Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre

Part 3

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L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est encore celle des auteurs et des artistes; mais bien qu'elle réunisse les physionomies les plus tranchées, les penchants les plus bizarres, les barbes les plus splendides, elle n'offre aucun type complet. On peut citer feu Pradier, le sculpteur, que tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, et en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, pêcher des goujons sur les bateaux amarrés le long du quai Voltaire.

Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre de tigre qu'à l'aide de nombreuses chaînes d'or et de boutons plus nombreux encore, égarés dans les volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait à un Mondor de l'ancien répertoire.

Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent de se singulariser par un déguisement perpétuel? Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler à un _vieux de la vieille_; Duret, à un Arabe, etc., etc. Ces nuances-là échappent à la foule, qui a besoin d'être frappée profondément par une façon d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des procédés qui s'adressent à son imagination, la soulèvent d'étonnement, la séduisent et l'entraînent d'admiration.

Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la hauteur du tigre britannique.

DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE

Le salut a une haute importance dans les relations sociales; c'est la pierre de touche qui sert à reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme sans éducation.

Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le sexe des personnes auxquelles il s'adresse.

Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre promenade, saluez le premier les gens de votre connaissance, et n'allez pas calculer la valeur de votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau venu, toutes ces distinctions, ces façons de s'y prendre, qui sont d'un homme mal élevé.

Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? répondez-y avec empressement, quand bien même il émanerait d'une personne inconnue, que vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le monde. Le prince de Condé avait pour principe que l'on doit toujours rendre politesse pour politesse.

Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait ce beau pont dont la ville est si fière qu'elle en a fait une chanson:

Sur le pont d'Avignon L'on y danse tout en rond...

le prince reçut de belles révérences de quelques demoiselles qui le regardaient passer, et y répondit par un salut plein de courtoisie. Un de ses compagnons lui ayant dit:

--Il me semble, Monseigneur, que vous saluez là des femmes bien légères!...

--Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut un autre, et de la sorte je ne suis pas exposé à ne pas saluer les honnêtes femmes.

C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple du roi Louis XIV qui ne passa jamais devant une femme,--fût-elle de la domesticité du château, sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand roi!» s'écriait Mme de Sévigné, voulant dire par là un roi bien élevé. En fait de royauté, c'est même chose.

* * * * *

La question du salut a donné lieu à de nombreuses controverses. On s'en est occupé au Jockey-Club, et voici comment elle fut résolue d'un commun accord:

«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut lorsque deux hommes, accompagnés chacun d'une dame, se rencontrent sur les degrés d'un escalier?»

C'est évidemment à celui des deux qui tient à passer pour le mieux élevé. C'est de ce principe, à l'époque où nous sommes, qu'il faut nécessairement s'inspirer dans les relations du monde.

Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans les corps constitués; il ne peut donc résulter pour personne, en dehors des fonctions officielles, l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut résulte du désir de manifester tout à la fois le respect d'autrui et l'oubli de soi.

Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang modeste saluât le premier celui qui appartenait à une classe supérieure; aujourd'hui aucune prééminence n'est imposée par l'organisation sociale. Il n'y a plus que la supériorité individuelle qui établisse une différence. Mais comment la déterminer, par exemple, entre un avocat, un médecin, un professeur, un millionnaire honnête, un manufacturier, un armateur, un grand artiste, un écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant par caractère et par position? Nul n'oserait prononcer, tous sont également honorables.

Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir devant son seigneur; aujourd'hui il n'y a plus de seigneur; plus on a de valeur, moins on doit paraître le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte de dignité et de modestie; c'est faire preuve d'une certaine abnégation de fierté, et même souvent d'orgueil, ce qui est de bon goût.

Remarquez bien que sur dix personnes qui se posent et attendent qu'on prenne à leur égard l'initiative du salut, neuf cèdent à des prétentions non justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis d'hier, des gens de condition douteuse et qui veulent se donner un air de rang, une importance qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre chez un homme de race et de grande éducation.

