Part 8
»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter à la dame de la garde-robe de l'École, comme à la femme de M. Schnetz, et j'ai été très-flatté qu'elle me parlât de mon concours!
»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme ça! Ça doit te donner une assez jolie idée de la manière dont on vous met dedans. Vrai, c'est très-bien fait, cette scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça vous pince tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remué, la fatigue, l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: en est prêt à tout avaler.
»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un beau jour on voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du balcon de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de la mer à l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout s'est éclairé pour lui.
»En attendant, je travaille dur.
»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?
»Ton bon camarade,
»GARNOTELLE.»
XXII
Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un éditeur belge qui avait entrepris une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage des pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle décalqué sur la pierre, la pierre passée au gras, Anatole n'avait guère qu'à repiquer les valeurs qui n'étaient pas venues. Il en expédia près d'une centaine dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui étant payée quatre-vingts francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. C'était pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prospérité: il avait l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, où les cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour des quatre murs, et sortaient sur le palier.
Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des acquisitions de luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement diverses choses étranges.
Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un bouchon, un papillon.
Il acheta un _Traité des vertus et des vices_, de l'abbé de Marolles, dont il fit le signet avec une chaussette.
Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, peinte un jour de misère avec l'huile d'une boîte à sardines.
Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement de s'apprendre à jouer: _J'ai du bon tabac_... Après le clavecin, il acheta un grand morceau de guipure historique; après la guipure un canot qu'on vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever, sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.
Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement à une édition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit noir doublé en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier, remplacer la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, Anatole finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intérieur.
XXIII
--Garçon!... des huîtres... des grandes... comme votre berceau! Allez!
C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans la grande salle du restaurant Philippe, à une table en face la porte d'entrée.
Ce jour-là--le jour de la mi-carême,--l'idée d'aller au bal de l'Opéra s'était emparée de lui. Il avait réuni un gilet de flanelle, une paire d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'était déguisé en Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la couper, il se résolut à lui donner un accompagnement qui ôtât le manque d'harmonie à son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé, des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il était parti, allant devant lui, flânant. Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait devant les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra un divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant pas encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, et trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère des habitués, dans les allées et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de pomme et des oranges, assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. Arrivé à l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des cireurs de bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur à deux ou trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie _platine_, de leur répondre, aux applaudissements des groupes du passage. D'un de ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait l'air de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener faire une partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole avait ce soir-là un jeu étourdissant; il fit des séries de carambolages interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable aux effets de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le café troublé de voir, à travers son demi-sommeil, les fantastiques académies dessinées par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des derniers consommateurs enfilait si étrangement, lors des raccourcis du jeu, depuis le talon jusqu'à la nuque.
Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément au bal de l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité se laissait accrocher, arrêter au spectacle du mouvement entourant le bal, à ces figures qui sortent de ces nuits du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent des gros sous et des bouts de cigare derrière le Carnaval.
Et il était en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans un seau du bouillon à la file des cochers de fiacre, quand il vit au cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est l'heure d'avoir faim,--et renonçant au bal, il s'était dirigé vers Philippe.
Les masques arrivaient. Anatole criait:
--Oh! c'te tête!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires avec le clergé? «A la renommée pour l'encens des rois mages!...» T'es l'épicier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc! c'est indécent!...
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Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se poussaient pour entendre de plus près cette pluie de bêtises, apostrophes cocasses, baptêmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du Catéchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une à l'autre; et tous les soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper où les folies, débitées par Anatole, couraient à la ronde avec les bouteilles de Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se tordaient.
Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant son public, il se mit à danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses d'équilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, débagoulant, levant pour des toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une épaule de femme un baiser au hasard, criant:--Ah! ça me donne vingt ans de moins... et trois cheveux de plus!
Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme la pâleur d'une orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux de la salle. Dans la rue s'éveillaient les premiers bruits de la grande ville. Le travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. Anatole sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait dessous des ombres de misère et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures, des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de ce qui se boit, la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe là-haut!
--Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit à l'imiter, et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, à mesure, dans une bouche d'égout. La foule s'amassait, se bousculait, il en sortait des hourras, des cris, des têtes qui se disputaient une gorgée. La rue ivre se ruait à boire; le jour montait.
--Gare là-dessous!--fit Anatole; et tout à coup, lâchant ses bouteilles, il parut avec deux têtes encadrées dans l'anse de ses deux bras: l'une de ces têtes était la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête d'une débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la fenêtre, se penchant en dehors avec les élasticités d'un pitre sur un balcon de parade, il se mit à débiter, de la voix exclamatrice des _boniments_:
--Le Parisien, messieurs!--et il désignait le monsieur en habit se débattant sous son bras, en étouffant de rire.--Vivant, messieurs! En personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnommé _le Roi des Français_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! borné par l'Académie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de maladies particulières!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtré! du vin colorié! du bouillon économique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a même des espèces! qui digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! messieurs! est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à la campagne! D'humeur douce! il est facile à élever. On peut le dresser, quand on le prend jeune, à retenir un air d'orgue et à comprendre un vaudeville!... Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a inventé la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la dissection nous l'a fait connaître! On y trouve! on y trouve! messieurs! le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime à faire ses petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame, à présent!
Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner comme une poupée.
--... La Madame à ce monsieur-là! saluez!... Une bête! inconnue! une bête!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a été rapportée du Paradis terrestre! à ce qu'on dit! Quoique très-délicate! elle résiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bête! messieurs! se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible à sa santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées à la domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage! l'éclairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!... Très-facile à apprivoiser! Généralement caressante! susceptible de jalousie! et même de fidélité!... Enfin! messieurs! cette charmante petite bête! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!! pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!!
