Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 32

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Du premier coup, l’Impératrice trouva l’homme qui devait mettre de l’ordre dans ce chaos, le duc Haugwitz, employé en Silésie, où il avait pu voir de près les avantages de l’administration prussienne. Avant la fin de la guerre, il en appliquait les principes à l’Empire, réunissait les chancelleries de Bohême et d’Autriche, pour former, comme à Berlin, un directoire général des affaires publiques et privées. L’administration des provinces fut rattachée à ce bureau central par des chambres provinciales soumises à son contrôle. Avec ce levier, Haugwitz releva les finances de l’Autriche, obtint des États de chaque pays le vote de dix années d’impôt, la revision des privilèges et des exemptions irrégulières. Les revenus des domaines et des mines, les seuls domaines que n’eussent pas aliénés les Habsbourg, rentrèrent au Trésor impérial, beaucoup mieux qu’autrefois, sous la surveillance d’un directoire général et d’agents choisis par Haugwitz, le comte de Kœnigsegg-Erps et l’un de ses parents. En dix ans, Marie-Thérèse eut des finances et du crédit. Elle put, dès lors, avoir une armée. Lascy la reconstitua, comme Haugwitz les finances, sur le modèle de la Prusse.

Les régiments hongrois, qui avaient sauvé l’Autriche, vinrent y former le noyau solide d’une armée nationale, et les autres, composés de mercenaires allemands, durent se soumettre à une rude discipline. Le prince de Lichtenstein, par un généreux dévouement, donnait à cette armée, sur sa propre fortune, l’artillerie qui lui manquait; les maréchaux Daun et Lascy, une véritable éducation militaire. La noblesse, comme en Prusse, formée à l’école des cadets de Vienne, dut lui fournir des cadres. Frédéric II, qui suivait, de Berlin, ces progrès, rendait plus tard, avec une secrète fierté de se voir si bien copié, à Marie-Thérèse cet hommage «que par ses soins le militaire avait acquis un degré de perfection où il n’était jamais parvenu sous les empereurs de la maison d’Autriche». Il put en apprécier la valeur dans la guerre que lui réservait alors la diplomatie autrichienne.

Ce n’était plus la diplomatie de Charles VI, embrouillée, indifférente aux choses d’Allemagne, perdue en des rêves chimériques et lointains. Marie-Thérèse avait, après 1748, appelé dans ses conseils, à la place des jurisconsultes qui les encombraient, un vrai politique, le comte de Kaunitz, aussi pénétré qu’Haugwitz de la nécessité d’imiter la Prusse pour la réduire. Extérieurement, personne ne ressemblait moins à Frédéric II que ce diplomate, mondain à l’excès, occupé en apparence de futilités et de détails de toilette, négligent et paresseux. Ainsi, cependant, il avait su plaire à sa souveraine, vertueuse jusqu’au rigorisme, parce qu’il lui offrit le seul moyen sérieux de conserver à l’État autrichien sa situation en Allemagne, une politique logique, simple, allemande, uniquement réglée par les seuls intérêts et les intérêts présents de l’Autriche. La Prusse lui avait pris une de ses provinces: depuis un siècle, elle avait grandi jusqu’à ce point, à la faveur des luttes des Habsbourg et des Bourbons. Mettre fin à ces luttes, c’était lui retirer son principal moyen d’action en Europe. Lui enlever l’alliance française et se l’approprier, c’était, en outre, pour Marie-Thérèse, la meilleure manière d’arrêter, de réparer le démembrement de ses États, de reprendre à Frédéric II la Silésie.

Dès 1748, plénipotentiaire à Aix-la-Chapelle, Kaunitz avait indiqué la nécessité de la paix et d’une alliance avec la France, contre la Prusse. Il avait conseillé à Marie-Thérèse d’abandonner, en même temps que la haine de ses pères contre les Bourbons, l’amitié intéressée des Anglais, qui ne leur avait rien rapporté. Il lui montrait l’Angleterre, indifférente aux progrès de la Prusse, aux défaites de l’Autriche, uniquement préoccupée de les réconcilier à tout prix, pour trouver en elles des auxiliaires dévoués de sa politique coloniale, l’impossibilité de rien obtenir d’elle contre Frédéric II, et le moyen d’associer Louis XV à sa perte, par des satisfactions accordées aux Bourbons en Italie. En 1750, l’Impératrice s’était laissé convaincre, et l’envoyait à Paris jeter les fondements de cette politique.

