Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 39
En 1772, ce fut sans avoir participé aux guerres d’Orient que les Allemands résolurent le partage de la Pologne. Leurs victimes n’avaient point été leurs rivaux, leur conquête n’était pas le prix des batailles, mais de la ruse. Leurs ennemis, c’étaient les Russes, que la Prusse voulait écarter de la Vistule, et l’Autriche des Carpathes: n’osant pas les combattre, ils avaient imaginé de les satisfaire, pour se donner le droit de prendre avec eux, en Pologne, les armes nécessaires à la défense de leurs frontières. Dans le règlement de la question d’Orient, toujours brutal depuis que Pierre le Grand y avait appliqué sa sauvage énergie, la politique de Frédéric II venait d’introduire, sous le coup de la peur d’une invasion russe, un nouvel élément, la ruse.
Enfin, la condition de cette triple alliance que la peur seule avait dictée était de durer toujours: chacun des alliés y avait cherché le moyen de se rendre plus redoutable à ses voisins, et le moyen ne devait demeurer efficace que si chacun renonçait à s’accroître, ou si chaque accroissement des associés se faisait en même temps, dans la même mesure, et, par conséquent, par des actes analogues. Il n’y a pas de pire esclavage que celui de la peur: c’était par ces liens que l’Autriche, l’Allemagne s’enchaînaient à la Russie. Les Polonais, ce jour-là, ne furent pas les seuls à perdre leur liberté.
On le vit nettement, au lendemain même du traité. Les Russes continuaient leurs conquêtes contre les Turcs: obligés de se restreindre en Pologne, ils s’accroissaient au sud sans obstacle. Alors, tout en protestant de la pureté de ses intentions, en arrosant de pleurs l’acte que sa chancellerie avait rédigé, l’impératrice-reine Marie-Thérèse s’efforça de se tailler en Pologne la plus belle part qu’elle put. Elle considéra, avec son fils, qu’un nouveau morceau de la Podolie jusqu’au Sbrucz, la Bukhovine, lui était nécessaire. Elle y fit planter ses aigles (1773-1774). Frédéric II trouva de son côté que sa frontière était trop limitée, et l’enrichit de deux cents villages.
La triple alliance le leur permit; mais elle les obligea à fournir encore des compensations à Catherine II. Celle-ci les reçut, plus largement qu’elle n’eût pu l’espérer, aux dépens de la Turquie. Le traité de Koutschouk Kainardji (10 juillet 1774) lui donna Azoff et les deux Kabarda, quelques territoires qui valaient à peine ceux que venaient de s’adjuger ses associés. Mais, du même coup, elle s’arrogea le droit de libre navigation dans la mer Noire, la protection des chrétiens grecs dans les provinces ottomanes, et cela valait, pour l’avenir, tout un empire. «L’empire ottoman, écrivait alors un diplomate autrichien, Thugut, devient dès aujourd’hui une sorte de province russe.» Désormais, l’Autriche sera obligée de songer à un partage de la Turquie, pour rétablir aussi de ce côté l’équilibre qu’elle avait cru, par le partage de la Pologne, établir au nord.
C’est en 1774 que l’on doit se placer pour juger dans tout son ensemble l’évolution de la question d’Orient. Au début du siècle, les Allemands s’associèrent à Pierre le Grand pour dépouiller la Suède. Par une conséquence fatale, ils lui abandonnèrent alors la Pologne qui, de 1717 à 1768, fut une province russe. Puis la Prusse voulut, au temps de Frédéric II, sa part de cette république, et détermina l’Autriche à réclamer la sienne. La Russie les admit au partage de la Pologne en 1772, mais aussitôt elle prit, à la faveur de cette concession, en Turquie, la position qu’elle avait prise sur la Vistule d’abord. Le traité de Kainardji fut le début d’une conquête déguisée de l’empire ottoman, comme l’avait été pour la Pologne celui de Varsovie en 1717. Les Allemands se retrouvèrent ainsi dans le même état d’équilibre instable avec leurs redoutables voisins après le partage de la Pologne qu’après celui de la Suède, et dans la nécessité, pour s’y maintenir, de rechercher d’autres partages qui permettraient à la Russie de nouvelles conquêtes. Depuis le jour où elle s’était résolue pour la première fois par la violence, par un bouleversement du système européen, la question d’Orient, à chaque solution nouvelle, contenait en germe de nouvelles crises pour l’Orient, de nouvelles révolutions pour l’Europe.
Sur la Vistule, comme Pierre le Grand sur la Baltique, Catherine avait été obligée de reculer pour faire place aux Allemands. Mais leurs convoitises, qui limitaient en Pologne son succès, lui permettaient de prendre aussitôt en Turquie une belle revanche, comme au temps de Nystadt, fermant à Pierre la Baltique, elles lui avaient ouvert la Pologne.
Ainsi, à deux reprises, et dans des milieux très différents, apparut la vanité des intrigues que la politique allemande employait à contenir les forts en dépouillant les faibles, d’autant plus qu’en dernier lieu elles venaient de servir à un maître en fait d’artifices politiques, Frédéric II. On pouvait être assuré qu’entre ses mains la politique orientale de l’Allemagne avait donné tous ses résultats: on pouvait aussi la juger en 1774.
Jamais il ne fut plus clair que, si l’intérêt présent de l’État est la règle de la diplomatie, encore s’agit-il de calculer avec mesure et l’intérêt et le présent. Le présent est toujours gros de l’avenir, et le vrai politique est celui qui compte avec le temps. L’intérêt, d’autre part, n’est pas toujours, pour un État, ce qui l’agrandit, ou même le fortifie, comme s’il était seul à combattre pour son existence. Il est aussi dans le concours d’autres États, exposés aux mêmes dangers, plus faibles, mais qu’il vaut mieux soutenir pour s’en faire une défense qu’affaiblir encore pour se fortifier. La force et la ruse ne décident pas seules du sort des États, mais les alliances, les intérêts communs et permanents, ce qu’on appelait au dix-septième siècle, d’un mot, l’équilibre. Les Allemands, au siècle suivant, cherchaient, par l’intrigue et la violence seulement, à constituer sur leurs frontières un autre équilibre, plus conforme aux instincts des sociétés primitives qu’aux lois des peuples civilisés, où la nation la plus rapprochée de la nature devait prendre la première place.
Et la Russie apparut, au temps de Catherine II, par l’énergie primitive de ses instincts, de ses traditions et de ses appétits, par la faute aussi de ses complices, déjà la souveraine de l’Orient, comme par la force d’une loi naturelle.
Après avoir ainsi continué l’œuvre de Pierre le Grand, réparé les fautes de Pierre III, déjoué les ruses des Allemands, l’_Impératrice_ n’avait cependant pas terminé sa tâche. La révolte de Pougatschef, cette prise d’armes redoutable d’un grand peuple encore sauvage, fanatisé par les raskolniks, vint lui rappeler, au milieu de ses succès, que la Russie devait, en se civilisant, mériter la destinée que la violence et la force de ses instincts naturels lui avaient faite. C’était là encore achever Pierre le Grand, et corriger Pierre III dont le nom venait de servir de ralliement aux Cosaques, au peuple fanatisé.
Dès qu’elle les eut vaincus, Catherine se mit à l’œuvre. Elle entendait donner à la Russie les ressources matérielles, économiques, intellectuelles que les peuples du dix-huitième siècle avaient réunies à leur service, et par les progrès mêmes les plus récents. On l’eût crue inspirée par Beccaria ou Montesquieu, quand elle s’efforça d’établir une justice plus expéditive, moins coûteuse, et de séparer, par l’édit de 1775, l’administration de la justice. Comme une élève de Quesnay, elle encourageait l’agriculture par la libre circulation des grains, l’établissement de colonies étrangères dans le sud de l’empire, la sécularisation des trésors d’Église ou de mainmorte. Élève de Jenner, pour le bien de ses paysans, elle donna l’exemple et le bienfait à la Russie de l’inoculation, comme elle développait la médecine et l’hygiène. Elle prenait aussi à Gournay ses principes en faveur de l’industrie et du commerce et les appliquait, fondait des villes nouvelles, centres de commerce, de mines ou de manufactures. Et tandis qu’elle se mettait ainsi à l’école, à toutes les écoles de l’Europe, elle rêvait d’y conduire chacun de ses sujets pour leur faire mieux comprendre ou accepter les bienfaits qu’elle en retirait pour eux, pour leur permettre dans l’avenir de les développer et de les renouveler. «Donner à son peuple une éducation nouvelle et, pour ainsi dire, une nouvelle vie, c’est une œuvre, disait-elle, qui demande d’incroyables efforts et dont la postérité seule recueillera le fruit.»
Cette œuvre, elle l’entreprit avec le concours des Français, ses maîtres d’autrefois, de Rousseau, d’Alembert, Diderot, Marmontel, La Harpe, Voltaire, ou des étrangers qui pratiquaient le plus la France: le prince de Ligne et Grimm. Elle ne l’acheva pas, dut s’arrêter à la création d’écoles secondaires dans les grandes villes pour la bourgeoisie, et d’une maison d’éducation importante, le _Vospitatelnys dom_, à Moscou. Elle comprenait elle-même qu’elle ne pouvait pas faire davantage, à moins d’imposer hâtivement à la nation une éducation étrangère à son génie, et stérile. Et cette éducation, elle la voulait féconde, quitte à n’en pas recueillir les fruits. C’était une greffe, qui ne devait pas étouffer la sève de la végétation russe au risque de mourir avec elle. Alors, tandis que la czarine appelait les écrivains français, comme des maîtres, non comme des tyrans, elle encourageait par son propre exemple, ses comédies et ses drames, la littérature nationale. Elle obligeait ses confidents à pratiquer les œuvres de Trediakovski, de Fou Vizime, de Soumarokof. La princesse Dachkof fondait, en 1783, sur le modèle de l’Académie française et dans la même pensée, l’Académie russe: à leur appel se levait toute une armée d’écrivains nationaux, historiens, poètes, journalistes, pour combattre à la fois l’ignorance du peuple russe et le mépris où l’Europe, jusque-là, l’avait tenu, pour lui assurer définitivement la place que son énergie, les victoires de Pierre le Grand et de Catherine II lui avaient conquise.
Soutenue par l’admiration et la gratitude de ses sujets, l’_Impératrice_, aussi grande en cette fin de siècle que le roi de Versailles au siècle précédent, pouvait étendre encore, au nom d’une civilisation supérieure et par les mêmes moyens, la complicité des Allemands surtout, les frontières occidentales de son empire.
Frédéric II, au moment où il lui offrait le partage de la Pologne, lui avait offert, en 1767-1769, celui de la Suède. Les factions aristocratiques y concouraient, depuis 1720, à l’avilissement et à la décadence de leur patrie. On avait vu tomber les manufactures, négliger le militaire, les fortifications et la marine, déchoir la valeur des mines et des terres, ébranler tous les fondements de la sûreté publique. La triple alliance guettait cette proie facile pour l’engloutir après la Pologne.
La politique française la lui arracha: tandis qu’à Paris, Choiseul instruisait le futur roi de Suède à restaurer le pouvoir royal, pour déjouer les calculs des Allemands et des Russes, Vergennes parlait aux Suédois un noble et fier langage: «Il n’y a que tous les attributs de l’autorité souveraine réunis dans la personne du roi qui puissent faire cesser les dissensions scandaleuses des factions, les troubles domestiques qui en sont la suite nécessaire, le mépris et les malheurs qu’elles ont attirés à leur patrie.» Le 19 août 1772, le roi de Suède, Gustave III, roi depuis le 29 mai, sauvait son pays en réalisant ce programme. Le résultat de son coup d’État fut de tirer la Suède de l’anarchie, de l’arracher à la dépendance de la cour de Saint-Pétersbourg, de prévenir son entier asservissement. Ce fut le seul échec définitif que rencontra Catherine II: elle en conçut un violent dépit, et se préparait, en 1773, à se venger de Gustave III, qui avait osé secouer le joug où elle tenait la Suède. Mais la France vint au secours du prince qu’elle avait conseillé: la Prusse n’osa l’attaquer, et la czarine dut se résigner.
