Manuel de politique musulmane

Part 8

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Écoutons plutôt M. Louis Bertrand. Avec lui le ton change: «Pourquoi nous évertuer à organiser l’Islam qui ne l’est pas, à islamiser des gens qui n’ont pas envie de l’être, à rapprocher des fanatismes ou des ambitions politiques qui ne peuvent que se liguer contre nous? Comme si les musulmans n’avaient pas déjà trop de tendances à s’aboucher en conciliabules séditieux, il faut que nous-mêmes leur fournissions les moyens de se voir et de comploter ensemble en toute sécurité, à notre barbe, avec l’estampille administrative!... Il faut qu’en plein Paris nous fondions ce qu’on appelle ridiculement une Université musulmane pour permettre aux gens de Boukhara, de Dehli de venir prendre langue, chez nous, avec ceux de Rabat ou de Marrakech! Au lieu de les européaniser à Paris, nous les convions à s’y musulmaniser davantage! Sommes-nous fous ou imbéciles?[31]»

[31] _Revue des Deux-Mondes_. Sur un livre de Paul Adam, 15 juillet 1922.

Rude langage, moins fleuri, mais langage d’un esprit politique et latin.

Il est assez comique, en effet, lorsque tous les peuples musulmans se cantonnent maintenant dans des nationalismes jaloux, de nous voir pratiquer nous-mêmes, à notre manière, une sorte de panislamisme qu’ils semblent provisoirement avoir abandonné.

A la création d’une mosquée parisienne et d’un institut musulman applaudit à grands cris une poignée de jeunes Algériens plus habitués des boulevards que familiers de la tente ancestrale. Que tout ce bruit, pour ne pas dire tout ce battage, ne nous illusionne pas! Cette initiative aura dans tout l’Islam le même effet inconsistant qu’aurait provoqué au moyen âge, dans la chrétienté, la lubie d’un Soliman élevant une église pour les chrétiens fréquentant les Échelles. Faut-il répéter encore et toujours que, pour saisir la mentalité de la masse islamique, il faut se transporter par la pensée à notre quatorzième siècle et même, quand il s’agit des Berbères, bien plus avant dans le cours de l’histoire[32]?

[32] Voir note V à la fin du volume.

Les Algériens, les Marocains, les Tunisiens sincères qu’on mènera visiter la mosquée parisienne souriront avec aménité et, comme la politesse est la grande vertu musulmane, ils nous loueront en termes subtils et choisis de notre geste gracieux et, pour nous faire plaisir, en augureront merveille.

Mais s’ils osaient parler, ils nous diraient: «Ne vous occupez pas plus de notre religion que nous ne nous occupons de la vôtre. Quand nous voyageons par le monde, loin des terres soumises spirituellement au drapeau vert du prophète, un bout de tapis où l’on s’agenouille, un instant de solitude et de recueillement nous suffisent pour satisfaire à notre devoir religieux; nous n’avons pas besoin, comme vous, pour nous présenter devant la divinité, d’un prêtre, d’un temple et de tout un cérémonial...

«Votre intention est bonne... Mais, voyez-vous, nous préférerions passer inaperçus à Paris et qu’on n’y cherche pas, malgré nous, à nous y être agréables, plutôt que de nous voir, sur les quais d’Alger, dans les rues de Tunis ou sur les places de Casablanca, traiter impunément de «sale bicot» par le Maltais fraîchement débarqué, l’Espagnol néo-Français ou le petit juif en jaquette.

«Si vous voulez que nous nous sentions chez nous quelque part, eh bien! que ce soit dans le pays de nos pères et non dans le tumulte de votre capitale, où nous serons toujours, certes, des passants amis, mais enfin des passants.»

CHAPITRE VI

LE ROLE FRANÇAIS EN ISLAM

Débarrassée et comme épurée de cette islamomanie dangereuse qui brouille la netteté de sa vision, la France doit avoir à l’égard de l’Islam une attitude inspirée par des raisons positives. Si la grande masse française est encore malheureusement indifférente aux questions coloniales, sans voir ni comprendre que le salut d’un peuple à faible natalité réside dans l’utilisation de toutes les forces vives de son empire d’outre-mer, elle est aussi ignorante de tout ce qui concerne de près ou de loin l’Islam, autre puissance d’action susceptible de servir aux fins nationales et, d’une manière générale, à la civilisation tout entière.

* * * * *

La politique à suivre en Afrique du Nord et d’une manière générale en Afrique musulmane française doit se manifester aussi prudente que ferme. Le rôle de la France est là d’un tuteur et d’un guide; il est de gouverner. Le _memento tu regere_ est un principe qui s’y impose imprescriptible. Les applications prématurées d’un libéralisme livresque y seraient infiniment dangereuses. On n’est respecté en Orient qu’autant qu’on est le maître et que l’autorité dont on est investi s’y montre efficace.

Les peuples que nous régissons ne sont pas encore assez mûrs pour diriger eux-mêmes leurs destinées avec sagesse et profit. Les masses, trop mal dégrossies, n’ont jamais compris l’exercice des libertés que pour satisfaire à l’esprit de passion et d’intrigue ou pour opprimer les peuples plus faibles. L’élite même, ou ce qu’on est convenu d’appeler telle, n’envisage le pouvoir que pour les bénéfices qu’il peut procurer. Aussi toutes les mesures de libéralisme intempestif, à la fois sans utilité profonde et pour nous et pour le peuple auquel elles s’appliqueraient, n’offriraient d’intérêt que pour ceux qui formeraient le souhait d’ébranler notre domination.

La meilleure politique à préconiser pour longtemps en Afrique du Nord sera celle qui, tout en assurant aux indigènes, dans les plus larges proportions, la prospérité, la sécurité, la liberté des coutumes religieuses et locales, bienfaits nécessaires, demeurera impitoyable pour les fauteurs de désordre et les pêcheurs en eau trouble.

Il n’y a qu’une alternative. Nous devons être les maîtres, maîtres discrets, attentifs à ne pas froisser, défendant les indigènes contre leurs oppresseurs naturels, être les maîtres ou nous en aller.

Il est toutefois certain qu’au fur et à mesure qu’un pouvoir effectif est susceptible d’être confié aux peuples protégés, il nous appartiendra de le leur accorder, mais sans précipitation, avec toutes les gradations nécessaires pour en éviter le mauvais emploi ou l’abus. La loi de 1919 en Algérie, dont nous avons parlé, répondait à une louable intention; mais, faute d’une préparation suffisante chez les diverses classes de la population indigène qui devaient en profiter, son application s’en trouva faussée et son résultat d’ensemble fâcheux.

C’est à ce souci d’une transition indispensable, d’un apprentissage graduel dans la conquête des franchises que répondait le langage tenu par M. Millerand, en 1922, lors de son voyage en Algérie, devant un auditoire indigène: «Je ne serai démenti par personne si je dis que les indigènes ont vu, au fur et à mesure que la colonisation s’installait, se fortifiait, s’asseyait plus sûrement, leur situation à tous les points de vue, intellectuel et moral, grandir et s’améliorer. Nous entendons continuer dans le même sens en les faisant eux-mêmes juges des retards que certains prétendent être apportés à quelques réformes. Ces délais, nous pensons qu’ils sont prudents et nécessaires, parce que, je l’ai dit et je le répète, il y aurait quelque chose de pis que de ne pas aller vite: ce serait, en allant trop vite, de déchaîner des régressions redoutables dont nul ne peut mesurer la gravité.»

Les récentes réformes de Tunisie, davantage opportunes en un pays plus évolué, ont fait leur part équitable aux véritables besoins d’une population déjà rompue à nos méthodes en même temps qu’elles attestaient le néant des tapageuses réclamations d’une minorité d’agitateurs. La création des conseils de caïdat, l’institution du grand conseil, ont accordé aux indigènes une représentation ayant un droit de regard et même une initiative assez étendue.

