Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre
Part 6
Une dernière recommandation:
Un homme d'honneur s'abstiendra de tout propos léger, inconsidéré, qui pourrait compromettre la réputation d'autrui. Celle d'une femme surtout, devra toujours trouver en lui un défenseur. C'est ainsi que se montra le colonel d'Entragues dans l'occasion suivante.
Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une femme à qui on donnait pour amant un homme qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda à celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait été témoin du fait.
--Non... Mais...
--Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez à l'aise en nous permettant de croire que ceux qui vous l'ont dit s'en sont rapportés, comme cela arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, ou qu'ils ont eu quelque intérêt à vous tromper dans une circonstance qui touche d'aussi près à la réputation d'une femme.
Un peu confus, notre homme crut pouvoir se tirer de ce mauvais pas en affirmant la chose.
--Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?
--En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a dû compter sur la discrétion d'un galant homme, et nous ne pouvons que vous savoir très bon gré d'avoir la même confiance en la nôtre.
DES LETTRES DIVERSES
DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.
Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation par écrit entre deux personnes que l'éloignement empêche de communiquer de vive voix: _Absentium mutuus sermo_, comme disaient les anciens.
Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui fait le charme des entretiens, en se réglant toutefois d'après les circonstances et la position de la personne à laquelle on écrit.
Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation de la bonne compagnie, et aussi par la lecture des écrivains-modèle dans le genre, tels que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.
LETTRES DE DEMANDE
Une lettre de demande doit être très courte, exposer les faits d'une manière simple et concise, en même temps que respectueuse. Quelque juste et fondée que soit votre requête, laissez toujours entrevoir à la personne à qui vous l'adressez, que le mérite du succès lui en reviendra.
Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres à Louis XIV pour qu'il lui permît d'aller se faire tuer à l'armée, au lieu de le laisser se morfondre dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, il parlait de sa condition, il vantait son esprit... Il n'obtint rien. C'est que l'amour-propre demande à être flatté. Celui qui rend un service tient à ce qu'il lui soit compté comme une grâce, comme une faveur, et non pas comme une chose due.
Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez recours, intéressez leur vanité. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr moyen est de parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu comme M. _Jourdain_ du _Bourgeois gentilhomme_, qui se serait fait un scrupule de laisser sans récompense les termes obligeants que lui prodiguait son tailleur.
* * * * *
Ce serait une impolitesse marquée que de ne rien dire à quelqu'un qui nous adresserait la parole dans une réunion; c'en serait une non moins grande que de ne pas répondre à une lettre.
Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins de motifs sérieux, et alors on doit les faire connaître et s'en excuser.
Une seule chose peut dispenser d'une réponse, c'est quand la lettre reçue est inconvenante. Le silence est ce qu'il y a de mieux à opposer; c'est un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que l'on pourrait écrire.
Si dans une affaire quelconque, vous avez à répondre d'une manière entièrement contraire à ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la faute sur les circonstances, sur les entraves que vous avez rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets de la non-réussite.
S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne peut ou l'on ne veut pas satisfaire? Opposez, dans le premier cas, votre bonne volonté--malheureusement impuissante; dans l'autre, colorez votre refus des raisons les plus vraisemblables. C'est bien le moins que d'accorder cette fiche de consolation et de s'abstenir de la franchise par _trop franche_ de feu le marquis d'Aligre.
En pareille occurrence, le marquis ne manquait jamais de prendre dans son secrétaire un livre de comptes dont les feuillets étaient couverts de chiffres et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y ajouter son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires accomplis, il serrait le livre en disant:
--Cette somme ajoutée aux autres, forme un total de...
Ce total était énorme!
--Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été demandé depuis un an. Si j'avais souscrit à toutes ces demandes, il y a longtemps que je serais ruiné. J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour vous... de refuser nettement!
Et le marquis vous reconduisait, avec une extrême politesse, jusqu'à l'escalier.
DES PÉTITIONS
Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande que par les formules et les formalités auxquelles elles sont astreintes.
Elles doivent être écrites sur grand papier ou papier ministre, que l'on plie en deux dans toute sa longueur. Tout en haut de la page, se place le nom du personnage auquel on s'adresse; puis, au milieu, sur le côté droit, et en vedette: _Sire_, ou _Madame_, quand c'est à une tête couronnée.
Entre la vedette et le commencement de la pétition, il faut laisser un espace assez grand, n'écrire que trois ou quatre lignes pour laisser un blanc au bas de la page. La première ligne du verso ne doit venir qu'au dessous de la vedette. L'adresse se place au bas de la page; et, de l'autre côté sur la même ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On plie alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe que l'on cachète avec de la cire.