Elle allait chercher au sud, dans les convoitises des Allemands, un moyen de réparer l’échec que Louis XV venait de lui infliger au nord. On lui fermait la Baltique et la Suède; au traité de Kainardji, l’Autriche et la Prusse lui avaient ouvert la mer Noire et les Balkans. Là était pour la Russie l’occasion la plus belle, l’avenir le plus certain, et comme son devoir, l’affranchissement des chrétiens grecs dont elle avait désormais la garde, la ruine des infidèles, la conquête de Constantinople enfin. Catherine II s’attacha à cette grande tâche qui pouvait être son chef-d’œuvre.
En face de ces projets qu’elle connaissait, l’Autriche fut aussitôt amenée, comme la Prusse en 1764, à prendre position. Soutiendrait-elle, contre l’expansion menaçante de la puissance russe, des voisins dont la faiblesse assurait le mieux son repos? Ou, dans l’impossibilité d’arrêter ce torrent et de sauver les Turcs, prendrait-elle parti contre eux pour avoir part à leurs dépouilles, pour se fortifier d’avance contre les nouveaux voisins que lui donnerait cette collaboration. C’était le problème qui s’était posé devant les Hohenzollern en Pologne. Ils avaient cru le résoudre par la triple alliance et le partage. Les Habsbourg se décidèrent, comme eux, pour l’alliance russe et le partage de la Turquie.
En vain Marie-Thérèse avertit son fils et ses ministres: «Le partage de l’empire ottoman serait, de toutes les entreprises, la plus dangereuse, plus critique encore que celui de la Pologne. J’espère bien que mes petits-fils verront les Turcs en Europe.» Kaunitz et ses élèves, le futur empereur Joseph II, Cobenzl, envoyé d’Autriche en Russie, n’écoutaient plus la vieille reine, recherchaient l’alliance russe et se préparaient, dès 1776, à lui proposer un démembrement de la Turquie. Rien de plus singulier, à ce moment critique, que de leur entendre dire: «Soutenir les Turcs serait l’intérêt essentiel de la monarchie; la conquête de quelques provinces turques ne compenserait pas la perte d’un aussi bon voisin,» puis de voir Joseph II s’acheminer en 1780 vers Mohilew à la rencontre de Catherine II, et conclure avec elle un pacte d’alliance (1781), souvenir du traité prusso-russe de 1764, préface des mêmes violences.
Comme en Pologne, cependant, en Turquie, Catherine d’abord prétendit tout prendre. Elle sentait la nécessité de compter avec les Allemands, mais elle espérait les désintéresser ailleurs pour avoir les mains libres. Dès qu’elle vit Joseph II, elle affecta de négliger ce qu’elle convoitait le plus, la Turquie, afin d’en détourner ses convoitises: elle lui offrit, pour les satisfaire, l’Italie. La Russie travaillait à écarter les Allemands de l’Orient, comme avant le partage de la Pologne, pour s’y installer seule à son aise.
La politique autrichienne, à l’exemple de Frédéric II, pour s’y faire admettre, fit valoir à Pétersbourg la nécessité de calmer les inquiétudes de la France alliée de l’Autriche, de la Prusse amie de la Russie: ne s’opposeraient-elles pas à un nouveau bouleversement de l’Orient et ne valait-il pas mieux prévenir leur opposition en excitant leurs convoitises, leur offrir une part dans un démembrement général de la Turquie? Joseph II fit dresser, le 12 novembre 1782, le plan complet du projet: on formerait, comme le souhaitait l’Impératrice, un État chrétien de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, et plus tard un empire grec à Constantinople qui serait attribué au grand-duc Constantin, deux États vassaux de la Russie. Pour surveiller l’un et l’autre, celle-ci recevrait en toute propriété Ockakow, le pays entre le Bug et le Dniester, et des îles de l’Archipel. Le reste de l’empire ottoman, une partie de la Valachie jusqu’à l’Aluta, la Serbie étendue jusqu’à Widdin, la Bosnie, l’Istrie et la Dalmatie reviendraient à l’Autriche. La France serait dédommagée par la cession de l’Égypte, la Prusse intéressée par une nouvelle conquête en Pologne, Thorn et Dantzig.
