Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre

Part 9

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Si l'on veut vous faire monter le premier, refusez d'abord; si l'on insiste, montez. On ne doit même pas hésiter, quand c'est un supérieur ou un haut personnage qui vous y convie.

Un jour, Louis XIV avait invité un Mortemart à l'accompagner à la promenade. A cette époque déjà, les Mortemart étaient réputés pour leur grand ton et leurs manières élégantes. On disait en parlant d'eux: «L'esprit et la politesse des Mortemart».

Le carrosse du roi s'étant approché, Louis XIV fit signe de la main au duc de passer le premier. Tout autre peut-être eût fait des cérémonies; le duc monta aussitôt, ce qui lui valut les félicitations du grand roi.

L'invitation d'un souverain est un ordre.

EN FAMILLE

DEVOIRS DES ÉPOUX

Le savoir-vivre en famille comprend les devoirs des époux entre eux et envers leurs enfants, et les devoirs de ceux-ci envers leurs parents.

En bonne règle de conduite, les époux ne devraient jamais se départir entre eux des attentions, des petits soins qu'ils se prodiguaient, avant et pendant les premiers temps de leur mariage.

Se regarder comme affranchi de toute contrainte, se relâcher de l'observation scrupuleuse des égards et des convenances qu'on se doit mutuellement, c'est compromettre le bonheur conjugal.

Un excellent moyen de le conserver, sera toujours de suivre le précepte du Fabuliste:

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau.

La vie privée, plus encore que la vie publique, exige ce maintien rigoureux des convenances, puisqu'elle nous place en tête-à-tête continuel. De là ces concessions qu'il faut se faire de bonne grâce, sans acrimonie aucune, afin de ne blesser jamais l'amour-propre qui pardonne si difficilement.

Ecartez avec le plus grand soin dans vos entretiens tout sujet sur lequel vous êtes en désaccord.

Ce serait une insigne maladresse à un mari de chercher à détourner sa femme de ses devoirs religieux, surtout lorsque leur accomplissement ne nuit en rien aux devoirs domestiques.

De son côté, la femme fera bien, dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité du ménage, de ne point vouloir convertir son mari. Qu'elle se contente de lui donner le bon exemple, de le rendre heureux dans son intérieur: le temps et les circonstances feront mieux que toutes les controverses.

Bien d'autres sujets encore peuvent donner lieu à des altercations dans le ménage.

Evitez-les autant que possible. Que jamais ces débats ne dépassent le seuil de la chambre à coucher. N'en rendez témoins, ni vos enfants, ni vos domestiques: ce serait diminuer d'autant votre autorité et le respect qui vous est dû.

Les époux doivent toujours observer entre eux la décence, même dans leurs rapports les plus intimes. Beaucoup de maris ont le tort très grave de l'oublier, de perdre toute retenue après un certain temps de mariage. En cela, ils se montrent aussi inconvenants qu'imprudents. C'est courir de soi-même au-devant du danger, c'est ressembler à ce fou qui, après avoir mis le feu aux poudres, se plaignait de l'explosion.

Si vous voulez qu'on respecte votre femme, commencez par la respecter vous-même; honorez-la, si vous voulez qu'elle soit honorée.

La femme, dans toutes les circonstances de la vie, obéira à son mari, à moins qu'il ne lui commande des choses contraires à l'honnêteté, et à ses devoirs de mère et de chrétienne.

De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa femme est son égale devant Dieu et devant la nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces airs de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait d'un homme sans éducation.

S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente avec toute la courtoisie possible; mais qu'il les maintienne avec d'autant plus de fermeté qu'elles sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part serait coupable, et pourrait avoir des conséquences désastreuses.

Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que racontait, il y a quelque temps, un chroniqueur du _Figaro_:

«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron de C..., le plus charmant et le meilleur des hommes. Nom illustre, fortune, esprit, savoir, il avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations de son cœur. Sa femme était pauvre, mais belle, de cette beauté qui en fit, en peu de temps, la femme la plus fêtée, la plus recherchée de Paris. Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès et du luxe de ses amies, son unique ambition était d'attirer à elle tous les hommages, et de posséder le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison royalement, sans se préoccuper si tout son luxe se trouvait en rapport avec sa fortune,--cent mille francs de rente, pas davantage. Mais pourvu qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures, de ses domestiques, de ses toilettes, de ses dîners et de ses bals, elle se tenait pour satisfaite.

Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de ses amies et donner un bal costumé, où le compte des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille francs. Le reste à l'avenant.

Le baron essaya de parler raison à sa femme, lui montra le gouffre ouvert, au bout de toutes ces folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà des propriétés, et que si ces dépenses continuaient, c'était la ruine, la ruine complète en deux ans.

Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre son train de vie, elle le chargea encore de nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme, il eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant plus qu'il était convaincu que ses remontrances n'aboutiraient qu'à se faire détester par elle. Et ce qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours de ces tendresses dont il avait tant besoin. Et puis on verrait quand le malheur serait venu.

Il arriva vite.

La baronne fut très étonnée. Non seulement il n'y avait plus d'argent, mais il y avait des dettes. Que faire? Renoncer à cette existence! Elle n'y songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il fallait prendre une décision, car les fournisseurs refusaient du crédit, et commençaient à devenir insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances.

--Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va jouer. Hier encore, D... a gagné deux cent mille francs, tu le sais bien.

Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie il n'avait touché à une carte. Le jeu lui semblait une chose sinistre, et bien des fois, au club, il avait frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et cette longue table verte autour de laquelle des mains blêmes remuaient des piles d'or et des jetons. Il semblait qu'il entendît dans le tintement de l'or, le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix du banquier abattant neuf lui donnait l'impression terrifiante d'un arrêt de cour d'assises.

--Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise de Presles disait à son mari: «Va te battre».

Il y alla.

Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle ne fut plus navrant. Il passait toute ses nuits au cercle, dans les tripots les plus ignobles. Et il jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge, ses joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient l'or et les plaques avec des mouvements tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait les lèvres, comme s'il eût voulu s'empêcher de crier.

Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis perdit de nouveau. Chaque fois qu'il rentrait chez lui, ses poches vides, hâve et défait, sa femme s'emportait en de folles colères, lui reprochait de la ruiner. Quand il avait été heureux, elle le dépouillait.

Cette existence dura deux autres années. Finalement la déveine fut complète. Chassé de son club, n'osant plus pénétrer dans les tripots où il devait à tout le monde d'importantes sommes, voyant que tout était fini, il tenta de se brûler la cervelle. Mais il ne mourut pas, hélas!

Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme l'a quitté, etc., etc.»

N'allons pas plus loin.

Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment de ce récit qui n'est malheureusement pas l'unique en son genre.

Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable faiblesse; il a manqué à tous ses devoirs de chef de la communauté. Le jour où sa femme n'a tenu aucun compte de ses sages avertissements, il devait, sans attendre le lendemain, faire acte d'autorité souveraine.

Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur.

Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un vieil adage fort sensé, il faut que le coq chante plus haut que la poule.

DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES

Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est de prêcher d'exemple.

La première règle à observer par les parents, sera donc de ne donner à leurs enfants que de bons exemples, soit en parole, soit en action.

Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez de bonne heure dans leur âme le germe de toutes les qualités morales, la bonté, la charité, etc., etc.

Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer des privations pour secourir les malheureux.

Combattez leurs mauvais penchants.

Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils tourmentent et fassent souffrir un animal. Comme le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les enfants qui sont barbares avec les bêtes innocentes, ne tardent pas à le devenir avec les hommes».

Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers tout le monde; forcez-les à demander pardon à celui qu'ils auront offensé. Cette petite humiliation leur sera très sensible, et les empêchera très probablement de recommencer.

Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du mensonge qui est le père de tous les vices. Il faut apprendre à l'enfant l'amour de la vérité comme on lui apprend la pudeur.

