Part 34
Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter, il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment à ses oeuvres passées, et, redressant l'homme dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.
Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette avait su obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaisît de ces deux toiles, _la Révision_ et _le Mariage_, qu'elle disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été vendues, données à un marchand de tableaux. De là, l'une de ces toiles, _la Révision_, passait chez un amateur, homme du monde, élégant brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup».
Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu attirèrent l'attention sur «le maître de _la Révision_». Accouru à la vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855. Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme méconnu.
L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence: un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille francs.
Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le premier, rompit le silence, en allant à elle.
--Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa tomber avec un accent de mépris: _les affaires_.
--Ma _Révision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que ça me fait quelque chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie... rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait vos bottes!... Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre... je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!... Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du public!... un misérable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Révision_ sur la table, dans les enchères, je regardais... Il y a des choses là-dedans... l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!... On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'était beau dans tous les yeux qui regardaient!... A présent? Mais je ne saurais plus _fiche_ une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,--vous, à force de tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!... et l'argent que vous auriez gagné, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça... Vous m'avez passé de votre sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vidé l'artiste!... Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur homicide--des jours... où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette vie-là!...
Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée:
--Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi... Manette! Manette!
Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:
--De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que ça?... Eh bien, attends.
Il sonna.
Une des bonnes parut à la porte.
--Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en haut...
La bonne ne bougea pas et regarda Manette.
Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui, monsieur...
Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la lui retirer des mains.
--Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton supérieur,--vous avez assez fait l'enfant... En voilà assez...
Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là, de force, il la fit tomber dessus, assise, brusquement.
Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se tordait,--puis Manette.
Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.
--Restez là!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde...
Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et de cette agonie de ses oeuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout, une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette, il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe.
--Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!--lui dit-il.
--Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le lingot au bas de sa robe brûlée,--me brûler!... Il a voulu me brûler!
--Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai plus besoin de vous.
Et il retomba, brisé, sur le divan.
CXLV
De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas été écarté par Manette: c'était Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la considération, le respect que lui inspirait le succès d'argent. Elle le recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries d'infériorité et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans l'orgueil de sa valeur méconnue.
Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les hostilités d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une sorte de déférence; et l'homme arrivé semblait encore goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se frotter à l'amitié du gentilhomme.
Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des événements qui le portaient à ce rapprochement. Nommé à l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dénoué son mariage avec la fille du membre de l'Institut qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il eût mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons procédés de son côté, ce mariage manqué avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait, par une malheureuse coïncidence, avec un revers de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps où il venait d'entrer une froideur, une réserve presque hostile. Il se retournait alors vers le ministère, les liaisons gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait jouer là, la pesée de sa personnalité et de ses recommandations, il essayait, par les récompenses, les commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientèle avec laquelle il pût faire contre-poids à l'opinion publique et regagner de la considération.
--Allons! mon cher,--disait-il un soir à Coriolis dans l'atelier à demi sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de l'enfantillage...
Coriolis se promenait à grands pas.
Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle avait un sourire méprisant, presque cruel.
Il y eut un long silence.
--Tiens!--fit à la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour refuser...
--Ah! c'est bien heureux,--dit Manette.
--Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_... Manette peut acheter du ruban rouge... Dès demain on aura ta réponse... J'irai moi-même...
Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité.
A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main de Garnotelle.
Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de modestie.
Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot à Manette.
CXLVI
En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait, n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur imbécile.
De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité, de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases, sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta, bras cassés, accablé, assommé.
Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant une rente annuelle.
C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière scène avec Manette.
CXLVII
Alors commençait pour tous les deux le supplice du concubinage.
Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amassées par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dévorer d'avilissements, de chagrins, de désespoirs. Elle discernait distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de l'homme pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire à côté d'elle, les mauvaises pensées, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les injures qu'il retenait, les révoltes qu'il taisait, elle les sentait sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de femme, à des ménages qui passent; il la blessait avec ses rêveries qu'elle croyait voir aller vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une félicité manquée.
Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement que les brutalités d'un homme, les derniers liens attachant Manette à Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et qui demeure sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, qui a encore la chaleur de ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son âme se referma, avec l'amertume de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces pardons qui montent du côte-à-côte de la vie, à ce qui se laisse attendrir, désarmer par l'existence à deux et le contact du souvenir.
Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres éteintes de leurs années vécues, l'horrible détachement de mort qui s'établit entre deux êtres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis à tous les instants de l'existence, et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable éloignement du père et de la mère, que rien ne rapproche plus, pas même les jeux de leur enfant à leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie, tiraillée et contrainte, pareille à la chaîne qui rive la haine de deux forçats, cette vie en commun où chaque frottement est une irritation, où l'instinct même des corps s'évite et se fuit, où l'homme et la femme mettent la séparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils avaient peur de mêler leurs rêves!
Heure épouvantable de ces amours, qui donne à l'amant la terreur de cette moitié de lui-même, assise dans son intérieur, entrée dans sa maison, et qui est là, contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de la chasser, et sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude, parce qu'elle le connaît lâche et se manquant de parole à lui-même, parce qu'elle sait que son coeur est à l'âge des bassesses de coeur d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!
Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage à leur accouplement, à l'indissolubilité d'un lien intime intolérable et détesté, il semblait se dégager de Manette contre Coriolis une espèce d'hostilité originelle. L'éloignement de la femme paraissait se compliquer et s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, en revenant aux préjugés des siens, revenait peu à peu aux antipathies obscures et confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant, impersonnel, irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la personne de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans le creux de toute âme juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de siècles d'humiliation, tout ce qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, naturel, presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un roi juif de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces ivresses où l'on s'ouvre, il répondait à des amis qui lui demandaient le plaisir qu'il pouvait avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de chrétiens!»
Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure d'une femme, Manette les goûtait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine.
La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme d'une autre foi, d'un autre baptême, d'un autre Dieu; en sorte qu'on aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de dix-huit siècles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de la race indo-germanique et de la race sémitique, là, en plein Paris, dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.
CXLVIII
Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur, dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter religieusement ses paroles:
--Oui, ma chère dame,--disait sentencieusement Anatole,--voilà la recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La première fois, on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde, plus de ça..., on devient sage... Et comme j'ai un véritable intérêt pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous donner mon expérience _à l'oeil_... La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs... Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune pour les lumières et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge... Alors vous repiquez les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de chrome à quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans économie qui fourrent là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouvé le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte qu'un sou de plus que le bleu de Prusse...
En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.
--Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,--à demain...
A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de la bonne laque fine à neuf sous!...
Et il marcha vers Coriolis.
--Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!...
Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de lâcheté...
Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés.
--Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive avec l'âge... la Parque qui se lève dans la femme... ce nez qui devient crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah! les femmes!... Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi?
--Oui, une pauvre diablesse... Ça a été riche, élevée dans le luxe, au piano... Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent d'agrément...
Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades.