Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre
Part 10
A votre entrée, vous avez rendu vos hommages au maître et à la maîtresse de la maison. Vous circulez dans le salon et saluez successivement les personnages de votre connaissance. Un coup d'œil rapide, jeté sur les banquettes, vous a fait distinguer les femmes et les jeunes filles auxquelles, par devoir ou par tout autre motif, vous devez adresser vos premières invitations.
Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici l'orchestre qui prélude. N'oubliez pas les formules voulues:
«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer que vous voudrez bien me faire l'honneur, etc.;--ou serai-je assez heureux pour obtenir la faveur, etc.»
La personne vous répondra affirmativement, ou, si elle était déjà engagée, elle exprimera ses regrets de ne pouvoir accepter.
Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son siège, ou votre épée, si vous êtes militaire; vous offrez votre bras droit et, tous deux, vous allez prendre place.
Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre partenaire que vous saluez très respectueusement. Elle répond à votre salut par une profonde révérence.
Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de trois fois dans la même soirée une femme ou une demoiselle, à moins d'être en petit comité et qu'il n'y ait pénurie de danseurs.
Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est pas obligatoire pour les jeunes gens qui sont fiancés.
Un cavalier ne doit pas passer son bras autour de la taille d'une demoiselle, cela n'est permis qu'envers une femme mariée. Il posera donc sa main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa danseuse trop rapprochée de lui.
Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur l'épaule de son valseur, pas plus qu'elle ne se rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont à éviter.
Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement ceux qui se présentent. Elle apportera la plus grande attention à ne pas prendre deux engagements pour la même danse, et si, par mégarde, elle avait commis cette maladresse, le seul moyen de la réparer, serait de s'abstenir pour cette fois, et de demeurer assise.
Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser se morfondre une personne qu'il aurait invitée, il s'expose à de fâcheuses conséquences:
«Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.»
TOILETTE DES FEMMES
«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne craint pas de mettre à contribution les quatre parties du monde.»
Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois à constituer la véritable élégance: il faut savoir en outre assortir avec goût ces éléments divers, et en former un ensemble harmonieux qui ait son style à soi, son cachet particulier.
Toutes les femmes possèdent ce secret à un degré plus ou moins intime, et toutes en font un usage plus ou moins raisonnable, plus ou moins dispendieux. L'on ne saurait donc leur recommander avec trop d'insistance la modération en matière de toilette:
Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles ont, sur la position qu'elles occupent.
Ni trop de luxe, ni trop de simplicité;
Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes courantes: c'est entre ces extrêmes qu'il est sage de se placer.
TOILETTE DES HOMMES
Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses. Il demeure toujours aussi noir, aussi triste, aussi disgracieux. Mais c'est précisément cette uniformité désespérante qui le rend si difficile à porter. Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse ne faut-il pas pour se distinguer du commun des martyrs!
Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme du monde seul sait s'habiller.
L'homme du monde a des grâces de tenue comme d'autres ont des grâces d'état. Il pare ses vêtements, les chiffonne, les assouplit à tous les mouvements de son corps; il sait imprimer à son habit, à son gilet un chic, un je ne sais quoi qui lui appartient en propre.
Très sobre de bijoux, il abandonne volontiers ce faux éclat, cet affichage de chaînes et de breloques aux courtiers enrichis. A ce propos, que vont devenir ces pauvres hères, si on leur enlève cet unique moyen qu'ils ont de se faire remarquer? Voici ce qu'on lisait, il y a quelque temps, dans un journal de haut high-life:
«C'est une faute de goût de porter une chaîne, quelque précieuse qu'elle soit, dès qu'on se met en habit noir; car paraître s'inquiéter de l'heure dans un salon est une impolitesse à l'égard du maître et de ses hôtes.»
Et le chroniqueur concluait en ces termes:
«Un manquement à cette règle de haute convenance suffit à classer, ou pour mieux dire, à déclasser son homme.»
Il y a peut-être là toute une révolution sociale. Mais il est bon d'attendre pour savoir si l'arrêt ne sera pas cassé.
