Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 2
Si l’on considère jusqu’à ses limites le domaine européen qui entoure ce vieil édifice, on se trouve arrêté à des hésitations, des contradictions du même genre. Au loin, cette terre, patiemment constituée, et morceau par morceau sur les infidèles, est entamée par les hordes musulmanes qui, sur les portes de l’Est, ont renversé la croix et planté le croissant. Les serviteurs qui autrefois, au premier signal du maître, prenaient la route de l’Orient, pour y défendre la croix, s’en sont allés en sens inverse par petits groupes vers l’Occident, où l’amour de la gloire, des entreprises difficiles ou du gain les entraîne. Le domaine de l’Europe dans le vieux continent est réduit par les Turcs, tandis qu’il s’agrandit démesurément au delà des mers par les conquêtes des Espagnols dans l’Amérique du Sud, des Portugais aux Indes, des Anglais et des Français dans l’Amérique du Nord, des Hollandais en Afrique et dans l’océan Indien. Les grandes découvertes maritimes sont le terme naturel et nécessaire des croisades, quoiqu’elles paraissent des croisades encore, plus lointaines et plus fécondes.
Cependant le domaine continental de l’Europe est beaucoup moins abandonné qu’on ne le croirait au premier abord. La preuve en est qu’il y a, dès la fin du quinzième siècle, une nouvelle question d’Orient dont les origines se confondent avec celles de l’Europe moderne, et de son expansion coloniale au delà des mers.
Il y a eu, pour le vieux monde, une question d’Orient depuis le jour où les peuples barbares, venus d’Asie, ont été refoulés ou se sont retournés vers l’est pour y porter à leur tour la civilisation romaine et chrétienne. C’est même la question capitale pour le développement extérieur des sociétés au moyen âge que la question d’Orient. Dans l’empire de Charlemagne, il y a une France orientale qui, appuyée sur le royaume franc, englobe et civilise, au delà du Rhin, les peuples païens de la Germanie. La lutte de Charlemagne et de ses successeurs contre les Avars, ensuite, au neuvième siècle, est un épisode de la question d’Orient. Un instant, les Slaves de Moravie et de Bohême semblent destinés à reculer vers l’est les frontières de l’Europe: mais les Magyars paraissent à la fin du neuvième siècle, ils renversent l’empire slave et menacent la chrétienté. Ce sont les empereurs allemands, héritiers de Charlemagne, alliés de la papauté romaine, qui ont l’honneur d’arrêter à Augsbourg (955) l’invasion hongroise, d’organiser la frontière orientale et de fonder les colonies militaires allemandes, les marches de Brandebourg et d’Autriche (_ost-reich_) pour la conquête de l’Orient. L’empire, la direction suprême des affaires continentales, appartient, comme par droit, à la nation qui, entre toutes, résout avec le plus de vigueur le problème des frontières orientales: les Francs de Clovis et de Charlemagne, puis les Allemands.
Du douzième au quatorzième siècle, ce poste et cette place d’honneur furent revendiqués par la race slave et particulièrement par les Tchèques. La Bohême, rattachée à la fin du dixième siècle à l’Église latine, était devenue le centre d’un grand mouvement d’expansion chrétienne et politique en Orient. La fille de Boleslas Ier convertissait les Polonais, et sa belle-sœur à son tour, une princesse polonaise, exerçait la même influence sur son mari, Geiza Ier, roi des Hongrois, et sur son fils, Étienne Ier le Grand.
On voit les Tchèques continuer alors la mission des Francs quelques siècles après. Ils ont fondé une grande communauté latine qui, par les armes et les missions, étendait en Orient les croyances, les frontières politiques de l’Europe du moyen âge. Ils ont eu leur grand apôtre, Adalbert de Prague, qui a prêché le christianisme de la Baltique au Danube, comme Boniface autrefois dans la vallée du Rhin. Et pour prix de leurs services en Orient, ils ont reçu, avec la dynastie du Luxembourg, l’empire d’Occident: tant il est vrai que les affaires d’Orient décidaient alors du sort de l’Europe, au dedans et au dehors.
Ce qui explique la situation privilégiée de la France à travers tout le moyen âge, c’est la part considérable qu’elle y a eue: «_Gesta Dei per Francos._» Quoique séparés de l’Orient par l’empire allemand et les Slaves, les Francs occidentaux se sont frayé une route par la Méditerranée. Ils ont dirigé les croisades et pris, sur le chemin maritime qu’elles suivaient, des positions importantes, au treizième siècle, en Grèce et en Italie. De là, avec la maison d’Anjou, leur influence a rayonné sur toute la frontière orientale de l’Europe: le neveu de saint Louis, Charles-Robert, s’est établi en Hongrie; son petit-neveu, Louis le Grand, obtint la Dalmatie et la couronne de Pologne. De Bohême, par les princes capétiens, la défense chrétienne fut transportée en Hongrie, et de l’Elbe à la Vistule.