Voici le protocole suivi de nos jours par la République Française:
AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS
Sur papier carré, SIRE (ou Madame), doré sur tranches
En vedette (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1er recto.)
Traitement Votre Majesté (ou Votre Majesté Impériale--Majesté Impériale et Royale.)
Fin Je suis avec respect,
SIRE (ou Madame),
De Votre Majesté,
le très humble et très obéissant serviteur,
A Paris, le...
On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, ou les deux à la fois, aux fils et petits-fils des souverains.
Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», et l'on se sert dans le courant de la pétition ou de la lettre, des termes de: «Votre Sainteté, Votre Béatitude.»
Une femme ne doit jamais écrire directement au pape.
Continuons à faire connaître le formulaire en usage dans la Chancellerie française:
AUX CARDINAUX
Inscription Monsieur le Cardinal, en vedette
Traitement Votre Eminence,
Agréez les assurances de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Courtoisie Monsieur le Cardinal,
De Votre Eminence,
Le très humble et très obéissant serviteur,
Date A Paris, le...
Réclame A Son Eminence Monsieur le Cardinal et adresse N...
Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre Altesse éminentissime» et, dans le courant de la lettre ou de la pétition, «Monseigneur».
La République a supprimé le «Monseigneur» aux archevêques et évêques; elle les appelle: «Monsieur». C'est plus court... de trois lettres. Elle leur a enlevé aussi la «Grandeur». La République n'admet pas la grandeur.
En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, n'ont droit qu'à la «haute considération», du reste, comme les maréchaux, les amiraux, le grand chancelier de la Légion d'honneur, les sénateurs et les députés. Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans leurs rapports intimes avec les archevêques et évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur» et de la «Grandeur».
Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop avec la R. F., le protocole l'a supprimé.
Dans ses formules de courtoisie, le protocole accorde du «profond respect» au président de la République; de la «très haute considération» aux Présidents du sénat et de la chambre des députés.
Le chef du cabinet du Président a la «considération la plus distinguée», de même que les conseillers d'Etat et les préfets. Les maires des grandes villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont «très distinguée», et les simples particuliers l'ont «parfaite».
C'est parfait!
Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de convenance de la République envers les «dames».
A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.
AUX DAMES[1]
En vedette Madame,
Courtoisie Agréez, Madame, l'hommage de mon respect,
_ou_
En ligne Madame, vous...
Courtoisie J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble serviteur,
Note 1: Pour les dames, les titres héraldiques à la réclame et sur l'adresse seulement.
Vous avez bien lu: les _titres héraldiques_! la République a daigné les conserver. On pourrait même l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet; on pourrait lui reprocher de laisser prendre des titres à des gens qui n'y ont aucun droit, de les y encourager, pourvu toutefois qu'ils endossent la livrée républicaine.
Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, autant d'usurpations, de fabrications de noms, que de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré au gouvernement d'avoir retenu quelques formules de l'ancien protocole, quelques-uns des égards de la vieille courtoisie française.
Lors donc que vous écrirez à une personne qui a un titre nobiliaire, n'oubliez pas de le mentionner dans votre lettre: «Monsieur le duc, Monsieur le comte, etc.»
Pour les personnages de très haute dignité, il était d'usage en France, et il l'est encore à l'étranger, de substituer à la seconde personne _Vous_, une périphrase, comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres que «Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a donnés».
* * * * *
Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres ordinaires. Leur rédaction varie selon le rang, la position des destinataires; leur formulaire est calqué sur ceux qu'on a vus plus haut.
Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel de placer le nom de «Monsieur ou Madame» le plus tôt possible, et de le rappeler dans le courant de la lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer. Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.--Madame, vous avez mille fois raison, etc.»
Vous adressez-vous à une personne avec laquelle vous entretenez des rapports familiers? à un collègue, un camarade de classe ou de régiment, supprimez le mot «Monsieur» et remplacez le par: «Mon cher collègue, Mon cher camarade, etc.»
Un homme qui écrit à une femme, même d'un rang inférieur au sien, doit toujours le faire avec une forme respectueuse.
Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, ne doit jamais se servir des expressions suivantes: «Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir bien lui faire l'honneur, etc.»
Dans une lettre, comme dans une visite ou une rencontre, l'on ne chargera la personne à laquelle on s'adresse, de présenter ses hommages ou ses compliments à un tiers, que s'il appartient à sa famille; et encore fera-t-on bien de se servir dans la lettre d'un correctif: «Permettez que Madame *** reçoive ici les assurances de mon respect, etc.»
Abstenez-vous de _post-scriptum_, à moins d'une circonstance imprévue et subite qui vous y force.
Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine pour amener avec esprit la fin d'une lettre; aujourd'hui, l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on finit en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur d'être, etc.»