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Et, maintenant, quelques indications sur le vêtement des hommes, dans certaines réunions et cérémonies.
L'habit, le gilet et le pantalon noirs avec la cravate blanche, sont de rigueur dans les grands dîners, les bals et les soirées, les représentations théâtrales, toute réunion enfin où les femmes se montrent coiffées en cheveux et en robes décolletées.
Même tenue pour les messes de mariage, d'enterrement, et autres solennités officielles.
Pour une visite de condoléance, la redingote noire croisée et les gants foncés.
Une visite de jour qui n'est pas officielle, se fait en redingote.
Le gilet blanc a été abandonné dans toute toilette de cérémonie; on ne le porte plus qu'avec la redingote croisée.
VISITES ET CARTES DE VISITE
Les visites du jour de l'an, les plus intimes comme les plus cérémonieuses, se font le jour même.
Il est admis, pour ce jour-là seulement, que les dames reçoivent à partir de dix heures du matin.
Les hommes doivent être en habit noir et cravate blanche.
Dans la matinée, les parents enverront les enfants présenter leurs vœux et bons souhaits à leurs ascendants, ainsi qu'aux parrains et marraines.
Au cours d'une visite, quand une autre personne se présente, ne vous levez pas immédiatement; attendez deux ou trois minutes.
Ne sortez jamais en même temps qu'une jeune femme pour ne pas donner prise à la médisance.
Si la personne que l'on va voir, a un jour déterminé pour ses réceptions, c'est ce jour naturellement qu'il faut prendre.
A moins d'intimité, l'on ne fera point de visite le Vendredi-Saint, le jour des Morts, le mercredi des Cendres, et même la veille des grandes fêtes religieuses. C'est un usage reçu dans la Société.
Une visite de cérémonie ne doit pas se prolonger au delà de vingt minutes.
Quand on se présente dans une maison, on doit soulever son chapeau en s'adressant à la personne qui vient ouvrir, et l'ôter en entrant dans l'antichambre. C'est une marque de respect envers les maîtres du logis, à laquelle il serait inconvenant de manquer.
Les fonctionnaires civils qui arrivent dans une ville pour s'y fixer, les militaires pour y tenir garnison, sont tenus de rendre visite à leurs supérieurs, dans le plus bref délai.
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Il n'en est pas de la remise des cartes de visite comme des visites elles-mêmes.
L'envoi des cartes doit toujours être fait pour le premier de l'an, à moins d'un empêchement sérieux.
Nous avons déjà dit que la carte ne dispensait pas de la visite, mais on ne saurait trop le répéter.
La politesse veut que l'on dépose sous enveloppe autant de cartes qu'il y a de personnes dans la famille, avec les nom et prénom de chacune d'elles.
Une femme n'en remet que pour les personnes de son sexe.
Le mari et la femme doivent avoir des cartes séparées et des cartes collectives.
Un homme ne fera jamais précéder son nom du mot Monsieur. Il mettra l'initiale de son prénom et ajoutera sa profession.
Une femme, au contraire, placera toujours le titre de Madame avant son nom, et ne prendra jamais d'autre prénom que celui de son mari.
La carte collective portera: Monsieur et Madame ***.
On doit porter soi-même sa carte chez un supérieur ou un personnage important.
Chez les hauts fonctionnaires, les dignitaires de l'État, il y a un registre ouvert chez le concierge où les hommes s'inscrivent. Une femme peut envoyer sa carte.
Si l'on a oublié quelques personnes sur la liste de ses visites, il faut réparer cet oubli aussitôt qu'on s'en aperçoit.
Une carte que l'on dépose par simple politesse, ne doit porter ni corne ni pli.
C'est seulement lorsqu'on se présente avec l'intention de faire une visite, et que l'on ne rencontre personne, qu'il faut marquer sa carte d'un pli transversal, sur le côté gauche.
Pour une visite de condoléance, après décès, ce sera de l'autre côté, à droite, et en sens contraire.
A toutes les politesses que l'on peut recevoir, telles qu'invitations, lettres de faire part pour un événement quelconque, on doit répondre par une visite ou tout au moins par la remise d'une carte.