Kaunitz n’y réussit pas du premier coup: les Français étaient plus difficiles à convaincre que sa souveraine. Leur guerre récente contre la maison d’Autriche aurait dû, par les résultats qu’elle avait eus, les instruire de l’inanité de leurs efforts contre cette maison. Elle avait, au contraire, exaspéré leurs rancunes et leurs haines. Kaunitz ne put vaincre leurs préventions, mais il découvrit le moyen de les tourner. A mesure que la diplomatie française était plus obligée de subir l’influence de l’opinion publique, très favorable à la Prusse, le roi prenait l’habitude de suivre une politique dont il lui dérobait le secret. Louis XV négociait avec le prince de Conti l’établissement d’un prince français en Pologne, ou, avec la dauphine sa belle-fille, Marie-Josèphe de Saxe, une alliance intime avec la maison de Saxe-Pologne. Mme de Pompadour, écartée du secret de Conti, apportait en même temps aux Saxons le concours de sa secrète et toute-puissante influence. Rappelé, en 1753, à la direction de la chancellerie de Vienne, Kaunitz laissa à son successeur, Stahremberg, les lumières nécessaires pour suivre ces deux intrigues, dont l’une au moins pouvait ramener, à défaut des Français, le roi de France à l’Autriche.

Ce fut un grand bonheur pour l’Autriche et les projets de son ministre qu’à partir de 1755 Louis XV sacrifiât le prince de Conti à Mme de Pompadour. Avec la favorite, c’était la cour de Saxe qui allait déterminer la politique personnelle du roi de France. Le ministère officiel des affaires étrangères était confié à une des créatures de Mme de Pompadour, de Bernis, préoccupé surtout d’exécuter ses instructions. De toutes les puissances européennes, nulle n’avait plus d’intérêt que l’électeur de Saxe à réduire la puissance prussienne. Dans la dernière guerre, il avait aidé Marie-Thérèse à lui reprendre la Silésie; il était prêt à le refaire encore, pour ne pas laisser aux Hohenzollern une province qui s’enfonçait comme un coin entre ses États héréditaires et son royaume de Pologne. Et cette fois, il avait, par l’amitié du roi de France et l’influence secrète de la dauphine et de sa protectrice, le moyen d’y réussir.

Ainsi, tandis que les diplomates saxons négociaient avec Marie-Thérèse et Élisabeth de Russie une attaque contre la Prusse, la diplomatie autrichienne, introduite secrètement auprès du roi de France par Mme de Pompadour et une princesse saxonne, demandait et obtenait, en octobre 1755, dans les conférences de Babiole, le concours de Louis XV contre Frédéric II. Jamais coalition plus formidable ne s’était formée contre les Hohenzollern: presque toute l’Europe conjurait la perte de leur État. C’était bien la preuve de la grande situation où ils l’avaient mis. Mais c’en pouvait être aussi d’un coup l’effondrement total. Appuyée, à l’exemple de Frédéric II, sur les princes allemands et les Bourbons, reconstituée à l’intérieur par la méthode qui avait fait la grandeur de la Prusse, l’Autriche, instruite par son vainqueur, se préparait à lui rendre la leçon qu’elle avait reçue de lui.

La guerre de Sept ans allait s’ouvrir, que les Allemands appellent la seconde guerre de Silésie: séparée de la précédente par la courte trêve d’Aix-la-Chapelle, ce fut la crise finale du grand débat ouvert, depuis 1740, entre la Prusse et l’Autriche, entre la France et l’Angleterre, pour la domination de l’Allemagne et du monde colonial. Réduit à se défendre en 1756, après avoir donné, en 1740, le signal du combat, Frédéric II montra, mieux encore dans la défense que dans l’attaque, les ressources de son génie et de son État.