Au Maroc, le problème de l’étape se pose aussi impérieusement qu’ailleurs et, quelle que soit la rapidité d’assimilation des Berbères et des judéo-Maures, il ne peut être question de leur faire franchir en une ou deux générations une étape de quatre ou cinq siècles.

Notre politique devers les peuples d’Islam vivant à l’abri de notre pavillon et sous notre tutelle est par définition un problème de politique intérieure. Celle à suivre vis-à-vis des nations libérées, toutes neuves dans leurs premières démarches d’une indépendance de fraîche date et frémissantes d’une renaissance en action, relève naturellement de la politique extérieure.

A l’égard de la Turquie, maîtresse de chœur de l’actuel mouvement nationaliste en Islam, notre manière d’agir ne peut être que celle d’un intérêt sympathique et bienveillant, circonspect au demeurant, et qui considère, bien entendu, le bénéfice d’une réciprocité sans réserve pour nous et nos ressortissants. Le rôle constant de la France en Islam méditerranéen s’inspire d’un sentiment généreux qui fut toujours vif. Le Proche-Orient, en retour, a toujours envisagé la France avec admiration et respect. Son prestige y fut longtemps inégalé. C’est vers elle, sauf au temps de la germanophilie jeune-turque, dont Stamboul n’eut pas à se louer, c’est vers la clarté française, depuis Mehemet-Ali jusqu’à Kheir-ed-Din et Moustapha Kemal l’Égyptien, que se sont toujours tournés les esprits des réformateurs. C’est à ses codes, à toute sa législation que la Turquie et l’Égypte ont emprunté les éléments de leur refonte judiciaire. C’est dans ses écoles que se sont formés tant d’esprits qui y ont pris le meilleur de leur lucidité.

Nous avons donc une ligne historique à maintenir et il est bien certain que notre geste d’accord spontanément esquissé avec le gouvernement d’Angora a été, en son temps, bien accueilli. Peut-être nous aurait-on su gré davantage de cette initiative si elle avait été entreprise moins tardivement; mais, de toute manière, il fut fait ce qui devait. Il faut poursuivre dans la voie des bonnes relations profitables aux deux pays. Cette cordialité ne saurait exclure la clairvoyance. Le sentimentalisme, la gentillesse française se donnent et s’abandonnent volontiers, en oubliant que les égoïsmes nationaux des peuples jeunes n’envisagent que leurs propres fins, parfois âpres et bornées, et réservent ainsi à leurs zélateurs naïfs de fâcheuses surprises. Enfin, n’omettons point que le Proche-Orient est le direct héritier de la foi punique et, en tout et pour tout, ne fait jamais entrer en ligne de compte que son intérêt du moment.

Ne fut-il pas déconcertant, après toutes les avances que nous avions déployées en faveur de la Turquie, après nous être faits les confidents de ses doléances sur l’acharnement britannique à son endroit (qu’on relise, _passim_, _Angora, Constantinople, Londres_, de Mme Gaulis), ne fut-il pas d’un lugubre comique de voir la politique ottomane adopter par devers nous une attitude agressive, peu amicale et faire ouvertement risette à l’Angleterre? _Quantum mutata ab illa!_ Et cependant, en dépit de tout, malgré toutes les déceptions qui ne manqueront pas de l’assaillir, en vertu de ses traditions, la France, étant «puissance musulmane», suivant le cliché souvent reproduit, doit être liée par des liens d’entente éclairée avec les autres puissances musulmanes. Elle doit être islamiste tout court et sans préfixe. C’est la tâche de ses agents accrédités près de ses voisins d’Islam de faciliter, entre elle et eux, par tous les moyens, les rapports amicaux, en même temps qu’ils se feront les observateurs critiques et attentifs de tous les mouvements susceptibles d’agiter l’opinion et d’avoir leur répercussion dans notre empire islamique.