Si, après une visite qu'on a reçue, on juge à propos de ne pas lier de relations avec le visiteur, on lui envoie simplement sa carte.
Quittez-vous votre résidence pour un laps de temps assez long, remettez une carte chez vos amis et chez vos connaissances, avec ces trois lettres au bas--P. P. C. c'est-à-dire Pour prendre congé.
On fera connaître son retour par l'envoi d'une nouvelle carte avec son adresse.
A TABLE
Nous ne rééditerons pas ici toutes les infractions au savoir-vivre notées dans la conversation si connue de l'abbé Delisle avec l'abbé Cosson. Les usages se modifient sans cesse. Pour n'en citer qu'un exemple, il était admis alors qu'on devait briser sur son assiette la coquille d'un œuf mangé à la coque. Aujourd'hui cette petite opération, assez déplaisante et malpropre en soi, serait fort mal vue.
Nous nous bornerons donc aux recommandations les plus essentielles, aux choses que peut ignorer un écolier en rupture de ban ou de bancs.
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Dès que vous vous êtes assis à table, prenez une attitude décente et convenable.
Evitez de gêner vos voisins par des mouvements trop brusques.
Ne mettez pas vos coudes sur la table.
Ne vous balancez pas sur votre chaise; ne vous appuyez pas sur le dossier.
N'agitez pas vos pieds sous la table.
Si votre potage est trop chaud, attendez qu'il soit refroidi; ne soufflez pas dessus.
Laissez votre cuiller dans votre assiette, et soulevez toujours celle-ci, pour faciliter son enlèvement par le domestique de service.
Quand on vous présente un plat, servez-vous avec discrétion; n'ayez pas l'air de faire un choix.
Tenez votre fourchette de la main gauche, et votre couteau de la main droite.
Coupez votre viande par petits morceaux, et mangez-les au fur et à mesure.
Ne portez jamais la lame du couteau à votre bouche.
Ne coupez pas votre pain, rompez-le au-dessus de votre assiette.
N'essuyez jamais la sauce qui est sur votre assiette avec de la mie de pain.
Ne parlez ni ne buvez la bouche pleine.
Ne mangez ni trop vite ni trop lentement; mais n'eussiez-vous pas fini, laissez enlever votre assiette quand le domestique se présente.
Si l'on renouvelle l'argenterie à chaque service, comme cela se pratique dans certaines maisons, déposez votre fourchette et votre couteau sur l'assiette; en cas contraire, replacez-les à côté de vous, mais de manière à ne pas salir la nappe.
N'essuyez jamais votre verre avec votre serviette. Ce serait une accusation tacite de malpropreté contre le service de la maison.
S'il vous arrivait de trouver un cheveu dans un mets, gardez-vous de le faire remarquer, afin de ne point dégoûter les convives.
Le gibier vous paraît-il trop faisandé, le poisson un peu avancé? N'en mangez pas, et si l'on vous demande la raison, dites que vous n'aimez point cette espèce de gibier ou de poisson.
Ne vous servez jamais des mots de bouilli, au lieu de bœuf; de volaille, au lieu de poularde ou de dinde; de bordeaux, de bourgogne, de champagne, au lieu de vin de Bordeaux, vin de Bourgogne, vin de Champagne.
Quand le maître ou la maîtresse de la maison font les honneurs de la table, et que l'un d'eux vous envoie une assiette servie, conservez-la; ce serait une impolitesse que de l'offrir à votre voisin.
Ne critiquez jamais un plat; n'établissez jamais de comparaison avec un mets semblable que vous auriez mangé ailleurs et qui vous aurait paru de meilleur goût.
Ne buvez pas sans vous être bien essuyé les lèvres, afin de ne pas graisser les bords de votre verre, ce qui est très malpropre à voir.
Ne faites ni tartines de beurre, ni tartines de confitures. La tartine de beurre n'est admise qu'au déjeuner avec le thé.
Ne flairez pas votre vin, ne le dégustez pas à petites gorgées comme un marchand de l'Entrepôt.