Le plus difficile dans l'éducation des enfants, c'est le choix et l'application des punitions.

Autant d'individus, autant de natures différentes. Tel moyen qui réussit avec l'un, échouera avec l'autre. C'est une étude qui exige une patience, une égalité de caractère dont malheureusement peu de personnes sont douées.

En thèse générale, il ne faut passer aux enfants aucun de leurs caprices, aucune de leurs fautes, sous peine de perdre sur eux toute autorité, et d'en faire de mauvais sujets.

Soyez donc sévères, mais justes autant que possible, car l'enfant a le sentiment de la justice.

Toute punition infligée à tort, toute préférence accordée au détriment de l'un ou de l'autre, l'aigrissent et le découragent.

Employez tous vos efforts à le ramener par le raisonnement, par la douceur; ne le frappez jamais; vous obtiendrez plus par l'affection que par la crainte.

«Les remonstrances d'un père faites doucement, dit saint François de Sales, ont beaucoup plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger, que non pas les colères et les courroux.»

Gardez-vous bien toutefois de montrer de la faiblesse; ne menacez jamais en vain; ne revenez jamais sur une décision prise. Tout se résume enfin dans ces deux mots: Douceur et fermeté.

A mesure que les enfants grandissent,--nous ne parlons ici que des garçons--ils appellent une attention plus active et plus étendue.

Il faut surveiller leurs passions qui se développent, leur interdire toute fréquentation dangereuse, toute lecture malsaine, s'occuper tout à la fois de leur instruction littéraire et scientifique, de leur éducation proprement dite,--leur apprendre les règles et les usages du monde, ce que l'on néglige beaucoup trop malheureusement.

Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement aux mères, qui s'efforceront de la diriger au mieux des résultats.

Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa fille la pratique de toutes les vertus que commande la religion et que la société honore et respecte.

Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir point de secrets pour elle, à lui faire ses petites confidences.

Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée de toute conversation qu'une jeune fille ne doit pas entendre.

Toute lecture de romans doit être sévèrement proscrite. Nous signalons ce danger en première ligne. Que d'unions troublées et même rompues, parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son mari le héros imaginaire de ses lectures!

Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître» qui sévit de nos jours à tous les échelons de la société. Les parents sont en cela les premiers coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de cette funeste manie de briller.

La jeune fille y est en quelque sorte dressée, façonnée par tout ce qu'elle voit, par tout ce qu'elle entend autour d'elle. L'on y parle souvent toilettes et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux, bien avant son entrée dans le monde.

Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur de sa fille, se gardera de ces errements. Elle l'accoutumera de bonne heure aux idées d'ordre et d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison, l'initiera aux plus minutieux détails du ménage. Tous ses efforts enfin auront pour but de faire de sa fille une digne et excellente compagne pour son futur mari, une digne et excellente mère pour ses enfants.

Comme dit un poëte:

Heureux est le mari dont la femme humble et sage Elève ses enfants et règle son ménage.

DEVOIRS DES ENFANTS

Le premier devoir des enfants est de ne jamais oublier l'amour et le respect qu'ils doivent à leurs parents. S'en affranchir, c'est se montrer ingrat; c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu, la moins pardonnable aux yeux du monde.

Quels que soient les torts des parents, il n'appartient pas aux enfants de les leur reprocher. Qui nous prouve que nous ne nous trompons pas, et que ces torts sont réellement fondés?

Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être jugés, a dit l'Évangile.

Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer entre nos parents et nous.

Si nous leur venons en aide, que ce soit avec la plus extrême délicatesse, afin de ne point les blesser.

Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans leurs goûts et leurs plaisirs, de même que dans leurs chagrins et leurs souffrances.

S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos soins.

Ne laissons jamais entrevoir les incommodités que nous pouvons en ressentir.

Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes nos tendresses, de toutes les consolations possibles.

Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents, nous sera compté devant Dieu.

A L'ÉGLISE

Une des premières règles du savoir-vivre est de respecter les convictions de chacun, à plus forte raison ses croyances religieuses.

Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en portant atteinte à celle d'autrui, c'est faire acte de despotisme.

Si vous entrez dans une église, dans un temple ou une synagogue, que votre maintien soit des plus convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme mal élevé qui puisse faire parade de son incrédulité.

Observez de tous points les pratiques des cérémonies auxquelles vous assistez, ne fût-ce que par respect humain.

N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris accompagnant leur femme à l'église, de grands écoliers accompagnés de leur instituteur, témoigner les uns et les autres par leur attitude distraite et ennuyée, qu'ils n'assistent au service divin que par complaisance ou contrainte?

Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec fracas et en grande toilette, au milieu des offices en dérangeant tout le monde, comme si elles ne venaient absolument que pour se faire remarquer?

La première obligation, en entrant dans une église, est de prendre de l'eau bénite.

Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de lui en offrir le premier.

Vous agirez de même envers un vieillard, un pauvre ou un infirme. L'âge et l'infortune ont droit à cette déférence.

Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce qu'elle vous serait présentée par une personne d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise n'admet pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes tous égaux.

Les prêtres, de même que les ministres de toute religion, ont droit aux plus grands égards. A l'église comme ailleurs, on doit leur céder le pas. Ce n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages, mais aux fonctions qu'il remplit.

Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre, encore bien moins à un évêque et à un cardinal. On demande leur bénédiction, et l'on baise l'anneau des prélats.

Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne se rencontre pas toujours, se bornent à un simple salut.

A PROPOS DES PRÉSENTATIONS

Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques conseils et renseignements nouveaux:

Ne faites jamais de présentations à un personnage considérable, sans qu'il vous y ait préalablement autorisé.

En général, on ne doit présenter deux personnes l'une à l'autre qu'après les avoir consultées séparément.

C'est toujours la personne la plus jeune qu'on présente à la plus âgée, l'inférieur à son supérieur.

On présente un homme à une femme, et jamais une femme à un homme, à moins qu'il n'occupe une position très élevée ou qu'il n'appartienne au clergé.

Voici la formule en usage:

Si c'est un homme qui fait la présentation:

--«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur ou Madame (puis on ajoute les nom et titres de la personne).

Si c'est une femme, elle dira:

--«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre, etc.», et jamais: «J'ai l'honneur», etc.

L'homme présenté saluera respectueusement, la femme s'inclinera gracieusement, et tous deux répondront par quelques paroles aimables à l'accueil qui leur est fait.

Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il s'agit de procéder rapidement, on se contente de nommer les personnes l'une à l'autre. C'est ce qui a lieu le plus ordinairement.

Quand on présente quelqu'un à un personnage élevé, on ne nomme jamais celui-ci.

DES PRÉSÉANCES

Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer combien il est difficile, dans une grande réunion, de placer son monde au mieux et à la satisfaction de chacun.

Entrons à ce sujet dans quelques détails:

Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent le plus du maître et de la maîtresse de la maison, en commençant par la droite. Ainsi la femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra à la droite du maître du logis, et le personnage à qui l'on veut faire honneur, à la droite de la maîtresse.

A leur gauche, prennent place les autres invités, par ordre de rang et d'âge, en ayant soin d'alterner les sexes.

Rien de plus simple et de plus facile en apparence; cependant lorsqu'on vient à l'application de ces _petites grandes choses_, l'on est souvent fort embarrassé.

En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en référer aux règles prescrites par le décret de messidor an XII. En voici un extrait succinct, mais suffisant pour se guider:

La première place, la place d'honneur, appartient aux cardinaux, aux ministres de l'État, aux maréchaux, aux amiraux.

Immédiatement après viennent:

Le général commandant en chef; le premier président de cour; l'archevêque; le général de division; le préfet,--à moins que celui-ci ne soit conseiller d'État, auquel cas il passe avant le général; puis l'évêque, puis le général de brigade, puis le maire de la localité.