Il serait donc souhaitable d’organiser à nouveau notre propagande, assez négligée ou mal conçue par des bonnes volontés évidentes, mais ignorantes de l’Islam, de sa mentalité et de ses réactions. Dans le Proche-Orient, de magnifiques jalons ont été posés autrefois; il serait opportun de ne point les laisser disparaître. Disons plus: le génie français est le plus apte à instruire et diriger, en vertu de sa constitution propre et de ses antécédents historiques, les peuples qui vont faire l’apprentissage délicat de leur liberté, du Bosphore au plateau de l’Iran; c’est vers lui, d’ailleurs, plus que vers toute autre influence occidentale, qu’ils se sentent instinctivement attirés. Pour l’acquisition ou la sauvegarde d’avantages immédiats et de faible rayonnement, irons-nous détourner de nous cette tendance naturelle de sympathie? Pour ne point sacrifier des positions étroitement matérielles, abandonnerons-nous les avantages d’une politique du «geste large» qui nous paierait plus tard au centuple? Il fut affligeant de constater, au lendemain de Lausanne, le déchaînement contre nous de toute la presse turque. L’attitude anglophile récente doit être soulignée et méditée. Peut-être le fond de nos intentions était-il méconnu, mais n’avions-nous pas aussi donné certaines apparences, grâce à quelques maladresses, qui pouvaient justifier d’aussi fâcheux malentendus? Ces causes d’irritation pourraient être évitées, dans la mesure du possible, si l’on possédait, répétons-le, ce souci d’une politique à longue portée.

Une entente cordiale, mieux, une alliance de la France avec la Turquie et avec l’Italie, renouerait la grande tradition doublement historique qui fait de la Méditerranée une mer latine et musulmane dont les innombrables bases navales assureraient une hégémonie sans contestation possible dans toute l’étendue de l’immense bassin.

Aussi bien n’est-ce pas un rêve, tout au moins une anticipation? Mais si tout ce qui est rationnel n’est pas nécessairement réalisable, il est toujours permis de le concevoir.

* * * * *

La France peut trouver dans l’Islam un auxiliaire d’une qualité inégalable ou, au contraire, un des éléments de sa ruine. De là l’exceptionnel intérêt qui s’attache à l’élaboration et à la conduite d’une politique musulmane française, cohérente et suivie. Sans paraphraser une formule célèbre, on peut hardiment déclarer que notre avenir est en Islam, ou tout au moins avec l’Islam.

Il est bien certain que le jour où nous aurions laissé nos provinces ou protectorats islamiques se rallier d’un consentement unanime à un fédéralisme musulman dont la tête serait à Stamboul ou à Angora et redevenir, en fait sinon en droit, ce qu’ils étaient autrefois,--sauf le Maroc,--dépendances turques, nous n’existerions plus en Méditerranée et ne pourrions plus prétendre au rang de grande nation. Ne relâchons point les liens de notre tutelle; fortifions, au contraire, l’armature de notre hégémonie qui restera souple, bienveillante, empreinte d’un libéralisme adroit et prudent et, si nous osons dire, «dosé», mais attentive aussi à réprimer tous les écarts et les tentatives de dissidence. Rome latinisa--nous dirons «naturalisa»--ses sujets africains, qui lui donnèrent jusqu’à des consuls; puis les Romains se firent chasser proprement par leurs sujets, devenus de nom leurs concitoyens. Or, privés de la haute vertu de la discipline imposée, abandonnés à leur seule turbulence, ceux-ci laissèrent choir ou dégénérer les dons inestimables qu’ils avaient acquis auprès de leurs magnifiques instructeurs. Les cadres disparus, la déliquescence et la ruine s’établirent.

La Turquie actuelle s’adosse à l’Asie. «La Turquie devient l’éducatrice de ses voisins asiatiques, disait un notoire intellectuel turc à Mme B.-G. Gaulis. Constantinople est un centre d’instruction pour tous les musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de Boukhara... Sitôt la paix conclue, les écoles d’Asie Mineure se rempliront de jeunes gens venus de l’Asie Centrale. Un réveil de conscience s’opère chez tous les nôtres, et cela jusqu’aux confins de la Chine et de la Sibérie.» A Angora, le ministre d’Afghanistan faisait au même écrivain cette comparaison imagée: «L’Islam est un grand corps dont la Turquie est la tête, l’Azerbeidjan le cou, la Perse la poitrine, l’Afghanistan le cœur, l’Inde l’abdomen. L’Égypte et la Palestine, l’Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes...»