Il existe des procédés de convenance entre gens comme il faut, que le simple bon sens indique et explique sans avoir besoin d'étudier le cérémonial. Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un escalier, l'une montant, l'autre descendant, celle qui, après avoir pris sa droite, se trouve du côté de la muraille, devra se ranger pour laisser passer l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la rampe.

Pour nous résumer, disons que, si deux hommes qui se connaissent et se rencontrent, le mieux élevé sera toujours le plus empressé à saluer le premier.

Si un homme rencontre une femme qui est de sa société habituelle, il saluera le premier; s'il n'est pour elle qu'une simple connaissance, il attendra au contraire, qu'elle le salue.

Et maintenant que cette question du salut est vidée, rappelons quelques faits historiques où il a joué un rôle considérable.

En Suisse, le tyran _Gessler_ fait placer son chapeau sur un poteau portant une inscription qu'ordonne, sous peine de mort, à tout passant de s'incliner et de se découvrir devant cet emblème du pouvoir. _Guillaume Tell_, indigné, se révolte et refuse le salut; il en appelle aux armes, renverse le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la liberté de l'Helvétie.

Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé du sujet, lui a dû son plus beau chef-d'œuvre.

Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui dont la fortune a pour origine un coup de chapeau donné par un de ses aïeux. Un roi d'Espagne--son nom nous échappe--étant un jour à la chasse avec un de ses courtisans, fut contraint de se retirer dans une chaumière pour éviter la pluie qui tombait à torrents. Le toit de la chaumière était en si mauvais état que l'eau passait à travers.

Touché de la situation désagréable de son compagnon, situation à laquelle s'ajoutait encore un rhume très violent, le roi lui dit: _Couvrez-vous!_ Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse un décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, afin qu'il ne fût pas dit qu'un sujet de _Sa Majesté_ catholique eût manqué à la _majesté_ du trône, avec l'assentiment du roi.

L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait la politesse du salut. Le sort lui devait bien de l'en récompenser dignement un jour; c'est ce qui arriva dans les dernières années de son règne.

Les finances étaient alors complètement épuisées, la France ruinée et aux abois. Déjà la noblesse avait dû vendre son argenterie, et le Roi, le Grand Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne à la Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.

Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence à Paris d'un fameux banquier, nommé _Samuel Bernard_, le Rothschild de ce temps-là, et qui jouissait d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait sauver le Roi et le royaume; mais on lui avait si souvent manqué de parole, qu'il ne voulait plus donner ni fonds, ni papier.

En vain Desmarets lui représentait l'urgence, l'excès des besoins de l'État; en vain essaya-t-il de le toucher au cœur avec les grands mots de patrie, du salut du royaume, etc. Un financier ne connaît que les chiffres, il n'est sensible qu'aux signatures et aux endos de bon aloi:--Samuel demeurait inébranlable.

--Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a que lui, que lui seul, qui puisse nous tirer de là; mais il faudrait peut-être que Votre Majesté lui parlât elle-même.

--Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le de ma part à venir me trouver à Marly, je lui parlerai.

Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la promenade. Louis XIV, du plus loin qu'il le vit, lui _ôta son chapeau_ et lui dit:

--Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly... Venez, nous allons le visiter ensemble.

Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver d'expressions capables d'exalter un prince si bon, si grand, si affable, si généreux, etc. Il courut offrir au contrôleur-général ses caisses, ses billets, son crédit et sa signature sur toutes les banques de l'Europe, ne cessant de répéter à tout venant: «Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie, mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté son chapeau!!!»

Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.

LA POIGNÉE DE MAIN

Tandis que le salut s'envoie respectueusement à distance, la poignée de main, familière de sa nature, se distribue à bout portant--et à bout de champ.

Elle a cela de commun avec le tutoiement, qu'elle est comme lui un vrai trompe-l'œil. Elle semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout dévoué».--Eh bien! ne vous fiez pas trop à cette affirmation; vous pourriez avoir à vous en repentir.

Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée de main jouissait d'une juste considération. Elle avait la force d'un contrat réputé inviolable. L'on se montrait plus fidèle à un engagement pris de la sorte, qu'à un engagement par écrit.

Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il fait dire à Gros-René, dans _le Dépit amoureux_:

«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme nous, est chose bientôt faite. Je te veux, me veux-tu?»

MARINETTE

Avec plaisir!

GROS RENÉ, _tendant la main_:

Touche, il suffit.

Marinette touche et le mariage est conclu; et cette étreinte l'emportera sur la paille qu'ils veulent rompre et qu'ils ne rompront pas.

Mais alors la poignée de main n'avait rien de commun avec cette chose banale, importée en France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité même, a perdu toute valeur.

Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au beau sexe; et c'est d'autant plus à regretter, qu'en dehors de sa familiarité de mauvais goût, il se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout au plus tolérable chez une femme d'un certain âge. Au moins peut-il avoir l'air, en pareille circonstance, d'être une preuve de bienveillance et d'affection véritable.

* * * * *

Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, couvrez votre fille bien-aimée de votre sauvegarde, qui suivez avec une attentive sollicitude tous ses mouvements, veillez bien au contact magnétique, à cette étreinte de deux mains qui se parlent et se répondent à la muette, qui, grâce à l'agitation de la contredanse, et surtout à l'emportement du _galop_, peuvent se dire sans que personne l'entende: «Je vous aime!--M'aimez-vous?»

Mères prudentes, surveillez le langage des mains!

LES VISITES

Les visites sont un des devoirs les plus importants de la société.

Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, les autres que l'on rend de son plein gré et à ses heures.

Au nombre des premières il faut ranger:

1º Les visites de digestion qui ont lieu dans la huitaine, à la suite d'un déjeuner ou d'un dîner prié. Si un motif quelconque vous empêchait de remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.

2º Avez-vous accepté une invitation à un grand bal ou à une grande soirée? vous êtes tenu à rendre visite, dans les huit jours, à la personne qui vous a fait cette politesse.

3º Apprenez-vous qu'un événement heureux est arrivé à un de vos amis ou une personne de votre connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt est le mieux.

4º Les visites de condoléance pour témoigner de la part qu'on prend à la mort de quelqu'un, se font aux amis intimes, le jour même de l'enterrement; pour toute autre personne, quinze jours au plus.

5º Les visites de noces doivent être rendues dans la quinzaine au père et à la mère qui vous ont invité à la bénédiction nuptiale de leur enfant. Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour la leur rendre.

6º Les visites du jour de l'an ont lieu le jour même, pour les père et mère, oncle et tante, frère et sœur aînés; c'est la veille que l'on va voir les grands parents.

Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou déposez votre carte.

On a les huit premiers jours de janvier pour faire sa visite à ses amis, et la quinzaine pour les personnes moins intimes.

Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver de bonnes relations.

Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une toilette soignée, pour les hommes comme pour les femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans quoi vous vous exposeriez à vous trouver en faute. L'on est si friand d'innovations en France, que tout y change souvent, du soir au matin:--Modes et gouvernement.

* * * * *

Il est généralement reçu dans la Société de ne pas faire de visites avant trois heures, et après six heures.

Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de gêner la maîtresse de la maison dans les apprêts de sa toilette; et trop tard, de la déranger également. Un peu de répit est toujours nécessaire avant le dîner. En outre, il est bon de ne pas se donner l'air d'un parasite en quête.

_Règle générale_: Ne dérangeons jamais personne à l'heure de son dîner, et encore moins pendant son dîner.

Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un jour qu'il était allé rendre visite à un surintendant des finances. Il fut reçu de fort mauvaise grâce et à peine reconduit.

--Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui dit le financier, si je ne vous accompagne pas jusqu'à votre carrosse, mais vous savez, il est l'heure _dînatoire_.

--Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et de plus, la rue est fort _crotatoire_.

