Manette Salomon

Part 33

Chapter 333,805 wordsPublic domain

La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris, en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à-tête, l'habitude que chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, le tenant lié par cet immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger, ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions. Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que par le petit objectif de la femme qui les a.

Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme, des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui. A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.

Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite, _retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes, Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel, c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid. Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer.

CXXXIX

La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des autres.

Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il, s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en s'excusant sur des prétextes.

Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur, l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions, l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer, l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des gens qui ne viennent que pour manger.

Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers fidèles:

--Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant.

--Pourquoi?

--Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!... Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme... pas poliment... d'aller se coucher!

CXL

Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.

Son petit logement n'était plus son grand et large appartement de la rue de Vaugirard. Son atelier, dépouillé de ce clinquant d'art sur lequel l'oeil du coloriste aime à se promener, semblait vide et froid, presque pauvre.

Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne cuisinière, étaient installées les deux cousines de Manette, deux créatures à la désagréable tournure hommasse de bonnes de province, l'une retirée d'un service de ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, où elle soignait les fous.

Manette avait encore établi dans la maison sa vieille mère dont la colonne vertébrale était presque entièrement ankylosée, et qui, clouée et roide, restait à l'angle d'une cheminée, à un coin de feu, avec son serre-tête noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage grommelant et redoutable de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, à la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de couleur: c'était un frère de Manette. A de certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces _nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du petit village de Bischeim, près de Strasbourg.

Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, montait à la dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines, conservées par la province plus près de leur culte et de leur origine, défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et les oublis de la Parisienne. Elles la renfonçaient aux pratiques et aux idées du judaïsme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le sang qui ne paraît plus du tout l'être.

Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gardé de ce côté de secrètes attaches. Il ne s'était guère passé de samedi sans qu'elle menât ce jour-là sa promenade vers une petite place située à l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de l'après-midi que font là les juifs. C'était comme un besoin pour elle de passer et de repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la semaine comme une espèce de communion avec les siens et avec une humanité de sa famille.

On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes tuées selon le rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute rue des Rosiers. Maîtresses de l'intérieur, les femmes de la maison ne se gênaient plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages pour lesquels il avait de la répugnance.

Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant que taquiner, irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il sentait la domination hostile de ces femmes toucher à l'affection du son enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il grandissait, lui semblait aller à ces étrangères, se complaire dans leurs jupes, comme s'il était instinctivement attiré par une sympathie mystérieuse de consanguinité. Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille mémoire chevrotante, versant à la jeune imagination de l'enfant le merveilleux du _Zeanah Surenah_, lui rabâchant des choses de vieux livres écrits en germanico-judaïque, le tenait charmé, ébloui devant les contes de l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois cents pieds, dont le rôti sera le taureau Behemot mangeant tous les jours le foin de mille montagnes.

CXLI

Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.

Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de la sérénité des champs. Et il était heureux de voir un brave homme heureux.

A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit à dire Crescent...--J'ai été si habitué à le voir avec vous...

--Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrassé.--Il est venu dîner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas pourquoi...

--Oh! il a assez mangé ici...--dit Manette.

--Pauvre garçon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes sur lui au ministère pour la commande que je lui ai fait avoir... Il paraît qu'il ne finit pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.

--Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie couleuvre...

--Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse de misère tout de même dans nos états, quand on reste en route...

Et changeant de ton:--Ah çà! toi,--dit-il brusquement à Coriolis,--tu m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout ça... il me faut mon dessin... Où est mon dessin?

--Tiens! là, au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est ça...

Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à feuilleter: c'était un choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de Coriolis, lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose représentant de l'argent. Et presque aussitôt:--Non, pas le rouge,--lui cria Coriolis,--l'autre, à côté... le vert... tiens... là...

Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.

Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit à Crescent.

Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement la main et sortait sans saluer Manette.

CXLII

Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis, le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari. Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison.

Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires.

Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés, dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate, embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de leur humilité et de leur sujétion au logis.

Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries, des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences, ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la soirée.

On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.

CXLIII

Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à son inspiration.

Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne tardait pas à abandonner son oeuvre commencée.

Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres, avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie, l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le caractère jusque dans le talent.

Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle. Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux, la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses «rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de celui-là, des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes d'appétits tournés vers le succès.

Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui, plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation, avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté, indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste.

Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui.

CXLIV