Il n'y a que les commis-voyageurs qui frappent avec la paume de la main un verre à vin de Champagne pour en faire jaillir la mousse, au risque de casser le verre et de se blesser grièvement.
Ne vous avisez pas de faire brûler votre eau-de-vie dans la tasse à café ou dans la soucoupe. Cela n'est de mise qu'au cabaret ou à l'estaminet.
Au dessert, ne mettez jamais ni bonbons ni friandises d'aucune sorte dans votre poche, c'est contraire à toutes les convenances.
Une poire ou une pomme ne se pèlent jamais en spirale. On les divise longitudinalement d'abord, puis en quatre quartiers que l'on pèle, à mesure qu'on les mange.
Gardez-vous d'offrir à une dame de partager un fruit que vous auriez sur votre assiette. Ce procédé serait trop cavalier.
Il peut arriver cependant qu'il n'y ait pas assez de fruits pour tout le monde. Dans ce cas, c'est la plus forte partie de la poire, celle à laquelle adhère la queue, que l'on doit offrir.
Ne parlez jamais bas, et d'un air mystérieux, à l'oreille de votre voisine; c'est tout à fait de mauvais ton.
Ajouterons-nous qu'il ne faut jamais désigner personne avec le doigt?
Si un usage vous est inconnu, observez comment font les autres convives, ne vous exposez pas à commettre quelque incongruité par trop de précipitation. Rappelez-vous ce pauvre garçon fraîchement émoulu du collège, à qui l'on avait servi à la fin du repas un bol d'eau tiède, parfumé d'un peu d'essence de menthe, et qui l'avala d'un trait en croyant faire comme tout le monde.
AU THÉATRE
Le respect d'autrui devrait être la mesure et la règle de toute liberté. Malheureusement, par ce temps de démocratie dévergondée, une foule de gens se figurent qu'être libres, c'est pouvoir agir à sa guise et sans aucun égard pour les convenances des autres.
Ainsi, au théâtre, le rideau est levé. Un monsieur arrive en retard. Il dérangera sans vergogne quinze, vingt assistants, vous rudoiera les genoux pour gagner sa place. Si vous vous permettez la plus petite observation, il vous répondra qu'il a payé sa place et qu'il a le droit d'arriver à son heure.
Autre exemple:
Le spectacle tire à sa fin. Il y a encore deux ou trois scènes à jouer. Cependant vingt, quarante, cent personnes se lèvent à la fois, font un vacarme d'enfer, et empêchent les autres spectateurs d'entendre le dénouement. Ces messieurs le connaissent, et ils vous brûlent la politesse. A leurs yeux, le fait d'avoir payé en entrant implique tout, répond à tout.
Ainsi le veut la liberté... républicaine!
Que d'autres griefs il y aurait encore à porter au compte de ces fâcheux mal-appris!
Les uns mâchonnent un cure-dent pendant toute la représentation, sans pitié pour vos nerfs; les autres battent la mesure à faux, au détriment de vos oreilles. Ceux-ci fredonnent à satiété l'air du chanteur; ceux-là se mouchent à grand bruit, tandis que l'amoureuse et l'amoureux s'évertuent à moduler leurs plaintes ou leurs tendres déclarations, etc, etc. Elle serait longue la liste des _et cætera_.
Vraiment, c'est à vous faire prendre le théâtre en aversion.
FUMEURS ET PRISEURS
Les parents ne sauraient apporter trop de soins, trop de vigilance à empêcher leurs enfants de priser ou de fumer. Ceux-ci le font d'abord par amusement, puis ils s'y accoutument, et il leur devient fort difficile par la suite, pour ne pas dire impossible, de se défaire de cette funeste habitude.
Les priseurs sont tenus à une excessive propreté. Ils doivent toujours se munir de deux mouchoirs: l'un de couleur, pour leur usage particulier, l'autre en toile blanche qu'ils peuvent exhiber au besoin.
Il est très impoli de prendre ou de demander une prise, de même qu'il est de très mauvais ton d'en offrir une.
