Part 7
L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié du lit, et se dressant sur son séant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose, vous n'avez pas faim?
--Si,--dit Anatole,--j'ai oublié de déjeuner ce matin.
--Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.
Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, et où Anatole n'osa pas lui parler:
--Vous me réveillerez à dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous entendez, à dix heures!
Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que croire de ce prodigieux garnisaire installé chez lui, tombé de la lune dans ses draps.
A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là-dessous devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la malle de leur compatriote.
--Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme après avoir donné à Anatole toutes les explications du sujet.
--Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit.
--Tiens?... Ah! bien, très-bien... Vous coucherez dans le lit, la nuit... moi le jour... Nous nous relayerons.
Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait, comme il le voulait.
La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence.
XIX
Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen, accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine. Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là, avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans atelier venant exécuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par Anatole ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là, il sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer.
Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité, généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des absinthes et des anisettes panachées.
Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux, les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe.
Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, semés dans l'atelier, apportèrent bientôt à cette furie d'exercices une terrible surexcitation. Anatole et ses amis conçurent une grande idée qui, à peine réalisée amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du Cirque. A douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. Chacun représentait à son tour une puissance coalisée, et quelquefois deux. La table à modèle était la capitale où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la table figurait le praticable imité du fameux tableau des neiges du Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor était simple: on ouvrait la fenêtre. Une femme de la société, qui raffolait du talent de Léontine, fut chargée du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une boîte de sardines appliqué sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufragé à Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues de la grande armée admirablement passées par Anatole à cheval sur une chaise. Il excellait à dire, d'après les plus pures traditions de Gobert: «Toi? je t'ai vu à Austerlitz... A cheval, messieurs, à cheval!» On vit aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où le roulement des tambours était fait avec un bruit de lèvres, et la sonnerie des clairons imitée dans le creux du bras replié. Mais ce qu'il y eut de plus beau, ce furent les batailles acharnées, héroïques, traversées de furieuses charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, couronnées de la lutte suprême: le combat du drapeau! Triomphe d'Anatole, où serrant contre son coeur la flèche de son lit, il luttait, se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du manche à balai vainqueur tous les ennemis de la France!
XX
Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier et cette vie d'Anatole:
«Punaisiana, route de Magnésie
Septembre 1845
«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de lettre, sans un mot! et je suis sûr que tu n'es pas même mort, ce qui serait au moins une excuse. Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je te pardonne, au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas dormir. Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec Dosiclès, lequel, pour m'honorer, m'a mis dans un lit où les draps sont brodés de fleurs en or d'un relief désespérant. J'étais si éreinté ce soir, que je commençais à dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je dormais... quand tout à coup, je me suis aperçu que chacune de ces fleurs d'or était un calice... un vrai calice de punaises! Et voilà pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci des journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que je fasse avaler à quelqu'un.
»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, une escorte d'une douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidèle Omar. D'abord des sentiers, des chemins bordés de lauriers-roses et de grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros comme une chèvre, qui venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions à monter la montagne: alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, des pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la création, des arbres pleins de vie et pleins de siècles, de vrais morceaux d'immortalité de la terre, qui font le respect avec l'ombre autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, qui se sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient jamais vu de bêtes d'une espèce comme nous. En haut, malgré un froid de chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous restons une heure à regarder ce qu'on voit de là: le Bosphore, les îles, la côte de Troie, blanche, avec des éclats de carrière de marbre, étincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une turquoise translucide, vois-tu cela?
»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés par de grands cyprès, de la bonne bête de grosse verdure, comme en Normandie; des vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches jaunes, des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des vignes emmêlées aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus, tentants, tombant à la portée de la main; entre les éclaircies des arbres, des champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre à grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me semblait être sur la grande route du paradis, animé par un peuple de paradis qui semblait enchanté de nous voir manger ce qui lui appartenait. Nous croisons des zebecks aux étendards rouges. Nous passons de petites rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu'à un déménagement du pays: cela se compose d'un petit âne blanc sur lequel est un grand diable de nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un coq; puis un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la femme nº 1, montée à califourchon, et flanquée devant et derrière d'un enfant; puis la femme nº 2; puis un ânon et un mouton en liberté, qui suivent la famille à peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: nous tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande immobilité découpée sur le ciel, au chant grave, les yeux tournés vers une mosquée: je t'assure qu'ils dessinaient une crâne silhouette de la _Prière orientale_. C'est seulement à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa, où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu absolument nous héberger, nous fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était comme mon lit de fleurs!