Ces métaphores baroques mises à part, il est patent que le jour où la Turquie, sentant derrière elle la pression formidable de l’Islam asiatique et escomptant l’appui éventuel de l’Afrique du Nord, nourrirait des desseins d’expansion vers l’ouest, il y aurait là un gros danger pour les puissances méditerranéennes et particulièrement pour nous. Et si la Russie lui prêtait un appui ouvert ou caché, on pourrait alors se souvenir de la phrase de Renan, prophétique et redoutable, sur «le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, qui traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie Centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des Tamerlan». Au cas, enfin, où le Germain s’unirait au Slave, ce serait toute la coalition des vaincus de la grande guerre se ruant avec acharnement sur l’Extrême-Occident, trop civilisé, prêt à expier chèrement sa primitive inclairvoyance politique.

Une politique «bon-européenne» serait de tendre à rendre les intérêts de la Turquie solidaires de ceux de l’Europe par de larges concessions et un esprit d’intelligente amitié.

Un bloc islamique méditerranéen, inspiré par la France, pourrait constituer une barrière efficace aux vagues slavo-mongoles.

Bonaparte eut l’idée grandiose d’utiliser l’Islam pour une vaste entreprise de conquêtes guerrières. A l’inverse et à condition que nous sachions nous servir de ces forces disponibles, qui sait si notre Islam africain, où flotte le drapeau français de Tombouctou à Casablanca et Tunis, appuyé à un Islam égyptien et turc, ne serait pas d’un appoint décisif pour la paix de l’ancien monde et le maintien de sa culture et de sa civilisation menacées?

NOTES

NOTE I

Contre un Ministère de l’Afrique du Nord

Il y a cinq ou six ans, l’idée d’un ministère--ou sous-secrétariat de l’Afrique du Nord--fut lancée dans les milieux du Parlement et de la presse. Il y eut même une proposition de loi, due à M. Paul Bluysen. Peut-être, à son début, ce projet ne fut-il émis que dans la seule éventualité, nonobstant toutes autres considérations, d’un nouveau portefeuille à accrocher au mât de cocagne parlementaire. Toujours est-il qu’il rencontra quelque succès. Du moment qu’il s’agit d’unifier ou de centraliser quoi que ce soit, au nom d’une logique sommaire, sous couvert d’une formule répondant à une vue unilatérale de l’esprit, on trouve toujours des législateurs français prêts à entrer en lice. Il ne s’est rencontré jusqu’à présent, par bonheur, aucun gouvernement pour faire passer cette idée de la puissance à l’acte. Mais on sait à quel point le jeu des combinaisons de couloirs et des hasards d’antichambre déterminent quelquefois les décisions gouvernementales. Il peut n’être pas superflu de prémunir des esprits bien intentionnés, mais insuffisamment avertis, contre le danger d’une telle innovation.