On doit s'abstenir de priser à table, et si toutefois on ne peut s'en dispenser, prendre bien garde alors de ne pas laisser tomber du tabac sur la nappe.
Quand vous êtes chez quelqu'un, ne posez jamais votre tabatière sur un meuble, pas plus que votre chapeau.
Un jour M. de Corbière, ministre de l'intérieur, était venu soumettre à Louis XVIII un projet de loi, dont il s'efforçait de faire ressortir les avantages. Entraîné par la chaleur de l'argumentation, il s'oublia jusqu'à déposer sa tabatière et son mouchoir sur le petit meuble qui servait de bureau à Sa Majesté.
--Ah ça, mon cher ministre, s'écria tout à coup le roi qui était très sévère sur l'article de l'étiquette, vous n'allez pas, je pense, vider toutes vos poches devant moi.
--Sire, répondit M. de Corbière après s'être excusé, je le pourrais en tout bien tout honneur, car l'on ne m'accusera point de les avoir emplies au service de Votre Majesté.
--C'est bien! reprit Louis XVIII avec bonté, continuons la lecture.
Quant aux fumeurs, que pourrions-nous ajouter à ce que nous avons déjà dit? Leur recommander de s'abstenir de fumer dans tout lieu public où des femmes peuvent se présenter, quand bien même il n'y en aurait pas pour le moment. Ils ne l'ignorent point, et s'ils n'en font rien, c'est qu'il leur plaît de passer outre envers et contre toutes les convenances.
Le temps n'est plus, hélas! où une dame a pu répondre à la personne qui lui demandait si la fumée l'incommodait:
--Je n'en sais rien, Monsieur, car l'on n'a jamais fumé devant moi.
Aujourd'hui le cigare a pénétré partout. Il a conquis le boudoir, la salle à manger; on prétend même qu'il a forcé les portes de quelques salons. Ce n'est peut-être là qu'une calomnie; mais gare que demain ce ne soit une vérité!
EN VOYAGE
Les voyageurs sont astreints à des égards et à des concessions réciproques,--par politesse d'abord, et ensuite par intérêt personnel,--s'ils veulent alléger les ennuis et les fatigues du parcours.
Chacun doit ranger ses bagages dans les filets ou grillages, ou sous la banquette.
Il n'a droit qu'à l'espace correspondant au-dessus et au-dessous de la place qu'il occupe.
Abstenez-vous de manger en wagon ou en voiture publique, à moins d'une nécessité absolue; et faites-le alors avec discrétion et le plus promptement possible.
Vous n'êtes pas libre, en effet, d'incommoder vos voisins de l'odeur et de la vue de vos victuailles et épluchures.
Vous ne l'êtes pas davantage de les interroger à tout bout de champ, non plus que d'entamer à haute voix des conversations sur vos propres affaires, qui ne peuvent intéresser d'aucune manière les assistants.
Il s'élève assez fréquemment des contestations au sujet des glaces que les uns veulent tenir ouvertes et les autres fermées.
Beaucoup de gens se figurent qu'ils ont la libre disposition de la fenêtre près de laquelle ils sont placés--cela arrive surtout en wagon. Eh bien! c'est une erreur complète. Votre vis-à-vis, qui est là au même titre que vous, a parfaitement le droit d'être d'un avis contraire au vôtre.
Il faut donc que chacun y mette du sien.
Deux choses seulement sont exigibles: la fermeture de l'une de deux fenêtres quand il y a un courant d'air; et, d'autre part, l'abstention de fumer.
Du reste, la politesse la plus élémentaire nous fait un devoir de déférer sur-le-champ à la demande d'une dame ou de toute personne qui se déclarerait incommodée.
Il est toujours galant et de bon ton d'offrir le coin que l'on occupe à une dame ou à un vieillard; mais on peut s'en dispenser, lorsqu'on se trouve en famille, et placé à côté de l'un des siens.
AUX EAUX
Les eaux sont devenues un des besoins impérieux de la vie moderne. Cela s'explique. Il y a de si bons arguments, de si excellentes raisons en faveur de ce déplacement annuel. Le docteur n'a-t-il pas ordonné l'eau et les senteurs de la mer, l'usage de telle ou telle source thermale, pour refaire la santé affaiblie de Madame, et fortifier la complexion si frêle des enfants?
