Part 4
Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit à Anatole:
--Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi...
--Oui, je viendrai avec Garnotelle.
X
On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.
A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser.
--Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?--demanda la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra une petite fille aux yeux bleus.
--Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant:
--Viens un peu, petite...
Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.
--Ah ça! la mère je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille...
--Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les médecins disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale... Ce n'est pas que ça me gêne autrement pour n'importe quoi... Mais voilà deux ans au moins que je ne puis plus hancher...
--Une petite tête qui m'aurait été...,--fit Coriolis qui continuait à examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mère, je pars... A propos, quelle heure est-il?
Il regarda sa montre.
--Diable! nous n'avons que le temps...
Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.
--Ne la grondez pas, la mère... Ce n'est pas sa faute à cette enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bête, ces petites bêtises-là, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y pense... Quand on va là-bas, on ne sait trop si on en reviendra... Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien vingt francs au Mont-de-Piété... Et toi,--dit-il à Garnotelle,--qui vas attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en corail pour te défendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma roupie?...
Il regarda par terre.
--Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne cherchez pas, la mère... Si elle était tombée on la verrait... Je l'aurai sans doute perdue.
Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu vite... Et en route!
XI
--Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier.
On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.
Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage école des artistes sous la république une et indivisible, les misères mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre que cela lui donnait.
Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un _regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.
Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne, l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le _strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il cherche celui-là»,--disait naïvement aux autres élèves Langibout, confondu dans sa courte science d'érudition.
Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement, l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté: ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse, paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!... En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte, ces jambes-là, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...»
Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.
XII
_Monsieur, Monsieur ANATOLE BAZOCHE, peintre, 31, rue du Faubourg-Poissonnière. Paris France_
Adramiti, près et par Troie (_Iliade_). Affranchir.
«Mon vieux,
«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il faut te dire par là-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser... Tu permets? je lâche ma phrase: elle s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope, sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bardés, bossués, chargés, hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, écoute l'inventaire: deux cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale!
»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle m'avait tapé au coeur... Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette couleur-là... Seulement, il y a un embêtement,--ne le dis pas à ces animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de nuage... Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve le besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer...
»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.
»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des musiciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette agonie d'un autre petit...
»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque dans la campagne, sur une route conduisant à la plaine et descendant à la mer que domine le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds dehors, et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste à la rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de la journée, un moment de solennité pénétrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant en liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des bergers au chantonnement mélancolique, à la petite flûte aigrelette; enfin vient l'armée des chèvres et des moutons. Et à mesure que tout cela passe, les chants, les clochettes, les piétinements, les marches traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes qui vont s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te dise? il me vient une émotion si bonne, si bonne... que c'est stupide de t'en parler.
»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu ouvert à tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour, veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caïque à Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. C'était éclairé à _gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumière des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une épinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.
»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous ceux qui ne m'auront pas oublié. Écris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des bêtises, surtout: ça sent si bon à l'étranger!
»A toi,
»N. DE CORIOLIS.»
XIII
Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application soutenue et prolongée.
En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près, l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur.
Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies vivantes jetées au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misère, le besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de copier à la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures, des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son oeil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit: deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs. Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en parlant de son coeur, parlait toujours du nez.
Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait avec un accent de désespoir presque maternel:
--Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique en amour!--Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les illusions qu'il avait déjà perdues.
Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée, une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique, un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du quartier.
C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à l'appartement. Là-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: un cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier, mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de tapis.
XIV
Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité de mystificateur, Anatole imaginait, à peu de temps de là, une autre vengeance contre une autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible semonce de Langibout.