Part 5
Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour où était l'atelier de Langibout, il y avait un établissement de bains. Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au bain le matin, à traverser une haie de grands diables garnissant, à l'heure du déjeûner, les deux côtés de la cour, campés contre le mur, en vareuses rouges et la pipe à la bouche. Quand elles sortaient de l'établissement, charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, elles avaient à déranger des lazzarones couchés en travers de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les jours de gaieté de l'atelier, on les faisait s'arrêter dans l'angoisse d'une détonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel un élève menaçait de mettre le feu avec une grande feuille de papier allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mères, et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, la maîtresse des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, qui, prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, s'était livré contre tout l'atelier à un éclat de colère.
Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice en frappant son commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait été retenir dans un grand établissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, avec leur adresse sur les planchettes de derrière des huit tonneaux, étonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'établissement de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait avec délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à côté, quand la porte s'entr'ouvrit.
--Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et bredouillait.
--Salut, messieurs...--répétèrent aussitôt, aux quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens répercutant l'accent de l'homme avec une fidélité d'écho.
L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. C'était un grand homme gauche, aux traits purs, réguliers, à la lèvre un peu tombante, à l'air ingénu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le rire.
--Salut, messieurs...--reprit-il avec sa même voix embrouillée.--Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des boîtes de fusain que je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des estompes... de très-belles estompes en peau... j'en ai aussi en linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.--C'est-il des canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventées... Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures avec M. Gigoux... Ils ont compté... tenez, messieurs, regardez... depuis la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance que de la rotule au bassin... Vous mettez un peu de cire là-dessus... Voyez-vous: ça hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole?
--Oui, père Mijonnet... Mettez-m'en là pour deux sous... Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez là?
--Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire...
Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons.
--Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On me disait toujours que j'avais une tête de bénédictin... Alors, je m'ai fait couper tous les cheveux, là-dessus, sur la tête... et je m'ai fait mouler presque jusque-là...
Et il montra le milieu de sa poitrine.
--Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas... je ne désenrhumais pas, figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a eu pitié de moi: il m'a donné cette perruque-là... Je ne m'enrhume plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des femmes que je la mets...
--Satané farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Théâtre-Français, qu'est-ce que nous en faisons?
--Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! voilà... On avait été gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait prêté une toge, il m'avait appris à me draper. Il m'avait même fait des sandales, vous savez, avec des lanières rouges... Voilà ces messieurs du théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés... Ils m'ont mis tout de suite au premier rang des comparses, sur le devant... même que je disais: «Mort à César!...» Tenez! messieurs, je me posais comme ça,--il se drapa dans son paletot,--et je criais...
--Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix même de Mijonnet.--Oui, je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer du théâtre.
--Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. Il faut que vous vous moquiez... Vous êtes toujours à taquiner le pauvre monde,--bredouilla doucement et plaintivement le père Mijonnet.--Mais c'est des histoires... J'ai toujours été très-convenable aux Français... Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»--Et il s'arracha une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de Brutus!
--Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là... Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous... Vous étiez né pour la déclamation... Non, vrai, je ne vous fais pas de blague... Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter la _Chute des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet.
--Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites là,--dit sans se fâcher le bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.
--La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas de tortillons!--cria l'atelier.
--Vous le voulez, messieurs?
De la dépouille de nos bois, L'automne avait jonché la terre... . . . . . . . . . . . . . . . . . --De la dépouille de nos bois, L'automne avait jonché la terre.
Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; c'était Anatole.
--Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bête: je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez...
Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:
Le rossignol était en bois, Bocage était au ministère...
--Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme ça dans le livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voilà des bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains apportés de la rue Taranne.
--C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hâta de répondre Anatole, éclairé et traversé par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on vous offre... une gracieuseté de l'atelier... Vous avez le choix des baignoires...
--Tout de même, je veux bien... si ça vous fait plaisir, messieurs,--dit Mijonnet, charmé de l'idée de prendre un bain gratis.
Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position, regarda timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder à dire timidement:
--Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est ce pas?
--C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier à l'ensemble et le sérieux d'un choeur antique.
Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait d'un bain à l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât pas, Langibout entra brusquement et violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision à cheval entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras:
--Comment, grand imbécile! un vieillard comme vous!... vous prêter à des farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez les pieds ici...
Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à les passer vivement, sans s'essuyer.
Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était silencieux, consterné, écrasé sous la colère muette du maître. Anatole, enfoncé dans le collet de sa redingote, ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son esquisse, n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage tomberait sur Mijonnet.
Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son épaule:
--Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver...
XV
Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition.
Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M. Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des _pensums_ et de la grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles néo-grecques menant Aristophane à Guignol.
Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans un musée de chefs-d'oeuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même: c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance, les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.
Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois d'avril 1844.
Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures, l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les élèves sur le pas de leurs cellules. Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur toile et le camarade pour n'être pas _chipés_. Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse, travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux.
XVI
--Ah! mon cher, quelle chance!--s'écria Anatole en rencontrant, à un coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes.
Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya.
--Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt d'esquisse pour le prix de Rome!
--Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il l'emmena du côté d'un café qui répandait sur le pavé le feu de son gaz. Arrivé à la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la première banquette sans rien voir, sans s'occuper des garçons plantés devant lui, des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'être pas dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rêve de six cents niais... tous les ans, six cents niais!
Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'étranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaçait sur ses traits crispés. De ses mains tressaillantes de violoniste, agitées au-dessus de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses idées, remuaient autour de son front le magnétisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné. Un rire mécanique et fou mettait une espèce de hoquet dans sa parole coupée, hachée; et l'on eût cru voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches de l'opium.
La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement d'une source qui a rejeté ce qui l'étouffe et lui pèse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'idées et de mots, qui roula autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.