Les eaux ont pour cela,--nul ne l'ignore,--des qualités spécifiques, des vertus souveraines. Elles guérissent de toutes les maladies, même de celles qu'on n'a pas,--de celles-là surtout.
Autre considération non moins prépondérante:
Dans les stations balnéaires, les femmes n'ont plus à s'occuper des soins fastidieux du ménage. Elles sont en pleine possession d'elles-mêmes, affranchies du contrôle marital, en un mot, libres comme l'air.
Les maris sont retenus à la ville par leurs affaires, quelques-uns par d'autres obligations qui, pour être plus légères, n'en sont pas moins attachantes. Tout au plus, peuvent-ils se permettre une visite hebdomadaire, ou semi-mensuelle ou seulement mensuelle; cela dépend de la distance. Ils montent en chemin de fer, le samedi, en sortant de la Bourse, et s'en reviennent, le surlendemain ou plusieurs jours après, reprendre le harnais.
C'est ce que l'on appelle, en langage boursier, mener de front les affaires et les convenances conjugales.
Donc, en présence de la liberté si complète et de l'isolement que cette situation fait aux femmes, peut-être n'est-il pas hors de propos de soumettre ici quelques observations et recommandations.
* * * * *
La première de toutes, c'est de s'observer rigoureusement, de ne se lier qu'avec des personnes dont on connaît l'origine, ainsi que la situation présente. Mais, s'écriera-t-on, l'on ne va pas aux eaux pour se condamner à la vie claustrale, et se priver de relations plus ou moins agréables, qu'après tout on n'est pas tenu d'emporter avec soi, bouclées dans sa valise. Eh bien! c'est ce qui vous trompe. Vous envisagez les choses trop légèrement.
Parmi ces rencontres fortuites, il se trouvera naturellement des gens honorables. Vous les avez admis par circonstance, pour les besoins et les distractions du moment, quoique n'étant pas de votre monde; eux, ont pris cet accueil au sérieux et, de retour à Paris, ils ne manqueront pas de vous rendre visite. Comment ferez-vous pour les évincer? Si vous leur refusez votre porte,--autant d'ennemis mortels: leur amour-propre blessé ne vous le pardonnera jamais.
Mais ce n'est pas là que gît le plus grand danger. Admettons pour un instant que vous avez eu le malheur de tomber sur un ménage interlope, ou sur quelqu'un de ces aigrefins, homme ou femme, qui font métier de capter la confiance des familles pour s'en parer en public, et exploiter le reflet de leur honorabilité. Vous vous êtes laissé prendre à des dehors séduisants, vous avez été circonvenu, sans aller toutefois jusqu'à l'intimité. Toutes les apparences sont contre vous, vous voilà compromis: vous en subirez les conséquences.
* * * * *
L'on ne saurait donc être trop circonspect dans ses relations de villégiature, même les plus passagères. Se tenir sur une extrême réserve, apporter beaucoup de tact et de jugement dans sa conduite,--telles sont les règles à suivre. Ne vous modelez pas sur ce qui se pratique dans les salons de Paris, les conditions de la vie balnéaire sont tout autres.
Ainsi, par exemple, une jeune personne ne devra point accepter, dans un bal de casino, l'invitation d'un cavalier qui n'a pas été présenté à ses parents. Jamais elle n'ira seule au salon; elle n'y restera que très peu de temps, afin de n'être pas exposée à entendre certaines conversations, et à se voir adresser la parole par le premier venu.
Mêmes recommandations en ce qui concerne les tables d'hôte, où il règne un ton familier de mauvais goût, et parfois très embarrassant.
Toute mère prudente, toute jeune femme qui n'est pas accompagnée, feront bien de prendre leurs repas dans leur appartement.
TABLE DES MATIÈRES
L'étiquette
Une journée de Louis XIV
La politesse
Le tutoiement
Le costume ou vêtement
Types de l'élégance parisienne