La Pologne devint ainsi à la fin du moyen âge, et par des rois francs encore, ce qu’avait été la France de Clovis au début, un foyer de propagande chrétienne, un centre de culture latine, où tout parla latin, jusqu’aux domestiques; elle fut, avec la Hongrie, la terre consacrée des croisades continentales. Une princesse capétienne, Hedwige, convertissant son mari Jagellon, entama la Lithuanie païenne, comme autrefois Clotilde, la Germanie. Les vieilles sympathies de la France, de la Pologne et de la Hongrie sont venues de là, de cette collaboration séculaire. Les rois francs du Rhin, ceux de la Vistule ou du Danube, furent, à huit siècles d’intervalle, les ouvriers d’une grande œuvre, la défense et l’expansion de l’Europe en Orient: entre eux, il y avait la France de saint Louis et des croisades.
Puis, tout à coup, on vit le rideau tomber sur ces derniers efforts de la communauté chrétienne en Orient. Et le théâtre fut délaissé: les Turcs et les Tatars y entrèrent brutalement. Quelques acteurs attardés, en Pologne, en Hongrie, ont joué avec quelque éclat encore les rôles qu’ils avaient appris autrefois. Mais l’Europe ne les regarde plus: elle court à d’autres spectacles, attirée par leur nouveauté, la richesse merveilleuse des décors, l’audace heureuse des premiers conquistadores. La question d’Orient ne l’intéresse plus: les rois de France donnent les premiers l’exemple d’une alliance avec les Turcs.
Il ne faut pas faire pourtant comme les Européens du seizième siècle, ne regarder que leurs établissements au delà des mers, et perdre de vue ce qui s’accomplissait alors obscurément aux frontières de l’Europe et de l’Asie. La question d’Orient n’était pas, en réalité, abandonnée: elle était reprise, justement à la fin du quinzième siècle, avec une vigueur nouvelle, par un autre peuple que l’Europe avait dédaigné de connaître, la Russie.
La Russie, que l’on considère à tort comme l’œuvre exclusive et subite de Pierre le Grand, était née dès le neuvième siècle, d’une union analogue à celle qui a constitué les peuples occidentaux, d’une alliance étroite entre la civilisation de l’empire romain et les barbares venus de l’est. La religion a formé aussi et consacré cette alliance: il n’y a eu de différence entre ces deux évolutions que par les milieux différents où elles se sont accomplies. L’Europe est divisée en trois tronçons: l’Europe orientale, centrale et péninsulaire, séparée par deux grandes lignes fluviales qui la coupent du nord au sud, le Rhône et le Rhin, de la mer du Nord à la Méditerranée; le Dnieper, de la mer Noire à la Baltique. C’est sur le Rhin que s’est accomplie, par la main de l’Église latine, l’union féconde des Germains et du monde romain. Sur le Dnieper, l’Église grecque a scellé l’alliance du Bas-Empire et des Barbares, qui a fait la nation russe.
Préoccupées surtout de ce qui se passait sur le Rhin, les nations occidentales connurent rarement les événements qui s’accomplissaient sur le Dnieper, et fort peu les Russes, jusqu’au jour où ils vinrent réclamer leur place, à la fin du dix-septième siècle, dans la famille européenne. Et pourtant ils appartenaient aux mêmes races que leurs voisins de l’ouest, Slaves comme les Polonais ou les Tchèques, Varègues ou Scandinaves de la grande tribu germanique. Les Varègues qui, au neuvième siècle, vinrent fonder les marches de Kiew, Novogorod, et au douzième siècle celle de Moscou, étaient les frères de ces Normands qui, par un mouvement inverse, s’établirent sur les rives de l’Atlantique et devaient un jour le parcourir jusqu’au Groenland, jusqu’à l’Afrique australe. Ils fondèrent une colonie barbare du même genre que la monarchie de Rollon, ou l’Angleterre de Guillaume le Conquérant.