En ce qui concerne la magistrature, celle qui est assise a le pas sur la magistrature debout. C'est d'abord le président de la cour de cassation avec les membres de la cour; ensuite le conseil d'État et les procureurs généraux; puis la cour d'appel, ses avocats et ses avoués; les tribunaux civils avec leurs avoués, les greffiers et huissiers.

S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est naturellement la plus élevée qui fait titre et passe la première.

A égalité de grades dans l'armée, la préséance revient de droit à l'ancienneté du grade.

Les femmes bénéficient de la position hiérarchique de leur mari.

Notons en passant que si l'armée a le pas sur la magistrature, cette préséance est tout individuelle. En tant que corps constitué, dans les cérémonies publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature.

C'est l'application du vieux principe: _Cedant arma togæ_.

Notons aussi que, dans les réunions privées, toutes deux, par un juste sentiment des convenances sociales, se font un devoir de toujours céder la place d'honneur à un prélat, et même à un simple curé. C'est un hommage respectueux que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du Très-Haut.

L'ENTRÉE DANS LE MONDE

C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec le plus d'amour. Elles soupirent après ce bienheureux jour, comme les collégiens après leur sortie du collège.

Jusque là, la jeune enfant a été tenue en charte privée, elle a vécu fort retirée. C'est à peine si, à de rares intervalles, on lui permettait de paraître un instant au salon. Ses distractions, ses seuls plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters et soirées, à quelques sauteries chez les camarades de son âge; mais le temps a marché. La petite fille est devenue une grande demoiselle. Il faut songer à l'établir, lui trouver un parti convenable, avantageux. Pour cela, il est indispensable de la mener dans le monde, de l'y présenter. Grosse affaire, affaire d'État, qui demande une longue et laborieuse préparation.

Chaque matin, on voit arriver le maître de danse et de maintien dont c'est la mission de parfaire sur ce point l'éducation de la jeune personne. Il lui fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des mouvements, les poses gracieuses, les différents saluts et révérences, la manière de tenir son mouchoir et son éventail, d'appuyer en valsant le bras gauche sur l'épaule de son cavalier, etc.

Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de son expérience et de ses conseils. Elle initie sa fille aux petits secrets de la coquetterie permise; elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises, contre les ruses et les propos des galants trop empressés; elle lui apprend le langage et les formules voulus dans telle ou telle circonstance.

Toutes deux ensuite passent en revue les différentes toilettes, se creusent la tête pour en imaginer, en combiner une, dont la simplicité et l'élégance exquise soient de nature à soulever l'admiration, à conquérir tous les suffrages. Quand on est à la veille d'affronter les feux de la rampe, l'on ne saurait trop soigner son entrée en scène.

Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait son entrée au bras de son père qui la présente à ses amis intimes et à ses connaissances. On l'entoure, on la fête avec l'enthousiasme qui accueille d'habitude toutes les nouveautés.

A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste des demoiselles à marier. Les candidats-maris peuvent la rechercher et s'offrir.

Il s'opère alors dans son existence une de ces métamorphoses aussi rapide qu'un changement à vue dans une pièce féerique. On la traite avec tous les égards, toutes les convenances que commande sa situation nouvelle. Elle est de toutes les réceptions, de toutes les fêtes, de tous les grands dîners; elle aide sa mère à faire les honneurs du salon; elle l'accompagne partout, dans ses visites, au théâtre, au concert, etc.

Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour _Madame_, on aura bien soin d'en joindre une pour _Mademoiselle_; son nom enfin sera inscrit sur toutes les lettres d'invitation.

Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon du monde et des plaisirs, il ne nous reste qu'à former des vœux pour son bonheur, qu'à lui souhaiter de trouver le plus tôt possible un mari--selon son goût et selon son cœur.

LE BAL

Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule, De sentir par le bal ses sens multipliés, Et de ne pas savoir si dans la nue on roule Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule Un flot tournoyant à ses pieds.

VICTOR HUGO.

A Paris, les bals commencent fort tard.

Votre invitation porte onze heures. Il y aurait indiscrétion à venir avant, et impolitesse à se présenter trop tard: ce serait témoigner peu d'empressement.