On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je suis avec respect, ou: avec le plus profond respect, etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de ma haute» ou, selon son caractère sacerdotal ou magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse considération», ou encore: «de mes sentiments les plus respectueux».
Ce sont là autant de formules, autant de règles, consacrées par la politesse, qu'il faut observer.
LETTRES DE REMERCIEMENT
C'est au cœur à parler dans ces sortes de lettres, puisque le remerciement n'est autre chose, comme l'observe Bossuet, qu'un acte de reconnaissance.
Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, la générosité de celui qui oblige, la sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde gratitude, sont autant de thèmes à développer dans une lettre de remerciement. Quelques fragments de lettres à l'appui:
_Le maréchal de Tallard à Mme de Maintenon._
«Madame,
«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles remerciements du mot que vous me fîtes l'honneur de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien n'égale ma reconnaissance, etc.»
_Lettre de Saint-Evremont._
«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais même parler de reconnaissance; mais je ne suis pas moins sensible à l'obligation, etc.»
_Lettre de Mme de Maintenon._
«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne voulez pas l'être; mais la reconnaissance ne perd rien au silence que vous m'imposez.»
_Lettre du comte de Bussy._
«Je suis pénétré du service que vous m'avez rendu; et ce qui me charme dans votre procédé, c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, Madame, de ma reconnaissance et de mon respect.»
DES LETTRES DE FÉLICITATION
Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs ou à des égaux. L'on se réjouit avec ses amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à tout ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, pour cela que de laisser courir la plume.
Il n'en est pas de même des félicitations adressées à ses supérieurs ou à ses égaux. Comme les convenances en font presque tous les frais, que le sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter sur ces lieux communs que la politesse place chaque jour sur nos lèvres, de les tourner et retourner jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment le:--«Je suis», ou--«J'ai l'honneur d'être, etc.»
Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une lettre de félicitation, il ne fait que donner une saveur plus piquante aux compliments. Mme de Sévigné écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome:
«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon cher Duc! on ne pourra plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle tracasserie faites-vous encore à celui de l'Empereur sur ses franchises? Vous êtes devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera à deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence, etc.»
LETTRES DE CONDOLÉANCE
On se borne généralement, dans ces lettres, à témoigner la part que l'on prend à la perte qui en fait le sujet.
Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, pleure une personne qui lui était chère à plus d'un titre, ne craignez pas de lui en parler longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, à se nourrir de sa douleur.
Quelques courtes réflexions de piété font très bien dans une lettre de condoléance. La religion, cette grande chose, a seule des consolations qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines.
Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France, venait d'écrire à Louis XV, qui était tombé malade à Metz, pour le féliciter sur sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un courrier qui lui annonce la mort de Madame Sixième à Fontrevault, où Mesdames étaient élevées. Il devenait donc indispensable de joindre à la lettre de félicitation une lettre de condoléance. Madame de Ventadour trouva une façon fort ingénieuse de les réunir en une seule:
«Sire,
«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder à la France, en lui conservant Votre Majesté, il ne fallait rien moins qu'un ange en ambassade pour l'en aller remercier».
DES BILLETS
Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa contexture, son _sans façon_. Il n'y a qu'une supériorité bien marquée ou une familiarité bien établie qui puisse autoriser à écrire un billet.
On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de La Rochefoucauld qu'il venait de nommer Grand-Maître de la Garde-robe:
«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous ai fait comme votre maître.»
En voici un très spirituel qui est écrit à la troisième personne. Il fut adressé par M. Villemain à une dame qui lui avait prêté les poésies d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux demeuraient porte à porte:
«Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne sait plus par cœur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre à votre porte, inutilement voisine de la sienne; et il saisit cette occasion de vous offrir l'hommage de son respect, et l'assurance qu'il n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»
Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que M. Villemain relevait alors d'une longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour fou.
Cette façon d'écrire à la troisième personne a donné lieu par son ambiguïté à plus d'une méprise assez drôle,--témoin l'anecdote suivante:
C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs hommes de lettres. On causait style épistolaire, et l'un d'eux attaquait vivement les billets écrits à la troisième personne. Un autre les défendait, prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, plus polis.
--Bah! reprit le premier, un des mérites de la politesse, c'est d'être claire, et rien ne l'est moins que vos diables de billets à la troisième personne. Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous parle, il y a quelques années. Je reçus un beau matin de mon ami D..., chef de division au ministère de..., un petit mot conçu en ces termes:
«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer son ami A... (votre très humble!) qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur.»