Sa clairvoyance lui découvrit à temps le danger dont il était menacé: son habileté lui procura des alliés, quand toute l’Europe semblait s’unir contre lui. Les Anglais s’irritaient de ne trouver l’Autriche ni docile à leurs suggestions contre la France, ni résignée à la perte de la Silésie. Ils se fâchèrent bien davantage quand ils la virent, infidèle à leur vieille alliance, porter la guerre non plus sur le Rhin, mais sur l’Oder et l’Elbe. Au lieu d’une diversion continentale qui leur eût servi, ils craignirent une guerre allemande où leur roi les entraînerait pour défendre le Hanovre et qui les détournerait de la guerre coloniale. Ils eussent accueilli avec joie une guerre dans l’Empire, si elle n’eût occupé que les Français. Ils se mirent à réclamer la neutralité de l’Allemagne et du Hanovre, pour éviter celle qui se préparait.

Frédéric II écouta leurs réclamations, leur promit de garantir l’Allemagne, s’ils voulaient le garantir lui-même (traité de Westminster, 1756). Puis, pour les forcer à étendre et à soutenir leurs engagements, il attaqua la Saxe en septembre 1756, qu’il considérait avec raison comme le pivot et le noyau de la coalition formée par Kaunitz, entre les Bourbons et les Habsbourg (traité de Versailles, mai 1756).

L’occupation de la Saxe par ses troupes en quelques mois, de Dresde jusqu’à Pirna, resserra, par les craintes que sa puissance militaire inspirait, l’alliance des Français, des Autrichiens et des Russes (11 janvier 1757-1er mai 1757). Mais, d’autre part, elle décida l’électeur de Hanovre à se joindre à Frédéric II; pour ne lui pas laisser tout le pays de l’Elbe, il le suivit à cette conquête: les Anglais furent à leur tour obligés de soutenir, avec leur roi, le roi de Prusse. La campagne de Saxe n’augmenta pas le nombre des ennemis de la Prusse; elle lui donna, presque de force, un allié considérable.

L’événement justifia la nécessité de cette alliance. Entre les Autrichiens et les Français, Frédéric se trouvait singulièrement compromis. Dès le mois de janvier 1757, il dictait au comte de Finck son testament. Ce fut bien pis après la défaite que lui infligèrent, à Kollin (18 juin 1757), les troupes autrichiennes. Il était rejeté en Saxe où les Français, avec des troupes toutes fraîches, se préparaient à l’attaquer; et pendant ce temps, d’autres Français, des Russes, des Suédois cernaient de toute part son royaume. Un instant il pensa à se jeter dans les bras de la France, à céder la Silésie, à faire la part du feu qui allait consumer son État.

Ce furent alors les Hanovriens, ses seuls alliés, qui le sauvèrent: sa diplomatie avait d’avance réparé l’échec de ses troupes. L’armée hanovrienne, sous les ordres du duc de Cumberland, ne réussit pas à vaincre, à Hastenbeck, l’armée du maréchal d’Estrées; mais elle immobilisa, pendant tout l’été, les Français dans le Hanovre et leur ferma la route de l’Elbe. Pour se l’ouvrir, le maréchal de Richelieu n’hésita pas à traiter, à Closter-Seven (septembre 1757), avec l’électeur de Hanovre dont il eût pu écraser l’armée: il avait hâte de marcher contre Frédéric II et de s’illustrer par une belle victoire sur le premier général du temps. Il crut faire un coup de parti de se débarrasser de ses alliés en les épargnant. Puis, réservant ses forces jusqu’au printemps, il se prépara à la grande entreprise qu’il méditait, en négociant avec le Hanovre une seconde convention de neutralité; pendant tout l’hiver, jusqu’au 15 avril 1758, il promit d’immobiliser son armée, pourvu qu’on ne l’attaquât pas. La résistance des Hanovriens, puis leur politique et l’aveuglement du général français donnèrent largement à Frédéric II le temps de prévenir le danger qui le menaçait.

Son courage, sa décision firent le reste. Il profita vite du répit qu’on lui laissait et de l’inaction d’une armée française, pour accabler l’autre, commandée par Soubise. Les Français en Thuringe étaient bien soutenus par une armée d’Empire: ils hésitaient pourtant à s’avancer en Saxe, comme le désirait le général allemand, le duc d’Hildburghausen. Frédéric II put, grâce à leurs hésitations, à leurs divisions même, passer la Saale, et leur présenta la bataille à Rosbach (5 novembre 1757). Ce fut pour lui une victoire décisive, décisive par l’étendue des résultats et par l’effet moral. L’Europe apprit ce jour-là que la Prusse était une puissance militaire assez forte pour vaincre, au lendemain d’une campagne sanglante, des armées françaises, pour tenir tête à une coalition européenne. L’Angleterre surtout prit confiance en elle, et Pitt s’attacha dès lors à Frédéric II comme à l’instrument le plus sûr de sa grande œuvre patriotique (traité du 11 avril 1758).

