Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre
Part 4
En attendant, il faut se conformer aux règles établies. Si donc, après votre réception, on vous a invité à revenir, remettez ou faites remettre votre carte, le lendemain même, en ayant soin de la marquer d'une petite corne, ou de la plier par le milieu.
Une présentation qui eut dans le monde un grand succès d'esprit, est celle du marquis de Jaucourt à Louis XVIII. Elle se rattache à une aventure tragi-comique, arrivée quelque temps avant la première révolution, et qui caractérise bien la différence des mœurs galantes de l'ancien régime avec celles de nos jours.
Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable de sa personne, mais de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer à la cour _Clair de Lune_. Bien venu de la duchesse de La Châtre, dont il était le chevalier assidu, un soir, à une heure assez avancée de la nuit, il dut la quitter par suite du retour inopiné du duc.
Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le marquis avait appris à manœuvrer le ressort d'une petite porte située au bout du parc. Mais, pressé comme il l'était de disparaître au plus vite, il négligea la précaution indispensable, et la porte en se refermant, saisit et arrêta net au passage un de ses doigts.
Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien comparativement au cruel embarras où se trouvait placé le marquis. Impossible d'appeler à son aide..., c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors? M. de Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt résolue. «Quand on ne peut pas dénouer le nœud, se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et tirant aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure demeurée prisonnière.
Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir sauvé la situation moralement. Mais il avait compté sans le jardinier, qui, en faisant sa tournée du matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent.
--Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré, Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien pu se passer céans? Quelque lutte assurément, entre voleurs et assassins qui n'auront pas pu s'entendre.
Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction en main, conter la chose au duc de La Châtre.
A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le duc comprit tout de suite que ce n'était ni à sa bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais pour ne point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda dans son sens, exagéra même sa frayeur, et, après l'avoir généreusement récompensé, il le congédia en lui recommandant le secret le plus absolu.
Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme qu'il avait parfaitement devinée.
La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent, et convinrent entre eux de divorcer. M. de Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa la duchesse.
Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité d'être présenté à Louis XVIII, le hasard voulut que, le jour même de la présentation, le duc de La Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était donc à lui qu'incombaient les fonctions d'introducteur; et voici la façon spirituelle dont il s'y prit:
--Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma femme.
Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne put s'empêcher de rire, et les assistants firent de même. Le mot eut un grand succès et fut répété le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et des princes.
C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime, à la cour aussi bien que dans la haute société.
LES SALONS
JADIS ET AUJOURD'HUI
De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France; mais il est dispersé, abandonné à lui-même; il se dépense en petite monnaie. Ce qui lui manque, ce sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois, où il venait se former, se polir au contact de l'intelligence, du génie et de la beauté, et où il rencontrait des modèles de perfection en tout genre.
Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales; et les femmes, malheureusement, n'ont pas été épargnées dans le naufrage.
«Le glas de la haute société a sonné, disait un jour le prince de Talleyrand à un personnage de l'Empire, et le premier coup qui a tinté est votre mot moderne de _femme comme il faut_!...»
Le prince avait raison. En effet, cette femme, venue de la noblesse ou de la bourgeoisie, pourra bien réunir le bon goût, la grâce et la distinction, en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on appelle le ton; mais il lui manquera toujours ce cachet particulier, ce parfum de délicatesse, qui ne se rencontraient que dans le monde de la cour. Il en est de même pour les hommes. Demandez aux vieillards à qui il a été donné de voir les derniers types du grand seigneur et de la grande dame de Versailles, et dites-vous bien que leur admiration n'est pas exagérée.
* * * * *
Un des salons où se réunissaient de préférence ces débris de l'ancienne cour, était celui de la princesse de Vaudemont, si spirituelle, si bonne, si parfaitement distinguée, que ces qualités morales faisaient oublier en elle les disgrâces physiques. Elle portait, en Montmorency, dans sa personne aussi bien que dans ses armes. Là venaient les Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil, les Mouchy, les Polignac, les Louvois, les Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc., tous les grands noms de la monarchie.
Il y avait le salon de madame la comtesse de Vaudreuil, où se trouvaient la plupart de ces personnages. Le comte de Vaudreuil, malgré son âge, rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de l'ancienne cour. D'un dévouement à toute épreuve, il eut un jour une discussion assez vive avec le comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour lui exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi brouillés après trente ans d'amitié.
--Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.
Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm, sœur du duc de Richelieu. C'était le rendez-vous de l'aristocratie intelligente, ce groupe modéré et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les conquêtes de la Révolution dans ce qu'elles avaient de bon et de raisonnable, qui prenait l'honneur national pour drapeau, et pour devise--l'égalité par le talent. Là, se rencontraient presque tous les jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo, l'ambassadeur de Russie, l'abbé de Féletz, Villemain, etc., etc.