«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais l'homme le plus heureux du monde! Je courus chez mon graveur, et lui commandai des cartes portant la flatteuse mention:
_M. A..., chevalier de la Légion d'honneur._
«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis une croix du plus élégant module... Je courus chez un marchand de rubans et lui achetai une pièce du plus beau moiré rouge. Je courus chez tous mes amis pour recevoir leurs félicitations; enfin je courus au ministère pour remercier mon ami D..., et je me jetai dans ses bras:
--Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien je vous remercie de la bonne nouvelle.
--Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part il prend à mon bonheur!
--Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, et le bonheur est pour vous!
--Comment! c'est vous qu'on décore?
--Mais oui, n'est-ce pas?
--Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.
--Vous?
--Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus que moi; mais enfin, c'est moi qui le suis.
«Je compris alors quel sens il fallait donner à la phrase ambiguë.
--Que le diable vous emporte avec votre troisième personne. Ne pouviez-vous pas m'écrire tout simplement:
«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, que je viens d'être décoré.»
Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux ans après, lorsque je fus _réellement_ décoré.
Et voilà cependant les conséquences que peut amener cette prétentieuse troisième personne!
LETTRES D'INVITATION
Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, peuvent se faire de vive voix ou par écrit. Dans ce dernier cas, il faut varier la rédaction des billets, selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, et d'après le rang et la position qu'elles occupent dans le monde. Trois ou quatre brouillons que l'on fera recopier y suffiront.
On ajoute au bas: «_Vous êtes prié de répondre_».
Ces invitations devront être envoyées quatre ou cinq jours d'avance, afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement. S'il ne peut accepter, il ira le jour même ou le lendemain au plus tard, s'en excuser, ou bien il s'en excusera par lettre.
Ne pas répondre équivaut à une acceptation.
Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de faire remettre sa carte chez l'amphitryon, l'avant-veille du jour désigné pour le dîner ou la soirée.
Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours à la poésie pour les invitations. Voltaire, chargé par madame la duchesse du Maine de prier à souper chez elle l'auteur de l'_Art d'aimer_, lui écrivit cet ingénieux quatrain:
Au nom du Pinde et de Cythère, Gentil-Bernard est averti Que l'_Art d'aimer_ doit samedi, Venir souper chez l'_Art de plaire_.
LETTRES DE FAIRE PART
Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement ont une formule adoptée que connaissent les imprimeurs ou lithographes. Il sera bon toutefois d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne s'y est rien glissé contre les convenances.
Il faut se garder d'étaler avec complaisance les titres et décorations des personnes qui figurent dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de faire argent de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa douleur. La qualité de parent suffit en pareille circonstance.
Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant doivent être envoyées au nom du père, à l'exclusion de la mère et des grands parents.
DES DINERS EN GÉNÉRAL
De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners et dîners, depuis le dîner d'apparat,--dîner grand seigneur, haute banque, ministre, etc., dont le coût varie de cent à cent cinquante francs par personne,--jusqu'au repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.
MENU
Potage au pain ou Julienne. Bouilli, bifteck, lapin sauté. Pommes de terre ou haricots. Fromage ou pruneaux. Pain à discrétion. Vin--un carafon (le crû n'est pas indiqué). _Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution_. _Café avec petit verre, 0 fr. 30 c._
Entre ces deux extrêmes--cent à cent cinquante francs, et quatre-vingts ou quatre-vingt-dix centimes,--il y a bien de la marge, bien des intermédiaires; voyons:
Le _repas de noce_, le _repas de corps_, qui se font l'un et l'autre sur commande, et où l'on mange fort mal;
Le _dîner en ville_, également de commande: première, deuxième, troisième classe, etc., comme pour les enterrements.
Les menus ne varient pas:
Potage Julienne ou purée Crécy;--Turbot, sauce aux câpres, ou sauce genevoise;--Filet de bœuf aux champignons;--Poularde truffée, à la Périgueux, etc.
Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce goût d'étuvé bien prononcé qui accuse leur cuisson au four; les mêmes sauces banales, les mêmes vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; car dans ces usines culinaires on fournit tout ce dont on peut avoir besoin: linge de table, ruolz, porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes industriels tiennent en réserve un stock de _quatorzièmes_, prêts à toute heure, pour les cas où l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives au nombre fatidique de _treize_!
Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés sur mesure, horripilaient Roqueplan; aussi les a-t-il flétris de bonne encre:
«Une des plus grandes douleurs du dîner en ville, c'est l'uniformité de l'organisation de son menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.
«Après cette soupe ridicule, composée d'un bouillon pâle et sans yeux, et dans lequel s'entrechoquent de petits losanges blancs,
«--Madère!»
«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant de croire qu'il tient à la main du vin de Madère, et non pas une décoction de fleurs de sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.
«--Château-Yquem 47!»