Part 9
Il remplaçait le modèle par une maquette en terre sur laquelle il ajustait, pour les plis, son mouchoir mouillé, et, se trouvant plus à l'aise d'après cela, il se mettait à économiser les extrémités de ses personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le génie de ne faire qu'une paire de mains pour les douze apôtres.
Pourtant sa première fougue était un peu passée, et il commençait à trouver que la tentative était pénible, de vouloir faire tenir le monde de l'avenir et la religion du vingtième siècle dans une toile de 100. Il commença un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande toile, y fit toutes sortes de changements au gré de son caprice du moment. Puis il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en loin, et s'en dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.
L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs depuis quelque temps dans son imagination et faisait place au souvenir, à l'image présente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux Funambules. Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa spirituelle tête, ses grimaces blanches sous le serre-tête noir, son costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il songeait qu'il y avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de cinq Pierrots à l'aquarelle, dont la chromolithographie s'était assez bien vendue chez un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé dans cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, à de petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'idée de se tailler une spécialité, de s'y faire un nom, d'être un jour le Maître aux Pierrots. Et chez lui ce n'était pas seulement le peintre, c'était l'homme aussi qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers le personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: entre Pierrot et lui, il reconnaissait des liens, une parenté, une communauté, une ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup comme son portrait.
Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce nouvel ami, le Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scènes et de situations comiques fort drôlement imaginées. Et il avait presque oublié son tableau sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander, de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle de couvent «dans les prix doux». Anatole reprit aussitôt sa grande toile, enleva tous les accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre un coeur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva jamais son Bon Pasteur assez évangélique pour le prix qu'il voulait y mettre.
Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en allant à la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme moi. Et maintenant, excusez la lessive!
Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement, jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin un grand Pierrot, l'échine pliée, l'oeil émérillonné.
Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public faisait foule à la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce Pierrot signé: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous!
XXVI
Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de l'eau, à la passion parisienne du canotage.
Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans sa veine de richesse s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette société d'amis et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des à peu près de peintres, des espèces d'artistes, des femmes vagues dont on ne savait que le petit nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de campagne et du petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisième classe de chemin de fer, surprenait Anatole et son équipe dans leur café d'habitude; et s'ils étaient partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits à ce travail d'homme, brillaient de rose entre les éclairs de feu des avirons relevés.
On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil dardant sur la tête, la flamme miroitante de tout ce qui étourdit et éblouit dans ces promenades coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand fleuve fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.
Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil du courant. Et lentement, ainsi que ces écrans où tournent les tableaux sous les doigts d'enfants, se déroulaient les deux rives, les verdures trouées d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée par la marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyées dans l'eau tremblante, les moires remuées par les yoles attachées, les berges étincelantes, les bords animés de bateaux de laveuses, de chargements de sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour splendide laissait tomber des douceurs de bleu velouté dans le creux des ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaçait le Mont-Valérien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente au Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets verts, allongeaient leurs vergers pleins de linges étincelants. Le blanc des villas brillait sur les hauteurs penchées et le long jardin montant de Bellevue.
Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait sur les nappes, sur les verres, sur la gaieté des robes d'été. Des poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants et frissonnants, penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant.
Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur sous les saules, dans le pré dru d'un bord de l'eau, l'équipage se débandait; la troupe s'éparpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de ces siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées sous des ombres de branches, et ne montrant d'une société qu'un morceau de chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des maisons de Paris faisait monter une lumière d'éclairage. Et puis c'était le dîner, les grands dîners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes dans les chambres de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les faims dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, de cris, des fraternités, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais vin...
XXVII
--Hé! là-bas, mon petit ange, toi...--dit un soir, à un de ces dîners, Anatole à une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrétion, mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois à servir, et qu'il doit venir un quatrième... Hé! Malambic?... tu l'as connu, toi, Chassagnol?
--Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc?
--Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitté la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là...
--Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord un héritage de trente mille francs qui lui est tombé.
--Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,--fit Anatole, et se tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir à côté de vous un monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la première...
--Mais il ne les a plus... Voilà l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe l'argent d'un oncle, un curé, je ne sais plus... Il le met dans sa malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il flâne des mois dans des villes à tableaux... Il se paye des rafles de bric-à-brac chez les juifs... Des musées d'Allemagne, il tombe sur les musées d'Italie, et là, une flâne, tu penses!... dans les ghettos, les tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six heures devant une toile! Avec ça, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prétend qu'il est comme les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il se grise... La fin de tout cela, c'est qu'après s'être flanqué une bosse d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie, éreinté, rafalé, à sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui était là-bas pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commandée. C'est lui, Rouvillain, qui m'a raconté ça... Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir... Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme des musées, qui avait des oeillères dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton... enfin Chassagnol, en traversant le marché, voit une jeune fille qui vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas ça, toi... la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges... ça a un caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main. La vendeuse de poulets, qui était l'_innamorata_ d'un très-beau garçon beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur très-laide, une vraie caricature de la beauté de l'autre... De désespoir, mon cher, et pour se rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a épousée! Et, là-dessus, il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de cheminée en marbre provenant de la démolition d'un palais de Gênes, marié, pas changé, et... parbleu comme le voilà!--fit Malambic en coupant sa phrase.
Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau.
--Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'était pas sûr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu.
--Oui, oui... je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre heures... Je sais, je suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit.
Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas, tombait sur sa gaieté.
--Ah çà! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc été en Italie?
--Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement...
Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces silences qui repoussent les questions. Penché sur son assiette, il avait l'air d'être à cent lieues des gens et des paroles de là, d'être ramassé en lui-même et tout seul, absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, sans contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants.
La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant par-dessus la tête de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient même plus. Le café venait d'être apporté sur la table, quand Chassagnol appelant à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:
--Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais? L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les _Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs!
--Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde à l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, là-bas... de la musique! Voyons! un peu de couteau sur votre verre!
Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voilà qui vont être embêtants, à parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entraîna les autres femmes au dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de bancs, devant le cabaret.
Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une phrase commencée, arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes:
--Ah! les primitifs!... Cimabué! Des tableaux comme des prières... La peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie... Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingénu barbare...
Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en manches de chemise, il ôta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop à Anatole, mais parlant à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés de travers sur la chaux vive de la pièce, il continua:--Oui, la mosaïque byzantine, la cathèdre, la Mère de Dieu en impératrice, le petit Jésus porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_! une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de rubis, Memmi!... des rêves... des rêves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques de rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la terreur du décor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de Babylones... des femmes aux mentonnières de gaze près de grands fleuves verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments où il y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen âge de Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prêchée par Savonarole, l'ange de la peinture à l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des saintes comme des hosties... des hosties, des pains à cacheter célestes, hein, c'est ça?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer, celui-là... des plis cassés d'un style! des chairs souffrantes... des lumières boréales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphaël... C'est la Foi qui va à l'Académie... l'Art s'incarnant dans l'humanité... _Et homo factus est_... voilà, hein?... Et ses fonds! des rangées de crânes de sénats marchands... des profils vulturins penchés sur la délibération des intérêts... Et une variété dans tous ces gens-là! Il y a les virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En nova progenies_!... Baldovinetti... la Fête-Dieu dans une toile... Et puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins d'Antée dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la Renaissance, ces hommes-là!... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, le Précurseur... Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, il met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité... Il pose le toit de la crèche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jésus dans le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas, hein?
A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit les femmes crier: «En barque! en barque!» Et presque aussitôt une irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.
--La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole à une femme; et il passa un aviron à Chassagnol pour qu'il ne parlât plus.
Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café et des glorias, dans le tralala d'un refrain déchirant un couplet populaire.
Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant d'un côté, s'éclairait de l'autre du rose du soleil couché. Il ne semblait plus passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient des profils bizarres, menaçants; de grands noirs d'huile s'étendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une lanterne jaune accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit descendit en s'épandant sur le sommeil du paysage où les sonorités s'éteignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue, l'agaçante crécelle d'une grenouille, le roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait, jouait à cache-cache derrière les arbres, surgissant à leur bord et découpant leurs feuilles, puis passant derrière leur masse, et brillant à travers en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, une petite anse mystérieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient dans sa lumière tombée et coupaient sa face en deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voilée de dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient comme un fourmillement de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé, bercé par le clapotement continu de l'eau et par l'égouttement scandé de chaque coup d'aviron, comme par une mélancolique musique de plainte où tomberaient des larmes une à une. Une fraîcheur se levait dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages chauffés de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de chevelure...
Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majesté de sommeil de ce beau silence, glaçaient sur les lèvres la chanson, le rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, embrassait au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante sérénité d'en haut, regardaient au ciel... Et la bêtise même des femmes rêvait.
XXVIII
L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais, qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!
Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion; et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres, portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux, les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions, s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience, et de l'outremer dans les ciels.
Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la fin, préféra travailler pour M. Bernardin.
XXIX
M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occupé à faire des préparations anatomiques pour le musée Orfila. C'était un préparateur d'un grand mérite, auquel n'avait guère manqué jusque-là, pour devenir célèbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il était parvenu à conserver le poids et le volume de la nature à ses préparations; seulement il ne pouvait les empêcher de prendre, avec le temps, une couleur de momification qui détruisait toute illusion. Il proposa à Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à une belle et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au cinquième, à une petite chambre de domestique, trouvait là le membre préparé, et, à côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui devait lui servir de modèle pour les tons.