L’unité géographique de l’Afrique du Nord abuse les observateurs simplistes. Mais de l’unité géographique à l’unité morale et de là à l’unité historique et politique, enfin administrative, il y a loin. Et là gît le fond du débat. Les trois pays qui constituent l’Afrique du Nord française ont été, dès le moyen âge, politiquement bien séparés et souvent antagonistes; alors les trois dynasties berbères des Mérinides à Fez, des Zayanites à Tlemcen, des Hafsides à Tunis, poursuivirent leurs destinées propres. D’une manière générale, au cours des siècles, la Tunisie est toujours restée dans l’orbe de la Turquie, plus volontiers tournée vers l’Orient classique, sous l’influence intellectuelle de la Syrie et de l’Égypte; l’Algérie, tombée en complète décadence économique après l’invasion hilalienne, s’est épuisée en luttes intestines de çofs et de caïds de grande tente, sous le couvert, à dater du seizième siècle, de la domination des deys, réduite en fait à une médiocre occupation militaire; le Maroc, une fois close l’ère des grandes randonnées almoravides et almohades, s’est toujours cantonné entre la Moulouya et l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahara et s’isole, à l’abri des visées turques, du reste de la Berbérie. Nulle solidarité politique entre ces trois pays; au contraire, conflits continuels entre les deys de Tunis et ceux de Constantine et d’Alger, toute une histoire fastidieuse d’incursions, de razzias et de villes pillées. Sourde rivalité entre l’Algérie et le Maroc; au temps des Saadiens (fin du seizième siècle), les chérifs appellent dédaigneusement les Barbaresques les sultans des poissons et font la guerre aux Turcs d’Alger; ils s’entendent avec les Espagnols pour leur enlever Tlemcen; Soliman répond en mettant à prix la tête du souverain marocain Mohammed-el-Mehdi. L’intervention de Moulay-Abderrahman, lors de la conquête de l’Algérie, et son alliance éphémère avec Abdel-Kader ne sont nullement l’indice d’une entente mûrie entre l’Algérie et le Maroc; l’initiative du sultan alaouite terminée à son dam par la bataille de l’Isly est due à la crainte de voir les chrétiens pousser vers le Maroc et peut-être à la sourde ambition de réoccuper Tlemcen, bien plutôt qu’au désir de prêter le secours des armes au grand émir en danger sous la pression de Bugeaud.

Au point de vue ethnique, différences très marquées et qui entraînent des dissimilitudes morales accentuées. Si, en Tunisie, les traces de l’élément turc, en Algérie celles de l’élément proprement arabe se sont imposées et se retrouvent dans la tournure générale de la mentalité et du caractère, au Maroc l’élément berbère est presque exclusif; aussi, bien que l’on confonde assez facilement ces notions, xénophobie assez vive au Moghreb-el-Akça, mais moindre fanatisme religieux; entre le Marocain, assez ouvert, sitôt dissipée sa première méfiance à l’égard de tout étranger, compréhensif, adroit, âpre au gain et travailleur, et l’Algérien, plus fermé, parfois paresseux, imprévoyant et vaniteux, davantage généreux par contre et accessible aux sentiments d’honneur, il n’y a que peu de contacts; le Marocain aime peu l’Algérien qui le lui rend bien; dans tout l’Orient classique, le Marocain est tenu en médiocre gré: c’est un magicien, un jeteur de sorts, un enfant du péché et, dans _les Mille et une nuits_, il remplit toujours les mauvais rôles.

Sur le chapitre de la religion, autres distinctions à établir entre les trois pays. La Tunisie demeura sous l’obédience religieuse du dey, encore que la prière y fût dite hier encore au nom du sultan de Stamboul; le Maroc est un État théocratique où le chérif couronné, commandeur des croyants, est en même temps chef spirituel et temporel, conformément au Coran; c’est au Maroc que les théologiens de la Mecque réservaient le nom de Dar-el-Islam (pays du véritable Islam) où la pureté primitive de la doctrine n’avait pas encore été altérée par la civilisation européenne. En Algérie, pas de chef religieux, puisqu’il n’y a pas de souverain régnant; dans les prières, les croyants prient pour la personnalité mythique et vague «de celui qui défend la religion musulmane et fait revivre la loi du prophète». Est-ce, dans le cœur du fidèle, le cheikh-ul-Islam ou un mahdi à venir? En revanche, l’Algérie a des centres d’influence et de propagande religieuse très actifs dans les marabouts et les grandes confréries; la voix des chefs d’ordre est seule obéie en Algérie; ce tissu serré et résistant de congrégations et d’associations qui se sont développées en nombre et accrues en densité au cours du dix-neuvième siècle, c’est la réaction naturelle et pacifique des croyants blessés dans leur foi par l’envahissement de la chrétienté et de toutes les abominations véritables, aux yeux de la loi du prophète, qu’elle entraîne avec elle.