Matériellement, cette victoire permit au roi de Prusse de reprendre sa revanche immédiate sur l’Autriche. Richelieu immobilisait toujours en Hanovre son armée; Soubise avait laissé détruire la sienne en Saxe. La Prusse n’avait plus rien à craindre, pendant quelques mois, des Français. «Il y a un autre ennemi à vaincre à Vienne,» disaient les Prussiens rassurés. Frédéric les conduisit aussitôt en Silésie contre Charles de Lorraine. La rencontre eut lieu à Leuthen ou Lissa (5 décembre 1757). A Rosbach, les Prussiens avaient eu le temps d’oublier leur première défaite. Ils la réparèrent par une victoire éclatante.

Si leur roi avait eu le mérite de saisir, avec un rare bonheur, l’occasion d’échapper à un péril extrême, son plus grand mérite était assurément d’avoir fait naître cette occasion par les calculs de sa diplomatie. Le Hanovre, dont il avait forcé pour ainsi dire l’alliance, l’avait tiré d’une situation désespérée. La Prusse allait garder vivants les souvenirs de Rosbach et de Lissa, et oublier bien vite, jusqu’à l’écraser, l’allié à qui elle les devait. Elle en rapporta tout l’honneur au plus grand de ses rois qui, de fait, en une année, par son génie, avait assuré son existence et son avenir.

L’œuvre défensive de Frédéric II eût été dès lors achevée et la guerre terminée, sans l’intervention d’un nouveau facteur dans la politique de l’Allemagne et de l’Europe. Tandis qu’il détruisait lui-même les armées des plus vieilles monarchies d’Europe, son lieutenant Lewald était écrasé par l’armée russe à Grossjägerndorff (3 août 1757). Il est vrai que les vainqueurs battirent aussitôt en retraite. Mais la Russie n’était pas une puissance qu’une victoire pût satisfaire. Ce n’était que la première escarmouche de la guerre acharnée qu’elle préparait à la Prusse.

Depuis un demi-siècle, les puissances allemandes avaient ouvert aux souverains russes les portes de l’Allemagne. Les électeurs de Hanovre et de Brandebourg avaient aidé Pierre le Grand à conquérir les domaines baltiques de la Suède, pour en avoir leur part, sans songer qu’ils lui laissaient celle du lion. La maison de Saxe avait appelé les troupes de ses successeurs en Pologne, pour garder ce royaume, qui n’était déjà plus qu’une province russe. Depuis, les Allemands n’avaient pu se dégager de cette alliance dangereuse: à la moindre marque d’indépendance qu’ils donnaient, la Russie s’était adressée à la France pour les réduire.

La czarine Élisabeth, en particulier, avait de plus en plus recherché et cultivé l’alliance française à mesure qu’elle avait vu grandir la puissance prussienne, certaine de ne plus disposer de l’Allemagne quand Frédéric II en disposerait. Par haine de femme et par calcul de politique, elle s’était résolument alliée à Louis XV contre lui.

Toujours en éveil, la diplomatie du roi de Prusse essaya sinon de la désarmer, du moins de lui créer des embarras. Il avait placé auprès du czarewitz Pierre III, qui devait être son héritier et pouvait subitement le devenir par une de ces révolutions si fréquentes à Saint-Pétersbourg, une princesse allemande d’une maison dévouée à la Prusse, Catherine d’Anhalt. Celle-ci, appuyée sur le chancelier Bestoucheff, avait-elle trouvé le moyen de retarder et d’arrêter la marche des Russes sur la Vistule, en 1757? Elle le nia. En tout cas, les hésitations calculées d’Apraxin n’avaient pas moins contribué que les fautes du maréchal de Richelieu aux victoires de Rosbach et de Lissa.