XXIV
--Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-là, en se sentant rudement secoué dans son lit. Il ouvrit la moitié d'un oeil, et aperçut Alexandre, dit Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.
--Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?
Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, qui ressemblait à un masque déteint du carnaval. La sueur avait pleuré sur ses grandes lunettes noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, lui donnait des luisants de poisson raclé.
--D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--ça te débarbouillera les idées. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promené sans parapluie... Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs à ton portier?
--Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout...
--Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin...
--Tiens!
--Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on te laisse dormir...
--Ah ça! quel jour sommes-nous?
--Dimanche.
--Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que j'étais raide...
Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.
--Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a des fuites... Ah! bien, voilà deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment volés... Le bon Dieu me les doit, oh! il me les doit...
--Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentré que dans la nuit du vendredi, à je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas vu...
--Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais!
--Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?
--Rien... non, là, vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon... des messieurs qui m'ont mené au café... et puis, à partir de là, psit! plus rien...
--Mais, où as-tu été?
--Pas devant moi, bien sûr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait galoper sur un cheval, dans une allée où il y avait de grands arbres... comme une allée de parc. Et puis, voilà... là, là.
Et il voulut se remettre du côté du mur.
--Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?
--Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, ça me revient... Oui, une chambre... très-grande... où il y avait des portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, en robe jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'était peint, mon cher! Imagine la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de village... des Chardin byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, d'autant plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une grande cheminée... Si j'avais des parents comme ça, par exemple, c'est moi qui les enverrais à une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai rêvé que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que ça me la donnait... Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on roulait la chambre dans une voiture...
--C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château près de Paris. Et puis, tu étais trop saoûl, on t'aura couché et on t'aura ramené...
--Possible... Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas savoir tout de même... Il m'est peut-être arrivé des choses très-amusantes... Il y avait peut-être des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah ça! j'espère que ce n'était pas des filous, ces gens-là... Pourvu qu'ils ne m'aient pas fait signer des billets, les imbéciles!... Avec tout ça, je vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en gros, moi... Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de suite sans me coucher?
XXV
Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de son existence, Anatole eut une velléité de travail; l'idée de faire un tableau, d'exposer, lui vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition, échauffé et monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses camarades d'atelier.
Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien. L'occasion était bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se remonta de couleurs. Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit à chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure d'un trait au fusain. Le lendemain, un peu mordu de fièvre, du matin, du commencement du jour à sa tombée, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages d'esquisse. On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.
Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite promenade sur la place de la Bastille, et, rentré chez lui, il donna vivement quelques indications dernières à un grand dessin choisi parmi les autres, et qu'il avait fixé au mur avec un clou.
Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa composition à la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-là riaient, assez étonnés de le voir piocher, et l'appelaient «l'homme qui a un chef-d'oeuvre dans le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa quelques jours à assurer consciencieusement toutes ses places.
Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa boîte à couleurs, l'ouvrit, la ferma, et à la fin se mit à jeter précipitamment les premiers dessous sur la toile.
--Ça me démange, vois-tu,--dit-il au camarade qui était là,--je reprendrai cela avec le modèle.
Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, et le sujet du tableau d'Anatole apparaissait clairement.
Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute son inspiration, n'était pas précisément une peinture: il était avant tout une pensée. Il sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau était en un mot la lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et colorée de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le portrait allégorique et la transfiguration de toutes les généreuses bêtises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute l'humanité dans ses bras, sa mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le socialisme brouillé qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier décomplété et dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, des apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprimés, les déshérités, un certain catholicisme libéral et révolutionnaire, le «Rêve de bonheur» de Papety entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_.
Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes d'Anatole! Imaginez une Salente du progrès, une Thélème de la solidarité dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout en haut du tableau, les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance, la Charité, devenaient dans le ciel, où l'écharpe d'Iris se plissait en façon de drapeau tricolore, les trois vertus républicaines: la Liberté, l'Égalité, la Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui abritait les poëtes et des écoles mutuelles, la Pensée et l'Éducation. Au-dessous de ce nuage, qui planait à la façon du nuage de la Dispute du Saint-Sacrement, on apercevait à gauche un forgeron avec les instruments de la forge passés autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la Maturité, l'Abondance, la Moisson: de ce côté, un soleil se levant derrière une ruche éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une soeur de Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient des hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements d'évêque, un frère ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se sauvait, tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se dressait, dont la main droite était transpercée d'un triangle de feu où se lisait en lettres d'or: _Pax!_
Ce Christ était naturellement la lumière et la grande figure du tableau. Anatole l'avait fait beau de toute la beauté qu'il imaginait. Il l'avait flatté de toutes ses forces. Il avait essayé d'y incarner son type de Dieu dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de ressouvenirs de lithographies d'après Raphaël, et un reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; et battant le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme un air de cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois à un Arthur du paradis et à un Mélingue du ciel.
La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il «tenait» son tableau. Puis il arrêta un modèle. Le modèle vint: Anatole travailla mal; la séance terminée il ne lui dit pas de revenir.
Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après nature. Il ne connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose là devant le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de près, la lutte acharnée, passionnée, de la main de l'artiste contre la réalité visible. Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le dessinateur en arrière, et lui font contempler un instant, dans un mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son modèle.
D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, de vérifier la nature: il avait ce déplorable aplomb de la main qui sait de routine la superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de _chic_, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs d'école, une habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition de vieux croquis. Malheureusement il était adroit, doué de cette élégance banale qui empêche le progrès, la transformation, et noue l'homme à un semblant de talent, à un à peu près de style canaille. Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait guérir de cette triste facilité, de cette menteuse et décevante vocation qui met au bout des doigts d'un artiste la production d'une mécanique.