Un moment subjuguée par les Tatars, la grande Russie, noyau de la Russie moderne, s’affranchit du joug mongol, comme les provinces danubiennes de l’empire turc. Et depuis ce moment (1480), limitée à l’ouest par la Pologne, elle s’étendit vers l’Orient jusqu’à la Caspienne et à l’Oural, recueillant les populations slaves qui fuyaient le joug tatar, colonisant avec elles tout le bassin du Volga. Toute l’histoire du peuple russe, depuis la fondation de Moscou (treizième siècle), est celle de son expansion dans la forêt, dans la terre noire et dans la prairie, et cette histoire, longtemps ignorée des Européens, prépara lentement une nouvelle phase de la question d’Orient. Au moment où les nations occidentales découvraient l’Amérique et s’éprenaient de ce nouveau monde, les Russes de Moscou reprenaient sur l’ancien continent leur œuvre inachevée et ouvraient en Asie des domaines immenses à la civilisation européenne.
Ce que les premiers Russes, Slaves et Varègues, portèrent en effet depuis le quinzième siècle, à travers les steppes, au monde de l’Orient, c’était encore les mœurs et la foi du vieux monde gréco-romain. Ils les avaient reçus de Byzance, sur le Dnieper, comme les Francs de Rome. Kiew, la première cité russe, devint dès le premier jour la métropole sainte, rivale et succursale de Constantinople. La législation, la littérature, les arts, venus du sud, avec la religion grecque donnèrent à la nation que les Varègues du nord avaient constituée par la conquête la civilisation que leurs successeurs, les princes de Moscou, continuèrent par la force à répandre sur les frontières occidentales de l’Europe. Ennemis, puis alliés, puis héritiers de l’empire byzantin, les tsars de Moscou eurent le même rôle que les rois francs ou les empereurs germains. Leur destinée était la même; quand les derniers des Barbares prirent Constantinople, ils opérèrent le même mouvement tournant que les Francs, après la prise de Rome par les premiers Barbares: une poussée de civilisation et de conquête gréco-romaine vers l’Orient. Et cette poussée victorieuse commença à la fin du quinzième siècle, précisément quand s’arrêtait celle des peuples occidentaux.
C’était, il est vrai, une croisade grecque: l’Europe traitait les schismatiques comme des étrangers. Elle ne se reconnaissait pas en eux. Elle méprisa d’abord leur œuvre obscure, et puis s’en étonna quand elle eut pris des proportions gigantesques. Et pourtant c’était, à peu de chose près, l’œuvre qu’elle avait réalisée elle-même pendant des siècles, l’extension continue de son domaine oriental, la suite des croisades, le prolongement naturel de l’histoire du moyen âge. La question d’Orient, son principal souci dans le passé, se posa de nouveau devant elle comme le problème de l’avenir.
Dans sa constitution intérieure, dans son expansion extérieure, l’Europe moderne est donc un singulier mélange de contradictions et d’anomalies. Si l’on veut s’en rendre bien compte, c’est au dix-septième siècle qu’il faut se placer, à une égale distance du moyen âge et du temps présent. On retrouve au début la maison d’Autriche disputant encore aux protestants et aux nations modernes l’antique héritage des grands empereurs allemands; il semble que la Réforme soit sortie victorieuse, en 1648, de ce duel décisif pour la liberté de conscience et pour les nations. Partout les nationalités se constituent: en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède, en Angleterre, en France surtout. Et le protestantisme, dans ses formes diverses, est reconnu partout où il s’était établi.
Mais qu’on y regarde de près, la victoire appartient moins aux nations qu’aux souverains, dont la politique absolue et envahissante offre autant de dangers pour les peuples voisins que pour le leur. La Hollande paraît faire exception, et que de fois elle retombe sous le joug de la maison d’Orange! L’Angleterre se débat contre les Stuart. Le despotisme des princes souverains, en Allemagne, est aussi grand que celui de la maison d’Autriche. Et tous, Hollandais, Anglais, Allemands, se liguent contre la France, dont le roi, tout-puissant, paraît reprendre à de certains moments la tradition carolingienne.
Les droits individuels des consciences ne sont pas moins méconnus que ceux des nations: est-ce la liberté religieuse qui a triomphé en Allemagne par le pouvoir laissé aux princes de disposer de la religion de leurs sujets? Et que dire des luttes des gomaristes et des arminiens en Hollande, des catholiques et des protestants en Angleterre, où chacun des deux partis s’excommunie avec une rare obstination, de la dispersion des jansénistes en France, et de la révocation de l’édit de Nantes?
