Charles-Quint et Philippe II, avait essayé d’absorber la France, les nations européennes, ou de les ruiner, si elles résistaient.

En Allemagne, grâce aux talents militaires de Bernard de Saxe-Weimar, de Guébriant et des Suédois Banner et Torstenson, la France acquit pendant la guerre, de 1635 à 1642, l’Alsace, Brisach et les places forestières. Dans le Nord, avec l’aide des Hollandais, elle recouvra l’Artois, qui mettait Paris à l’abri des entreprises des Espagnols. En Italie, elle occupa Casal; elle avait éteint les différends que l’ambition du pape Urbain VIII et de ses neveux avaient soulevés parmi les princes italiens. La frontière d’Espagne fut même entamée: le 16 décembre 1640, le Roussillon et bientôt la Catalogne, sauf Roses, Tarragone et Tortose, étaient conquis; le Portugal enfin se sépara en 1640 de l’Espagne, pour s’allier à Louis XIII, par les soins d’une nouvelle dynastie, la maison de Bragance. Ainsi, à la mort de Richelieu (4 décembre 1642), la France avait pu repousser victorieusement les prétentions séculaires des Espagnols: l’Espagne, attaquée à son tour et déjà démembrée, était réduite à se défendre. La guerre, entreprise à temps et menée avec vigueur, avait achevé ce que la diplomatie de Richelieu au dehors, sa politique habile et vigoureuse au dedans, avaient mûrement préparé.

Dans les dernières années de sa vie, Richelieu eut enfin l’espoir de pouvoir ramener en Allemagne les choses au point où elles en étaient en 1631: il pensait réconcilier les électeurs, isoler l’Empereur et soustraire l’Empire à l’influence et aux intrigues de l’Espagne. Par la paix de Prague (1635), les princes de Saxe et de Brandebourg conclurent avec Ferdinand II un arrangement qui était un acheminement vers la paix religieuse et politique de l’Empire. Protestants, ils acceptèrent le transfert de la dignité électorale à la Bavière catholique, et obtinrent en retour, pour leurs coreligionnaires luthériens et calvinistes, une amnistie générale et la suspension, pendant quarante années, de l’édit de restitution.

De son côté, Maximilien de Bavière songea à se séparer de l’Espagne et de l’Empereur, à combattre l’influence espagnole en Allemagne, à reprendre les projets de neutralité que le père Joseph, en 1630, lui avait fait accepter, et que l’agression de Gustave-Adolphe l’avait forcé d’abandonner: «De jour en jour, disait-il, en 1638, le mal de l’Empire s’accroît. Je suis persuadé que l’autorité trop grande du parti espagnol dans les affaires de l’Empire est la seule raison qui fasse poursuivre encore la guerre contre la France.» Maximilien prit l’initiative d’une réunion des électeurs, qui se tint à Nuremberg, dans les premiers mois de 1640, et qui eut pour effet d’apaiser les haines religieuses en Allemagne et de pousser l’Empereur à la paix. La diète de Ratisbonne (12 septembre 1640) conclut, grâce aux conseils de la Bavière qui prévalurent, à la nécessité de l’amnistie dans l’Empire, de la paix avec la France. Le 25 décembre 1641, les préliminaires de la paix étaient signés, les lieux des conférences désignés, Munster et Osnabrück, la date des négociations fixée au 25 mars 1642.

A la fin de cette année, Richelieu mourait; mais le moment approchait où l’Espagne, déjà diminuée, privée du concours qu’elle avait trouvé en Allemagne auprès des électeurs catholiques et de l’Empereur, resterait seule exposée aux attaques victorieuses de la France. Elle ne pouvait plus songer à reconstituer la monarchie de Charles-Quint. La monarchie de Philippe II même était plus humiliée encore qu’au temps de Henri IV; l’Espagne, épuisée, en pleine décadence, tandis que la France, fortifiée, prenait en Europe le rang que le premier des Bourbons avait rêvé pour elle.