»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense oasis, un bois d'arbres énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre d'une forêt, des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et rejaillissants du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un serpentement de jolis ruisseaux clairs, et là-dedans, dans cette ombre, cette fraîcheur, ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens ayant accroché aux branches leur vie errante, campant là avec leurs tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes, forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfoncée en terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur leur tête des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure, des femmes près de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes odoriférantes, d'autres occupées à donner à de petites bouches leurs seins bronzés, des petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'étoffe dorée; tous, barbotant, s'éclaboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant après des oies effarouchées... Et aux arbres, des berceaux d'enfants, nids de loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les trouvailles des routes...
»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!
»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.
»A toi, vieux.
»N. DE CORIOLIS.»
XXI
«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.
«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!... Ah! mon ami, si je l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est!
»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû t'écrire cela, nous avions pris, il y a près de trois mois, un voiturin à Marseille. Nous étions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et Charmond, le musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal flâné en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, c'était le grand jour. A trois heures, nous étions dans un endroit appelé Ponte Molle. Nous savions que les camarades viendraient à notre rencontre: il y en avait quatre. Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui nous étions à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et pas seulement du froid, un air tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. Avec ça, ils étaient mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai demandé à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac qui a été chez nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, comme mystérieusement, qu'il n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien changé, qu'il avait une espèce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. Et comme ça toute la route, ç'a été un tas de mauvaises nouvelles des uns et des autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous. J'oublie de te dire qu'à Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il faut que je te dise quelque chose, mais cela tout à fait entre nous, je te demande le secret: ils sont ici très-malheureux d'une aventure arrivée à Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il paraît, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement. Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la déconsidération que cela jette sur l'Académie, et la position fausse où cela nous met tous à Rome.
»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a des obélisques de chaque côté, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il paraît que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis, nous avons monté, et nous sommes arrivés, comme la nuit venait à la villa Médici. On nous a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des chambres comme ça: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an, à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'_Ave Maria_ a sonné: cela sonne le dîner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus à la salle à manger. C'était lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. Il y avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous ôtaient d'avance l'appétit. J'ai aperçu que c'était peint en rouge, et qu'il y avait au fond le Faune appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! On était séparé: chaque année avait sa petite table. Les vieux prix, les restants à l'école, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une un peu exhaussée. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, à présent. On a passé la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la soupière nous est arrivée à peu près vide. Personne ne se parlait. Il y avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il y eut une voix à la table des professeurs: «--Ah! voilà les nouveaux...--Il est bien laid, celui-là...--Lequel?--On dit que le concours était bien faible...» Nous avions le nez dans notre assiette. Il nous arriva une boîte de sardines où il n'y avait plus rien au fond que des arêtes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans la salle un grand brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre, puis un autre. Alors il partit des tables: «Sont-ils embêtants, avec leur fièvre, ceux-là! C'est agréable pendant qu'on mange, d'avoir l'hôpital à côté de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé quelques tirans du bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son entrée, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des éperons, une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs... C'est révoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arrivé à cette impudeur-là. Là-dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!... Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour en manger une autre... Il y avait même Châtelain qui avait son couteau... Et personne n'essayait de les séparer! On devient de vraies bêtes féroces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il s'est sauvé dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais que l'ordinaire, et Grimel a proposé gentiment de boire à la santé des nouveaux, en nous disant qu'il «espérait que nous ferions honneur à l'Académie, et que nous reconnaîtrions la généreuse hospitalité que nous y recevions.» Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. On est passé au salon. Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval au salon? C'est une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix, et on m'a conduit à ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma malle, rien de plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore que...»
«Du même endroit. Octobre 1845.
«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oublié dans un coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit.
»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'éteint. Je la tâte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte: pas de lumière. Je me risque dans de grands diables d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit à tâtons. Je prends mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, je vais fermer l'oeil... voilà de la lumière qui se met à serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on me jette dans ma chambre une avalanche de meubles.
»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement jusqu'à la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est l'église San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi à aller à Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la salle à manger, et des nappes. Les cheveux blancs de Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les fiévreux étaient de faux fiévreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La dispute à table était en imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. Le meuble de dessous mon lit était percé, et ma bougie était un bout de bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les scélérats! les ai-je assez amusés! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux, et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme qui rentre désespéré dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur, tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble où la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamné à cinq ans de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans le voyage, avec le geste imbécile qu'on a à se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant bêtement d'une main, tenir et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en chemin d'une Italienne très-gentille que j'avais rencontrée dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant à l'Académie une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet était en italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau à la bouche, et où j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus près de la bougie, et en m'enduisant plus fiévreusement le nez... ça devait être trop drôle!