Autre preuve:

Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, s'était rendu à la Ferté-Milon pour y affermer une de ses terres, la terre de Muret. Il était midi, quand le prince se présenta en habit de voyage chez le tabellion de l'endroit, Me Arnould Cocault. Arnould dînait, et sa femme, qui était sortie de table, se trouvait sur le pas de la porte, attendant que le garde-notes eût fini son repas.

Le prince demanda maître Arnould.

--Y _daine_, répondit la chère femme.

--Mais ne pourrait-on pas lui parler?

--Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y parle pas.

Le prince insiste:

--Je vous dis que non, encore une fois; il faut qu'Arnould daine; assisez-vous sur c'banc, en attendant.

Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et dit au tabellion de dresser un bail pour la terre de Muret.

--Vous êtes le fondé de pouvoirs?

--Oui.

--Vos nom et prénoms?

--Henri de Bourbon.

--Henri de Bourbon!--Vos qualités?

--Prince de Condé, premier prince du sang, seigneur de Muret.

Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de Son Altesse, excusant de son mieux sa femme et lui, de leur ignorance et de leur erreur.

--Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: «Il faut qu'Arnould daine!»

L'aventure passa de bouche en bouche, et donna lieu au proverbe qui est encore resté dans le pays. Quand on est forcé d'attendre, on se dit en manière de consolation:

«_Il faut qu'Arnould daine!_»

* * * * *

Revenons à notre sujet:

Vous vous présentez dans un salon. Le maître et la maîtresse, ou seulement l'un des deux, vous reçoivent. Après les salutations d'usage, vous vous informez de leur santé et de celle de la famille. C'est le préliminaire obligé de toute visite comme de toute rencontre à la ville;--formule banale, si l'on veut, mais très commode évidemment pour entrer en conversation.

Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs personnes sont déjà réunies au salon, faites une très légère inclination de tête, et allez droit au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur adressez un salut particulier, et vous tournant aussitôt vers le demi-cercle formé par la compagnie, vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.

Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une nécessité absolue, auquel cas vous le poserez à terre ou sur une chaise,--jamais sur un meuble.

Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne partez pas sans avoir remis votre gant.

Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous jugez à propos de prendre congé, retirez-vous discrètement et sans attirer l'attention.

Dans une réunion quelconque où la foule est nombreuse, on peut à la rigueur s'éclipser. Le procédé est un peu leste; mais il est toléré, grâce à son estampille britannique. Cela s'appelle le _Départ à l'Anglaise_.

_A l'Anglaise!_ mot véritablement magique, qui comprend tout, qui explique tout, qui dispense de tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le prononçait-on.

Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune seigneur de sa suite trottait à la portière, sur un cheval très fringant. La bête, avec ses soubresauts, lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la voiture. Alors Sa Majesté se penchant quelque peu en dehors, cria à l'écuyer.

--Vous me crottez, Monsieur!

Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle manière de monter à cheval, crut que le roi l'en félicitait et répondit aussitôt:

--Oui, sire! _A l'Anglaise!_

* * * * *

Quand vous vous levez pour prendre congé, si vous êtes seul, laissez-vous reconduire jusqu'à la porte du salon, mais pas au delà. Dans le cas où votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin de couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous exposez pas à renouveler,--quoique dans des proportions minuscules,--la lutte que soutint le duc de Coislin.

Le duc passait à juste titre pour le modèle le plus complet de l'homme de cour, sous Louis XIV. C'est à ce point que sa politesse était devenue proverbiale. Il arriva cependant qu'il eut affaire un jour à quelqu'un de même force que lui.

Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le duc le voulut reconduire jusqu'à la rue. Refus et prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il n'aurait pas le dernier mot, prit le parti de fermer à double tour la porte du vestibule, et d'empêcher ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.

Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. Comment se sortir de là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une idée lui traversa le cerveau. Il ouvre la fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas l'espace à franchir trop considérable, il saute dans la rue, court au carrosse de l'étranger, et s'y présente encore assez à temps pour le saluer une dernière fois avant qu'il ne soit monté sur le marchepied.

--Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui vous a porté ici?

--C'est le respect que je vous dois, Monsieur l'ambassadeur, répondit M. de Coislin, et pas autre chose.

--Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! vous seriez-vous blessé?

--N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu mes devoirs. Mais souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à mes désirs.

M. de Coislin s'était démis le pouce de la main droite en sautant par la fenêtre. Louis XIV ayant appris la chose, envoya son chirurgien Félix.

Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au praticien et le reconduire jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa naturellement, et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un par la clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se démit de nouveau le pouce, et il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus douloureuse que la première.

L'excès en tout est un défaut, comme le dit un vieil adage.

LA CARTE DE VISITE

Cette petite monnaie de convention, qui sert à nous alléger dans nos obligations si nombreuses, ne laisse pas que d'avoir une importance relative très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.

Dans les occasions où la carte peut tenir lieu d'une visite personnelle, on devra la remettre soi-même, en la marquant d'une petite corne au coin.

Immédiatement après avoir reçu une invitation pour un bal ou une grande soirée, on portera sa carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la personne qui nous a fait cette gracieuseté.

Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis d'adresser sa carte par la poste, sous enveloppe. Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: d'autres enfin plient la carte par le milieu, ce qui veut dire qu'elle est pour toute la famille.

A cette époque du renouvellement de l'année, il faut envoyer sa carte non seulement à ses amis, mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous dispensera pas, pour la plupart d'entre eux, de la visite de rigueur; mais on vous en saura très bon gré.

Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention aux cartes qu'on reçoit, on fait beaucoup plus encore attention à celles qu'on ne reçoit pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir oublié, et il est de bonne pratique, en toute circonstance, d'observer les obligations consacrées par l'usage.

LA PRESENTATION

Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, _Quousque tandem_, etc.?

On sait que nos aimables voisins ne se parleraient pas de toute une soirée, avant d'avoir été l'un à l'autre présentés. Plutôt mourir, plutôt sécher d'ennui sur place, que de manquer à cette cérémonie. Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du nombre des victimes qu'il fait chaque année à Londres. Ce sont autant de présentations manquées, autant de présentations rentrées.

Voici le rite suivi en pareille circonstance:

Un élégant, un gommeux--appelez-le comme vous voudrez--arrive, flanqué d'un sien ami. Après les salutations d'usage, il le présente à la maîtresse de la maison.

--Madame la baronne, mon ami intime, monsieur de ***.

La baronne s'incline gracieusement et avec un sourire aimable:

--Monsieur!...

Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, qui répond:

--Madame!...

Quelquefois, on allonge ce _discours_; on l'agrémente d'une formule banale empruntée à la civilité puérile et honnête:

--Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant Madame, de l'honneur que vous voulez bien me faire, etc.

Elle répondra:

--Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; je l'ai souvent entendu prononcer chez madame de ***, etc.

Et tout est dit: voilà qui est fait.

Il n'en allait pas ainsi autrefois.

Un gentilhomme se présentait bien différemment. Tout d'abord il avait envoyé un message pour solliciter la faveur d'être reçu. Puis, au jour fixé, il arrivait en habit de gala. Après une révérence des plus décentes et des plus gracieuses,--car l'on apprenait alors la politesse du corps, des bras et des jambes, de la tête et des yeux,--il s'approchait de la dame, lui prenait la main, qu'il portait respectueusement à ses lèvres, puis il lui adressait un compliment des mieux tournés. Alors, c'était une affaire d'État que le compliment! Chacun s'y escrimait de son mieux, chacun y voulait raffiner.

Convenons que les _monsieur_ et _madame_ d'aujourd'hui sont bien plus expéditifs et surtout plus faciles à débiter. Cela met la présentation à la portée de tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui déborde, de très prochain avénement des nouvelles couches, la précaution n'est pas inutile.