Manette Salomon

Part 6

Chapter 63,888 wordsPublic domain

--Insensée!... là! insensée!... l'idée d'une fournée d'avenirs!... d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir... tout cela! vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patenté par l'Institut! Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas... Car le talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans autre chose..., c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui... Tiens! par exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là, hein?... eh bien, cette faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette faculté de mettre dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien du XIXe siècle, avec tes yeux... je ne sais pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problème, cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui donnerait peut-être une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi, c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'École, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés... tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre! Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, là!... Gardez donc de la flamme dans la tête, de l'énergie, du ressort, les muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans cette existence qui tient de la communauté, du collége et du bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans cette pension! «Une cuisine bourgeoise», comme l'a appelée Géricault... Rudement juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le _sursum corda_ de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce douceâtre et endormant bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver, rien risquer... Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux ou trois qui ont passé par là... quatre, si tu veux, mais pas plus... pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est pas là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème... Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille qui l'appellent... Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent l'artiste aille ou il voudra, en Grèce... c'est aussi classique que Rome, à ce que je crois... en Égypte, en Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où, au diable s'il veut! partout où le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris... Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir... Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi... comme des autres. Pardieu! tu arriveras à sacrifier «aux doctrines saines et élevées de l'art»... Doctrines saines et élevées! C'est amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault? Est-ce ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la Mecque du _poncif_... Et voilà! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y est...

Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont les théories, les paradoxes, l'esthétique semblent se griser à la nuit de l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type de ce génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de café, les coudes sur les journaux salis et les mensonges fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des bougies éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas roulés sur les billards par les garçons en manches de chemise.

A une heure, le maître du café fut obligé de mettre à la porte les deux amis. Chassagnol s'égosillait toujours.

Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrière lui, en homme accoutumé à monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait dîné une fois, ôta son habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une pipe sans cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, et resta, toujours parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût offert la moitié de son lit pour obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de ses rêves.

Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, emboîtant son pas, l'accompagnant au restaurant, au café, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant à parler, à théoriser, à paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt jamais à la bouche le nom d'un père, d'une mère, d'une maîtresse, de n'importe quel être à qui il tînt, d'un pays même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet homme bizarre et secret, dont la science même venait on ne savait d'où.

La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui était venu s'asseoir à leur table de café. C'était son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un café à un autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les avait quittés la veille, les quitter de nouveau quelques jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu une nouvelle intimité d'une moitié de semaine.

XVII

Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait dans l'atelier à l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il avait le petit air modestement fier qui s'attend à des félicitations.

--Vous voilà, petit misérable!--lui cria Langibout d'une voix terrible dès qu'il l'aperçut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir? Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant... Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que vous seriez capable de peindre une académie, petit animal? Vous serez refusé au second concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le faire manquer à Garnotelle! un garçon qui sait, lui, et qui est à sa dernière année... Ah! si c'était arrivé par exemple, je vous aurais flanqué à la porte! Je vous aurais flanqué à la porte!...--répéta plus vivement Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la tête sur son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent là toutes les félicitations de Langibout. Du reste, il ne s'était pas trompé: la semaine suivante, au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé. Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer en loge.

Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité: la patience. A force d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient assurer et promettre le prix de Rome.

Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance opiniâtre du succès pour cet élève persistant et méritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude et une parité d'origine, une ressemblance de son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de Flandrin à son caractère, à cette ténacité que Garnotelle mettait en tout, apportant à la plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.

Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas naître à Paris, et de trouver, autour de sa misérable vocation, toutes les protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire de clocher.

Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait logé dans un hôtel vertueux, où les moeurs des pensionnaires étaient surveillées par un hôtelier tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté de deux cents francs, lors de sa réception à l'École des Beaux-Arts. Au bout de deux médailles, il avait été porté à dix-neuf cent francs. Une pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût produit, des commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrière lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces mains qui jettent au commencement de la carrière de quelqu'un du pays, les recommandations de l'évêque, l'influence toute-puissante du député, le tapage d'éloges de la presse locale.

Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève n'étaient pas rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernière année de concours; et Langibout avait beau se répéter toutes les chances de ce talent honnête et courageux, ses titres à la justice charitable du jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses répugnances.

Le programme du concours de cette année-là était un de ces sujets tirés du _Selectæ_, que semblent régulièrement tous les ans dicter à l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'André Bardon: «Brennus assiégeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le défendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases et les statues sacrés, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bénissent._»

Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son tableau, travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement de toute sa volonté, une rage d'application, le suprême effort de toutes les ambitions et de toutes les espérances de sa médiocrité.

Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car à ce concours, les élèves ne s'étaient pas contentés, selon l'habitude ordinaire, de _saloper_, c'est-à-dire de faire des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, sous prétexte de faire son portrait, les concurrents s'étaient rendus visite les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontanée des jugements de rivaux, le prix avait été décerné d'un commun accord à un tout jeune homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce jugement était confirmé par le public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la banale rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequiné de la scène, la déclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui étaient opposées comme supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées de verve. Et pour la première place, elle était donnée sans conteste à la toile de Lamblin, à laquelle les plus sévères accordaient une rare solidité de couleur, et le plus grand goût d'austérité tragique.

Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité, aux bonnes moeurs du travail, au bon élève rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.

Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce soir-là, au dessert du dîner, et populaire le lendemain:

«Gn'y en a, Gn'y en a, Que c'est de la fameuse canaille!...»

XVIII

Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent; en un mot, _s'établir_ peintre.

Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent.

Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.

L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.

Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder.

--Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout occupé à faire des ablutions froides.

L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse tête à barbe dure.

--Proférez des sons,--dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut expliqué le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie, vous?

--Parfaitement,--dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de sa vie un crayon lithograhique.

--Où demeurez-vous?

--Rue du Faubourg-Poissonnière, nº 31.

--Garçon!--cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel, qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,--fermez ma malle, et un commissionnaire...

Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et ses espèces de manières de fou.

--Partons!--dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé.

Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre, concentré, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses épais sourcils froncés des méditations farouches. Il avait l'impression d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus tout, un poignant sentiment de honte. L'idée était horrible pour lui d'introduire cet étranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, il se serait sauvé à un tournant de rue.

Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine la grande malle dans la petite chambre, et que la pierre fut posée sur la table qu'elle couvrit, l'homme, après avoir mesuré de l'oeil la hauteur et la largeur de la mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher.

Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait à préparer dans sa tête une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.

Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur atelier! Il ne dit pas un mot.