Tandis qu’elles se constituent au dix-septième siècle, les nations européennes se répandent au dehors de mille manières. C’est un essor merveilleux et général vers les pays d’outre-mer, qu’elles achèvent d’explorer, qu’elles colonisent, qu’elles exploitent. Elles sillonnent les océans de leurs flottes; elles sèment des colonies aux quatre coins du monde. De puissantes compagnies de commerce encouragent ce mouvement et ces entreprises. Il n’y a, pour ainsi dire, pas une nation qui n’y prenne part. Malgré la rivalité des puissances protestantes, l’Espagne conserve un immense empire, d’où les galions reviennent périodiquement chargés de l’or qui paie les intrigues et les guerres de la maison d’Autriche. Le Portugal a gardé le Brésil. La France, depuis Richelieu, avec ses annexes du Canada, des Antilles, du Sénégal et de Madagascar, est devenue une grande puissante coloniale et commerciale: elle ébauche deux empires dans l’Amérique du Nord et aux Indes. L’Angleterre va moins vite, distraite par ses guerres civiles, qui lui donnent cependant ses colonies d’Amérique. La Hollande est au premier rang: l’Inde lui est un solide Pérou qui, par la production et le commerce des épices, lui procure des finances placées dans toute l’Europe à gros intérêts. La Suède et même le Brandebourg participent à ce grand mouvement d’expansion maritime et coloniale qui absorbe toute l’Europe, qui l’emporte au delà des océans, loin de cette route de l’Orient conquise, étapes par étapes, au moyen âge, sur les Barbares. Quel renversement des choses et des principes, de voir les Turcs s’avancer jusqu’à Vienne presque sans résistance, les Polonais seuls s’épuiser à les combattre, les Hongrois pactiser avec eux, et Louis XIV, le Roi Très Chrétien, pousser contre l’Empire leurs invasions!
Ce n’est pourtant qu’une apparence: l’Europe du moyen âge n’est pas tuée par cette fièvre de découvertes, de voyages, d’entreprises qui semble dévorer les hommes du dix-septième siècle. Elle revit dans la Russie des Romanoff, fidèle gardienne de la plaine orientale, serrée autour de son chef, le tsar empereur et pontife, prête à se croiser au premier appel, comme les chrétiens du moyen âge à la voix du pape et de l’Empereur pour la délivrance de la ville sainte et des lieux saints, ennemie implacable des Turcs, fixement attachée, jusqu’au fond des steppes sibériennes, à la poursuite des infidèles, à la conquête de l’Orient.
Et l’on vient à se demander où s’en va l’Europe du dix-septième siècle, entraînée par la foi ou par le commerce, vers l’Orient ou vers l’Occident, en Asie ou en Amérique, dans l’infini des steppes ou des océans, tandis qu’on ne sait si, dans ses limites, elle a encore renoncé au régime ancien d’unité fondé sur la foi et les souvenirs du monde romain, ou adopté les doctrines nouvelles d’émancipation des esprits, des individus et des nations.
Ces hésitations, cette lutte entre l’esprit du passé et l’esprit nouveau forment les éléments d’un drame historique: il s’ouvre par le prologue sanglant de la guerre de Trente ans et des révolutions d’Angleterre et de Hollande, se déroule majestueusement, à la gloire de Louis XIV, par des péripéties où la France a le premier rôle, et s’achève par les guerres de la Succession d’Espagne et du Nord, la constitution définitive de la puissance russe, de l’empire colonial et des libertés politiques de l’Angleterre. Ce drame n’est, il est vrai, qu’un épisode, déjà lointain, dans l’histoire générale de l’Europe moderne. Il nous touche pourtant de bien près et par bien des côtés. Et ses phases diverses déterminent encore en partie nos admirations, nos haines, nos idées politiques et nos intérêts.
I
POLITIQUE EXTÉRIEURE DE RICHELIEU
C’est à l’époque de Richelieu qu’il faut se placer pour comprendre le grand drame européen dont la France fut, au dix-septième siècle, le principal acteur et dont les péripéties sont aussi classiques chez nous que les scènes du théâtre Cornélien. Par sa politique extérieure, Richelieu a mis fin à l’empire catholique de Charles-Quint et de Philippe II: d’autre part, il a permis à son maître, le Roi Très Chrétien, de devenir le premier roi de l’Europe. L’ambassadeur vénitien de ce temps, Nani, indiquait en quelques mots la portée et les principaux caractères de son œuvre, lorsqu’il disait à son gouvernement: «On peut dire qu’ayant secouru l’Italie, bouleversé l’Empire, troublé l’Angleterre et affaibli l’Espagne, Richelieu a été l’instrument choisi par la Providence pour diriger les grands événements de l’Europe.»