A ces propositions, qui étaient pour la Turquie ce qu’avait été le projet de Lynar pour la Pologne, Catherine répondit: «Comme Harpagon dans la comédie, donnons, mais le moins que nous pourrons.» Et elle se hâta de prendre. «Je suis très fermement résolue, dit-elle à son ministre Potemkin, à ne compter que sur nous-mêmes.» A la possession d’Azov, elle ajouta, en avril 1783-1784, toute la Crimée, l’île de Taman, le Kouban, et en fit une forteresse redoutable qui dominait la mer Noire et menaçait la Turquie.
A celte nouvelle, la cour de Vienne s’agita: elle voulait sa part, mais, pour contraindre la Russie à la lui laisser, il eût fallu que la France se mît aussi à réclamer la sienne. La France avait alors pour ministre un homme d’État que la contagion des procédés mis à la mode par Frédéric II n’avait point gagné: Vergennes. «Si la force est un droit, si la convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des États?» écrivait-il à Louis XVI. Et ce fut ce qu’il répondit aux offres de l’Autriche. Il lui proposa de plus son concours si elle voulait, comme l’exigeait son intérêt bien entendu, soutenir la Turquie contre les entreprises des Russes. Si ses conseils ne réussirent pas à convaincre les Autrichiens, il connut au moins par leurs offres leurs desseins, à temps pour sauver la Turquie du partage général qu’ils lui réservaient. Il la décida à faire la part du feu pour éviter un plus grand incendie. Son envoyé, Saint-Priest, dicta au sultan la paix du 6 janvier 1784, qui laissait à Catherine II ses conquêtes et déjouait les intrigues de Joseph II.
Les Allemands déçus durent attendre une autre occasion. Leur ambition ne désarmait pas: ils tenaient à leurs plans de partage, quoique la Russie n’en voulût pas, et que la France les eût rejetés. En 1787, Joseph II accompagna Catherine II dans ce fameux voyage de Kherson, préparé par Potemkin pour exciter la czarine à la conquête de Byzance. Il était bien décidé à l’y suivre jusqu’au bout, à y entraîner la France malgré elle, pour leur imposer à toutes deux ses projets.
Si ces projets eussent alors abouti, l’Europe eût assisté, à la veille de la révolution française, au démembrement de l’empire ottoman. En un siècle, elle eût vu trois partages, celui de la Suède, de la Pologne et de la Turquie, réglés par les mêmes principes, par des alliances fondées «sur la communauté de la peur et des convoitises», dirigées par la politique allemande contre la Russie à la fois, et à son profit. Le dernier ne se réalisa pas au gré de l’Autriche, parce qu’une entente de la Russie et des Allemands n’y pouvait suffire. Il n’intéressait pas l’Europe centrale seulement, mais l’Europe tout entière.
L’empire ottoman était resté, comme on l’a dit, un campement de hordes conquérantes, arrêtées auprès des grandes routes qu’avait suivies leur invasion. Or ces routes se trouvaient être les voies naturelles et nécessaires entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. C’était, par l’Asie Mineure et la mer Noire, les chemins de la Perse, du golfe Persique et de l’Inde; par le Liban, ceux de l’Euphrate et du Tigre, la voie de l’Afrique centrale et du Maghreb, par l’Égypte et Tripoli. Sur ces routes, les puissances commerciales de l’Occident avaient depuis longtemps suivi, protégé leurs marchands: la France qui leur avait donné l’exemple au seizième siècle, à la faveur des capitulations, occupait dans cet immense domaine abandonné par les Turcs, des positions de premier ordre.