Tels étaient, en 1642, les résultats de la politique extérieure du cardinal; à son avènement au ministère, il avait trouvé la France déchirée par les factions, incapable de rompre le cercle de fer et d’intrigues que les Espagnols formaient autour d’elle, dans la vallée du Pô, dans celles du Rhône et du Rhin, aux Pays-Bas. Il avait restauré l’autorité et le gouvernement du roi dans le royaume. L’Espagne était à proportion affaiblie. La France, enfin, avait pris pied au delà des Alpes, sur le Rhin, dans les Flandres, assurée désormais que les dangers dont l’avait préservée Richelieu ne se présenteraient plus, persuadée que son avenir et sa sécurité étaient liés au maintien, à l’extension des territoires acquis par lui sur la maison d’Autriche.

Richelieu laissait en effet à ses successeurs et à la France mieux qu’une œuvre à peu près achevée, une tradition et une politique nationales. Ce n’était pas seulement cette tradition un peu vague, qui depuis a entraîné les Français à la recherche de leurs frontières naturelles, ni cette leçon d’alliance avec l’Europe, à outrance, contre la maison d’Autriche, qui nous a depuis plus égarés que servis. L’une et l’autre étaient des idées antérieures à Richelieu, venues aux Français de leur éducation classique, ou à leurs rois de leurs luttes pour l’Empire contre Charles-Quint au seizième siècle. Le cardinal s’en servit, comme de l’opinion publique de son temps: ce qu’il apprit en revanche de plus précis, et de plus utile aussi à ses contemporains, c’est que la France, au milieu des luttes de religion qui divisaient l’Europe depuis un siècle, devait régler sa politique sur son intérêt seulement, que cet intérêt supérieur était d’avoir des frontières, naturelles ou non, suffisantes à protéger sa capitale ou son unité séculaire, et de ne pas laisser au delà, et trop près, se constituer des puissances assez compactes pour menacer l’une et l’autre.

L’intérêt essentiel de la nation, plus que ses appétits ou ses passions; sa sécurité plus que sa grandeur, voilà les principes de la politique de Richelieu, qui restent encore, pour la France, ceux de toute vraie politique étrangère.

BIBLIOGRAPHIE

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II

POLITIQUE EXTÉRIEURE DE MAZARIN

La mort de Richelieu ne changea point la direction générale qu’il avait donnée à la politique française. Louis XIII continua sa confiance aux hommes qui avaient, sous ses ordres, travaillé à déjouer les intrigues, à ruiner les desseins de la politique espagnole, le chancelier Pierre Séguier, le surintendant Claude Le Bouthillier, comte de Chavigny, et Sublet des Noyers. Il plaça à la tête du conseil l’homme que le cardinal avait lui-même désigné comme son successeur, en mourant, qu’il avait donné à la France et qu’il laissait au roi, le cardinal Mazarin.

Mazarin était un Italien qui avait séjourné trois ans en Espagne et qui avait pris part comme soldat, puis comme négociateur, aux affaires de la Valteline et du duché de Mantoue. D’abord au service du pape, il avait pris pour devenir diplomate, sans se faire prêtre, le costume ecclésiastique. Devenu Français en 1639, et, par la grâce de Richelieu, cardinal le 16 décembre 1641, il avait servi Richelieu à la cour et la politique française en Italie avec un dévouement toujours heureux. Nul mieux que lui ne pouvait connaître les procédés de la diplomatie italienne et les desseins de l’Espagne. L’Italie, depuis le seizième siècle, était la terre classique de la diplomatie moderne; depuis Philippe II, elle était livrée presque entièrement à l’influence espagnole. Italien, et très Français cependant, «Mazarin était propre, suivant les expressions mêmes de Bossuet, par son génie et ses correspondances, à ménager les esprits de sa nation». Ce ne fut pas un hasard si, des deux ministres appelés à diriger la politique française après Richelieu, l’un, Mazarin, était Italien, l’autre, de Lionne, un Français longtemps employé par la France en Italie. De pareils choix étaient tout indiqués par la situation même où se trouvait la France vis-à-vis de l’Espagne.