Chez madame la duchesse de Duras, l'élément aristocratique dominait, mais toutes les sommités de l'intelligence y étaient parfaitement accueillies. C'était un temple où brûlait sans cesse une cassolette en l'honneur de Chateaubriand. Madame de Duras s'était fait en quelque sorte le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son ami.
Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la littérature tenait plus de place que la politique. Toutes les intelligences, toutes les célébrités y avaient accès, sans acception de partis. Le duc Decazes, le comte Beugnot; MM. Villemain, Cousin, de Barante; les amis du prince de Talleyrand et la belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires, étaient les hôtes habituels de ce salon, où affluaient aussi un grand nombre de jeunes et jolies femmes, élégantes et lettrées.
Citons également le salon de la duchesse de Broglie, fille de madame de Staël. C'était le foyer de l'opposition parlementaire et des sympathies orléanistes. L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin Constant, des tribuns, des publicistes, des pamphlétaires; on eût dit d'un salon de la Ligue, où l'on jouait à la popularité, comme les enfants jouent avec le feu.
On recevait chez madame Gay, où trônait déjà sa fille, la belle Delphine, qui fut plus tard madame Emile de Girardin, et dont vers ce temps et à son insu, quelques personnages de la cour voulaient unir, par un mariage secret, l'éblouissante jeunesse à la vieillesse mélancolique du comte d'Artois, resté fidèle à la mémoire de la marquise de Polastron.
MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier, Alfred de Vigny, Mérimée, Sainte-Beuve, de Girardin,--nous en passons--s'y rencontraient côte à côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens n'étaient pas moins curieux qu'instructifs.
Le salon de madame Récamier mérite une place à part, en raison de sa célébrité et du rôle considérable qu'il a tenu pendant près de quarante ans. Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine le récit des _Soirées de l'Abbaye-au-Bois_. En voici un fragment qui, certes, est un des beaux morceaux de la langue française.
Après avoir passé en revue la vie de son héroïne, l'auteur conclut par les réflexions suivantes:
«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent maintenant les salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, tout le génie de la moitié d'un siècle.
«Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de la cour silencieuse de l'abbaye, sur laquelle ouvrait l'escalier de Julienne. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend encore les marches de cet escalier.
«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit; tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du monde.
«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de cœur, foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger qui souriait trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu: la vertu, les talents, la beauté;
«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de Larochefoucauld, son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât jamais sa raison;
«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus;
«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des nouvelles, des poèmes féminins, qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur;
«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes et chantée par Béranger, le poète du rire amer; madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés, auxquels il ne reste que la voix de mère qui fait son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de poésie avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son esprit;
«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant; son amie inséparable, la duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso, belle et tragique comme la Cinci du Guide, éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand;
«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poète pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes d'esprit, comme aux hommes de génie;
«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout entier, et dont le souvenir est une providence que vous invoquez, après leur disposition d'ici-bas dans le ciel;
«Ampère, savant aussi profond que brillant écrivain; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas; de Latouche, esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire.
«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité.
«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile; moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.
«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir se joignaient, comme un fond de table ou de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte de Belisle; ceux-là personnages de conversation et non de littérature, apportant dans ce salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée, ce que l'on appelle les hommes sans prétention.
«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre, juge intelligent de la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.
«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de gloire, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu, depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortège d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye-au-Bois?
«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau, comme une scène éternelle de sa mémoire, sur un écueil de la rade de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par le murmure aussi vain de l'Océan breton; Ballanche repose, comme un serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux pieds de la morte à laquelle il n'aurait pas voulu survivre!
«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux déserts d'Egypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette comme les fleurs de la vie, sur le cercueil de son amie.
«Les Mathieu de Montmorency dorment dans une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, _splendida bilis_ (Horace); il étudie l'_envers_ des évènements et des hommes, en se moquant souvent de l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, l'envers est le côté de Dieu.
«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels il assiste du haut de son génie.
«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!
«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était confié à son nom, nom qui est devenu depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour le sort du monde, la veille des batailles!
«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations par la justice ou l'injustice de ma patrie, je cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!...»
Avril 1869.
* * * * *
A cette liste des salons marquants de la Restauration, l'on pourrait en ajouter bien d'autres qui furent, pour la jeunesse d'alors, autant d'écoles vivantes où elle se formait à la vie politique et littéraire, en même temps qu'aux traditions élégantes du monde.
Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans acception de partis, de condition sociale. Le mérite et le talent y marchaient de pair avec le blason. C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol, préfet de la Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville, on voyait les écrivains en renom, les hommes éminents dans les arts et dans les sciences, mêlés et confondus avec les premiers personnages de l'État.
Il en était de même chez le duc d'Aumont, un des quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc. Ses bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population parisienne. Une particularité de très bon goût les faisait rechercher avec fureur: ainsi, à côté des grandes dames de la cour et de la ville, on voyait figurer les grandes dames du théâtre.
Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique, mademoiselle Noblet, à la danse si suave et si décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient dans tout l'éclat de leur beauté et de leur talent, et les femmes les plus titrées les accueillaient et les traitaient d'égales à égales.
Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est à cause des accusations sans cesse renouvelées contre la prétendue arrogance de l'ancienne aristocratie et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier fait qui fera justice de ces attaques ridicules:
Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant l'émigration, de souper tous les ans, le soir de sa fête, chez le comte de Vaudreuil. Cette habitude continua après le retour de la famille royale en France, et chaque année la comtesse prenait soin d'arranger une soirée qui pût amuser le prince.
Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita l'artiste à venir chanter chez elle. A cette époque, Garat, qui commençait à vieillir, avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle; et tous deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En conséquence, il est inutile de dire qu'ils avaient été rémunérés d'avance très largement, et plus inutile encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir l'un et l'autre.
Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se disposait à partir.
--Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous? demanda-t-il à la comtesse.
--Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé prendre sur moi de l'inviter à la table de Votre Altesse Royale.
--Allons donc, reprit vivement le prince, je ne veux point de ces choses-là; je vais l'inviter moi-même.
Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau à la main:
--Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garat? lui dit-il avec une aimable familiarité. Quand on chante comme vous venez de le faire, avec une voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un besoin de se coucher de bonne heure; et puis, je vous avertis que nous garderions Madame.
Garat et sa femme prirent place à table, et furent pendant tout le repas, l'objet des attentions les plus courtoises de la part du prince. Garat s'en montra profondément touché; il rappelait souvent le fait dans ses conversations, et toujours avec une émotion nouvelle.
* * * * *
La révolution de Juillet vint jeter une grande perturbation dans le monde parisien. Elle lui enleva toutes ses notabilités, toutes les personnes de distinction qui se faisaient remarquer par cette délicatesse de ton élégante, par cette dignité simple et naturelle qu'on ne rencontrait qu'à la cour des Bourbons de la branche aînée.
Les héros de Juillet n'étaient pas précisément des héros de salon. Ils ne brillaient ni par l'élégance, ni par le savoir-vivre. C'est à ce point que, dans les premiers temps, on en vit beaucoup se présenter aux Tuileries dans un négligé de toilette singulier vraiment remarquable. Ils y venaient en redingote, pantalon de couleur, cravate item, et bottes crottées.
Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient alors les fonctions de chambellans, furent obligés--ceci est à la lettre--d'établir au bas du grand escalier, des décrotteurs en permanence. Et ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces étranges visiteurs de se laisser approprier, tout au moins par les pieds.
Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en quelque sorte se croire autorisés à ce laisser aller par l'exemple même de Louis-Philippe.
Sans parler des poignées de main devenues légendaires, le roi-citoyen, dans ses façons d'être et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli complet de la Majesté royale. Il se donnait en spectacle sur le balcon du Palais-Royal, il s'y montrait, entouré de ses enfants, jeunes filles vêtues de blanc, jeunes princes revenant du collège. Puis, comme intermède, il chantait la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_, aux applaudissements réitérés de la multitude.
Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau gris émaillé d'une cocarde tricolore, portant son parapluie sous le bras, comme un bon bourgeois du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur d'une grande puissance étrangère, qu'il eût mieux valu abolir tout de suite la royauté que de la rabaisser ainsi aux yeux du peuple.
Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a quelque ressemblance avec le théâtre; il commet toujours une faute en négligeant la mise en scène. Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter la vanité des masses, de conquérir leur sympathie et leur appui, ne servirent à rien. Elles ne sauvèrent pas plus le trône de Juillet, au jour du danger, que le développement donné par lui aux intérêts matériels et à la prospérité publique.
C'est de cette époque que date l'ère des affaires et de l'agiotage. Un goût de luxe et de bien-être excessif, et par contre un besoin impérieux d'argent, se répandirent dans toutes les classes. _Enrichissez-vous!_ avait dit, dans un banquet fameux, le ministre dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre du jour; il devint le guide des consciences, le but de tous les efforts. Nos mœurs, déjà fort entamées, en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent profondément sous l'action dissolvante de cette fièvre de l'or.