Ces puissances avaient pu consentir à la ruine de la Pologne. Elles ne pouvaient abandonner aux Russes et à l’Autriche le marché et les clefs de l’Orient. Sur ce point, la mer et des intérêts essentiels les rapprochaient de l’empire ottoman, autant que les monarchies allemandes de la Pologne. C’étaient proprement leurs frontières commerciales.
Aussi, lorsque la politique de violence et de ruse qui, depuis un siècle, précipitait les épisodes de la question d’Orient atteignit directement la Turquie, les puissances occidentales durent intervenir à leur tour, pour la combattre ou s’y associer. L’incendie qu’avait allumé Pierre le Grand, alimenté par l’instinct de son peuple, les fautes des Allemands et l’ambition de Catherine II, gagnait alors toute l’Europe. Le moment était venu où la solution définitive de la question d’Orient allait lui appartenir: les puissances maritimes étaient appelées à se prononcer entre le maintien de l’empire ottoman et sa ruine, avec toutes les conséquences qu’elle entraînerait, utiles ou redoutables.
Si la France seule eût pu répondre, en cette occasion, sa réponse eût été décisive. Plus d’une fois, Vergennes eut l’occasion de la formuler de 1776 à 1787: le royaume n’avait rien à attendre d’un bouleversement de l’empire turc. Les Français y avaient depuis des siècles accaparé le commerce. Leurs missionnaires y circulaient à l’aise. Leurs diplomates entraient, libres et respectés, jusque dans les conseils du sultan. Les Turcs les protégeaient au point de leur abandonner une sorte de protectorat sur leurs sujets et sur eux-mêmes. Traiter en ennemis des maîtres et des voisins si complaisants, c’eût été une bien grande faute. Leur prendre quelques provinces, pour abandonner aux Allemands et aux Russes toutes les autres, acquises depuis longtemps à notre commerce et à notre influence, c’eût été sacrifier la proie pour l’ombre. Le gouvernement de Louis XVI refusa le marché de dupe que lui proposait l’Autriche, avec une fermeté qui ne se démentit jamais.
Sans doute, Vergennes s’inquiétait, comme Joseph II, du voisinage menaçant des Russes et des projets de Catherine II. Mais il ne jugeait pas que le moyen d’arrêter un torrent fût de lui ouvrir un libre cours, avec l’espoir chimérique de le canaliser ensuite. Il s’efforçait de réunir les peuples menacés, faisait appel à la sagesse de l’Autriche, à la politique anglaise. En fortifiant l’empire turc, il voulait le sauver et l’opposer comme une digue aux entreprises de la Russie. Il fut impuissant, en 1784, à persuader l’Europe de restaurer la Turquie: Catherine II s’empara de la Crimée. Le sultan Abdul Hamid demeurait hors d’état de la lui reprendre. Vergennes eut du moins le mérite de ne pas aggraver le mal qu’il ne pouvait empêcher. Il arrêta les conquêtes des Russes, en conseillant au sultan la résignation et des réformes. Et, lorsqu’il les vit ainsi maîtres de la Crimée et de la mer Noire, il conclut avec eux, par les soins de Ségur, un traité de commerce (1787), pour sauvegarder encore les privilèges et les intérêts de la France dans cette région arrachée par la violence aux Turcs, les protecteurs séculaires de son commerce.
Cette politique, mesurée et clairvoyante, aurait dû servir d’exemple aux autres nations maritimes. L’Angleterre, au contraire, en prit le contre-pied. Elle était jalouse de notre influence en Orient, et, depuis que la guerre d’Amérique lui fermait les Indes occidentales, préoccupée d’obtenir dans le Levant et les Indes orientales une compensation et une revanche. Un bouleversement de l’empire turc n’était pas pour l’effrayer, si elle y trouvait sa part et le moyen de déloger la France de positions qu’elle convoitait, de s’assurer, en présence de l’invasion russe, les routes de l’Orient. Elle approuvait les projets de partage, à condition d’y être admise. Et, comme l’Autriche ne s’adressait point à elle, comme la Russie entendait exclure l’Europe tout entière, elle résolut, à partir de 1784, de leur imposer sa collaboration.