L’Espagne n’avait pas renoncé, après la mort et les échecs de Philippe II, au rêve de domination universelle et catholique qu’il avait essayé de réaliser. Roi depuis le 13 septembre 1598, Philippe III avait, jusqu’à sa mort (1621), abdiqué de fait entre les mains de Sandoval, marquis de Denia, duc de Lerme; ce favori n’avait guère été occupé que de faire sa fortune et celle de sa famille; l’Espagne était épuisée d’hommes et d’argent. Mais la tradition avait été plus forte que la négligence de Philippe III, les intérêts de la famille de Sandoval ou de l’Espagne.
Le _Roi Catholique_ prétendait encore, comme Philippe II, à tous les royaumes, à la prééminence sur tous les rois de la chrétienté: il écrivait au roi d’Écosse comme à un inférieur; il briguait la succession d’Élisabeth en Angleterre (1602), la succession de l’empereur Mathias en Allemagne pour lui ou pour son fils don Carlos. Il resta en Europe le chef d’un grand parti catholique, dont il payait les agents, qu’il poussait, de l’Escurial, à la ruine du protestantisme: on le vit fonder à Dôle, en Franche-Comté, et dans les Pays-Bas des séminaires de prédicateurs anglais et écossais, qui se préparèrent à faire la conquête religieuse de la Grande-Bretagne. Des pensions, habilement distribuées aux nobles catholiques d’Écosse, ménageaient pour l’avenir des protecteurs à ces apôtres. A Vienne, ses ambassadeurs, Zuniga et Ognate, les mains pleines de lettres de change, étaient comme les ministres occultes des empereurs. A Paris, don Inigo Cardenas et Monteleone animaient la régente, Marie de Médicis, contre Sully et les calvinistes. Il n’y avait pas enfin une ville en Italie où Philippe III n’eût des agents soldés. Pour coordonner et couronner toutes ses entreprises, il ne manqua à Philippe III que l’Empire. Rodolphe II (1576-1619) n’était pas marié: le Roi Catholique posa plusieurs fois sa candidature éventuelle ou celle de son fils, à l’Empire, en 1600, en 1609, en 1613. Si elle eût été accueillie par les électeurs, il eût reconstitué la monarchie de Charles-Quint. Pendant les vingt premières années du dix-septième siècle, la France fut menacée de ce danger constamment, jusqu’au jour où Ferdinand II, d’Autriche-Styrie, fut élu Empereur par les électeurs allemands. Mais l’avènement de ce prince, qui déjouait un instant les projets de l’Espagne, pouvait mieux servir encore ses tentatives de domination universelle.
Ce qui avait manqué à Philippe II, dans sa lutte contre le protestantisme européen, ç’avait été l’appui de l’Allemagne. Les Empereurs, successeurs de Charles-Quint, Ferdinand Ier et Maximilien II, n’avaient pas secondé les desseins du roi d’Espagne, dont l’ambition les inquiétait. Cet état de choses s’était peu à peu modifié depuis la mort de Maximilien II; ses fils avaient subi l’influence de Philippe II: Rodolphe, qui lui succéda, avait été élevé en Espagne; Albert le Cadet, archevêque de Tolède, puis gendre de Philippe II, gouverna les Pays-Bas où il rétablit le catholicisme; son neveu, Ferdinand de Styrie, élève des jésuites, puis leur patron, rétablit le catholicisme en Autriche et poussa Rodolphe II à le restaurer en Allemagne. Mathias, qui succéda en 1613 à son frère Rodolphe, avait été longtemps soupçonné de favoriser les protestants: mais son lieutenant, et son successeur désigné, Ferdinand de Styrie, l’espoir des catholiques allemands et le protégé de l’Espagne, était dans de tout autres sentiments. Il poussa Mathias à relever le catholicisme dans tous ses États héréditaires, en commençant par la Bohême (1616): la défenestration de Prague (1618), la révolte de la Bohême effrayèrent Mathias, qui voulait céder: Ferdinand l’en empêcha, fit arrêter le ministre Khlésel, qui conseillait une politique de tolérance, et la guerre de Trente ans commença. L’année suivante (1619), Mathias mourait, Ferdinand était élu Empereur: le gouvernement de l’Allemagne était désormais acquis au parti de la contre-réformation. La tradition de Philippe II était enfin reprise au delà du Rhin par Ferdinand II, tandis que, de l’Escurial, Philippe III, Philippe IV et Olivarès s’acharnaient à la poursuivre.