Mais si Rosbach avait découragé les Français et leur faisait désirer, au début de 1758, une paix qui eût été pour la Prusse le salut définitif, Lissa n’avait pas désarmé Marie-Thérèse. Cette femme courageuse s’entêtait à la perte de Frédéric II, comme à la défense de ses États dix ans plus tôt. Imitant les princes allemands, jusque dans leur alliance avec la Russie, et sans calculer les conséquences, elle compta, pour les ruiner, sur cette alliance qui les avait aidés à s’agrandir. Elle leur apprenait ainsi, et au successeur des Hohenzollern particulièrement, les inconvénients de leur liaison avec une puissance ambitieuse et forte, sans songer que la leçon pourrait un jour se retourner contre l’Autriche. Dans le duel engagé pour la domination de l’Allemagne entre les Habsbourg et leurs rivaux, la Russie, désormais, interviendrait sans trêve et pour plusieurs siècles: c’était à qui l’y solliciterait, des Allemands d’Autriche, de Saxe et de Prusse.

En 1758, la diplomatie autrichienne réussit à renverser du pouvoir Bestoucheff, en découvrant à la czarine ses intrigues avec Catherine d’Anhalt. Elle rallia la France, qui lui échappait, par l’espoir d’une diversion russe. Au mois de janvier 1758, l’armée d’Élisabeth passait le Niémen, occupait Kœnigsberg, la capitale sacrée de la Prusse, le berceau de la monarchie prussienne. Frédéric n’eut pas le temps de jouir de sa victoire et du repos qu’il pensait avoir conquis à Lissa. Le 25 août 1758, il était réduit à disputer l’entrée du Brandebourg à ce nouvel ennemi, et ce fut au prix d’un effort énorme qu’il le vainquit à Zorndorff. Le lendemain, il était incapable de résister à une nouvelle poussée des Autrichiens, et vaincu, le 14 octobre à Hochkirch, par le maréchal Daun. Il était las, «plus las que le juif errant», son armée épuisée. Si les Russes, dont la défaite ne s’était pas changée en déroute, eussent alors repris l’offensive sur la Vistule, il eût eu beaucoup de peine à leur disputer l’Oder, et le cours supérieur de ce fleuve, avec la Silésie, fût redevenu une possession autrichienne. L’inertie du général Fermor permit à Frédéric de tenter un suprême effort, qui fut couronné de succès, contre le maréchal Daun. Il le rejeta en Bohême et dégagea la Silésie. A la fin de l’année 1758, il couchait encore sur ses positions. Mais le lendemain était plus incertain pour lui que jamais: le printemps de l’année suivante lui réservait une dernière et cruelle épreuve.

Toutes les puissances liguées contre lui s’acharnaient à sa perte. En France, Bernis, qui voulait la paix, avait été remplacé par Choiseul, partisan d’une guerre à outrance contre Frédéric II et les Anglais. Et c’était Louis XV qui maintenant ranimait Marie-Thérèse, un instant découragée. Cette fois le roi de France s’adressa directement à la Russie pour vaincre les Anglais, et, avec lui, Marie-Thérèse se reprit à espérer la ruine de Frédéric. Élisabeth eut plus que jamais entre les mains le sort de cette lutte décisive. La Prusse n’avait pas d’ennemi plus acharné. Sauvée en 1757, en 1758 encore, elle était, en 1759, à deux doigts de sa perte.

A la fin de juillet, l’armée russe de Soltykoff entrait à Francfort par la victoire de Zullichau, et rejoignait l’armée autrichienne de Laudon qui descendait, malgré les Prussiens, la vallée de l’Oder. Le 12 août, à Kunersdorff, Frédéric II, n’ayant pu réussir cette fois à diviser ses ennemis, était vaincu, son armée invincible mise en pleine déroute et taillée en pièces. Réduit à s’enfuir lui-même, le roi jetait à Finkenstein un cri de détresse: «Tout est perdu.» Berlin était découvert, la Prusse tout entière aux Russes, la Silésie et la Saxe de nouveau aux Autrichiens. C’en était fait du royaume des Hohenzollern si les alliés eussent marché droit sur la capitale. Soltykoff s’attarda en Silésie, tandis que les Hanovriens rendaient encore à la Prusse le service signalé de protéger ses frontières contre les Français par la victoire de Minden (août 1759).

Encore une fois Frédéric put sauver la Prusse et la Silésie; mais il n’avait plus d’armée; son corps même n’était plus qu’un squelette. Sa volonté seule le soutenait en cette lutte désespérée. L’année suivante il réussit encore à vaincre les Autrichiens à Liegnitz et à Torgau; mais ses victoires, en l’état où il était, finissaient par lui coûter aussi cher que des défaites. Il commençait une sorte de guerre de partisan, évitant les batailles en rase campagne, et, comme un partisan, se laissait traquer, en 1761, à Striegau. Les Autrichiens conquéraient, place par place, la Silésie; les Russes, Berlin et la Poméranie. Enfermé et presque caché à Breslau, le roi de Prusse voyait son royaume s’en aller par morceaux. Son peuple lui-même l’abandonnait et formait des complots contre lui.

C’était bien la Russie qui seule les avait jetés ensemble dans cette détresse: sans son intervention, la Prusse aurait combattu l’Autriche au moins à armes égales. Leurs victoires à toutes deux se balançaient. Les généraux hanovriens, depuis le début de la guerre et jusqu’à la bataille de Willinghausen (1761), fermaient l’Allemagne aux Français. Mais le flot intarissable de l’invasion moscovite avançait sans cesse des plaines de la Vistule sur celles du Brandebourg et submergeait la monarchie prussienne.

Frédéric-Guillaume avait commis la faute d’ouvrir, de 1700 à 1740, les digues qui le contenaient, les provinces baltiques et polonaises. Le mal n’était plus réparable. Le remède était entre les mains de la souveraine qui tenait entre ses mains les clefs de cet immense réservoir d’hommes, et la czarine Élisabeth ne paraissait pas disposée à le fermer pour sauver la Prusse. Elle l’avait vu grandir et se réjouissait de sa décadence. Tout d’un coup, la mort l’emporta (1752), et son successeur, Pierre III, fervent admirateur de Frédéric II, lui offrit son alliance, alors que sa neutralité eût suffi à conjurer le danger sous lequel la Prusse allait succomber.

L’alliance ne subsista guère: Pierre III fut renversé bientôt et tué. Mais sa femme Catherine II, qui prit sa place, trop politique pour s’engager avec personne à ses débuts, abandonna les puissances allemandes à leur lutte et à leurs destinées. Par cette situation, la lutte était finie: Marie-Thérèse et Frédéric II, sans le concours de la Russie, après tant de combats sanglants, n’avaient plus l’espoir, ni les moyens de se détruire. Les Anglais n’avaient plus d’intérêt à combattre la France, dont l’empire colonial était détruit. La paix d’Hubertsbourg fut signée: l’Autriche ne recouvrait pas la Silésie. La Prusse la gardait et sortait, par un rare bonheur, intacte et agrandie d’une guerre où elle avait failli périr.

C’était, en apparence, le principal résultat d’une lutte de vingt-trois ans qui avait coûté près de deux millions d’hommes: l’effort avait été aussi considérable, les ruines aussi grandes en Allemagne qu’au temps de la guerre de Trente ans, et le profit très mince assurément. Presque tous les Allemands avaient profondément souffert. L’Autriche s’était trouvée à la veille d’être démembrée. Elle n’avait pas eu le temps de se réorganiser et n’aurait pu soutenir cette longue guerre sans les subsides de la France.

Le Hanovre, après avoir fait de grands progrès au début du siècle, était obligé de laisser le premier rang à la Prusse; il avait été l’un des premiers et principaux théâtres de cette rude mêlée: associé par jalousie à la fortune de Frédéric II, qu’il avait sauvé, et par nécessité à celle de l’Angleterre, qui l’avait sacrifié à ses conquêtes coloniales, il avait dépensé sans profit toutes ses ressources. Ses princes, et particulièrement le duc de Brunswick, avaient gagné contre les Français une gloire militaire stérile. Ils comprenaient enfin que le Hanovre travaillait pour l’Angleterre, et songeaient alors à l’en séparer. Il était trop tard: le Hanovre, comme l’Autriche, allait payer la faute de n’avoir pas compté sur ses propres forces.