Manette Salomon

Part 32

Chapter 323,847 wordsPublic domain

--Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce paquet-là... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme ça tranquillement sur nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me reconduiras au chemin de fer...

--Et les bêtes, madame Crescent?

--Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que ça vous fait dormir de l'entendre chanter...

Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant à quarante sous: pour madame Crescent, le dîner à quarante sous était le premier des repas de luxe.

--Eh bien!--dit-elle à Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que ça, mon pauvre garçon?

--Mon Dieu! une déveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?... Pas moyen de décrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!... une vraie crise cotonnière... Mais j'ai bien assez de m'embêter tout seul... ne parlons pas de ça, hein?... Il y avait quelque chose qui aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de l'empereur... ça se donne à tout le monde... Je n'avais pas Coriolis... il n'est pas à Paris... Garnotelle n'aurait eu à dire qu'un mot... Mais c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois qu'il n'y était pas... et la troisième, il m'a reçu comme du haut de la colonne Vendôme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise, alors!

--Et ta mère?... Elle a toujours quelque chose, ta mère? fit madame Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole à plat:--Le bourreau aurait le droit de le prendre...

--Ah! ma mère... c'est comme mes affaires... ne touchons pas à cette corde-là, madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai été chez Garnotelle... Et ça me coûtait, je vous en réponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger de mon pain d'ici à peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de ça... Il arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci, monsieur Crescent?

--Toujours ses _sous-bois_... Nous, ça va... Il gagne gros comme lui, à présent, l'homme... même que c'est joliment payé, je trouve, de la couleur comme ça sur la toile... Mais c'est pas à moi à leur dire, n'est-ce pas?...

Et appelant le garçon:--Dites donc, garçon!... Votre fromage _camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbécile, avec ses oreilles comme des chaussons de lisière?... Tout le monde sait ce que ça veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe.

--Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour le chemin de fer...--dit Anatole.

--Non, j'ai changé d'idée... Je ne m'en irai que demain... J'avais oublié... Il faut que j'aille au ministère pour Crescent... C'est moi qui les amuse au ministère!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa dernière affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon homme, vois-tu... Je leur dis un tas de bêtises... Ah! si tu crois qu'ils me font peur!... J'ai attrapé ce que je voulais, et il faudra bien que ça continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si chose... Les garçons pourraient trouver étonnant de me voir payer... Tiens, paye, toi...

Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.

--Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu'à mon petit hôtel, où je couche quand je couche ici... C'est tout près... rue Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons! rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne... Et puis, viens donc un peu là-bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une bêtise que tu as dite dans le temps à Crescent, je ne sais plus... il en rit encore chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air... Bonsoir, mon garçon...

CXXXVI

A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charités du hasard et des aumônes de la chance, sur le pavé de la grande ville où deux cent mille individus se lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur dîner; à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue suite d'aujourd'hui», il arrive tout à coup, vers l'âge de quarante ans, une sorte d'affaissement moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misère.

La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De là, ils aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la perspective des réalités rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence à se lever devant eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été jusque-là leur force, leur patience, leur santé d'esprit et leur philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de tête et de mots, tout ce qu'ils avaient reçu, ces hommes, pour se faire de la résignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette élasticité, ce rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement d'insouci, ce scepticisme et ce stoïcisme de farceurs qui les faisaient rebondir si lestement et les relançaient à l'illusion. Leur instinct de blagueur s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il faut à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes, inquiétudes, menaces d'échéances, vides de la poche et du ventre, hier, il suffisait, pour les empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à être noyés dans de l'eau-de-vie!

Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime où l'on ferait le «combat à l'hache à quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, qui faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: «Mon Dieu! que ces gens-là se lèvent de bonne heure! sonne à présent au creux de l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant qui rêve à des protêts. Le corps même n'est plus aussi philosophe. Il perd l'assurance de sa santé. Les excès, les privations, les malaises refoulés, tous les reports des souffrances passées, commencent à y revenir et à y mettre comme une vague menace de l'expiation de la jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris qu'on a fait d'elle. L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger, avec une tasse de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre retour d'âge de la bohême, où l'on croirait voir une jeune Garde partie, misérable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans le froid, commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des épreuves de ses premières campagnes!

Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de l'heure, quand le jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille sur le papier l'imprimé des journaux, il y a de lugubres rêveries de ces hommes si vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis riches qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à des maisons où il y a un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les autres: un intérieur, un ménage, une carrière...

Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans la vie d'autres horizons. Toutes sortes de choses méconnues par eux leur apparaissent pour la première fois sérieuses, solides et graves. Le propriétaire ne leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs anciennes risées, la Société, la Famille, la Propriété, le Bourgeois; devant l'écrasante image de toutes ces existences classées, rentées, confortables, prospères, honorées,--il leur vient comme la désolante idée, le regret et le remords de n'être que des passants et des errants de la vie, campés à la belle étoile, en dehors du droit de cité et de bonheur des autres hommes...

Anatole en était à cette quarantaine du bohême...

CXXXVII

Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril où souffle dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les murs de Paris de pâles chaleurs et les premières couleurs de l'été.

Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, une redingote neuve, un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se cogna presque contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans un paletot à collet de fourrure.

--Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,--à Paris!... Et pas un mot? pas un bout de nouvelles?... Et comment ça va-t-il, mon vieux?

Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme un homme brusquement accroché par une rencontre imprévue:

--J'arrive...--répondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voilà... oui... tu sais, je ne suis pas écrivassier, moi... Et toi, es-tu heureux?

--Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne idée de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me prévenir... La lettre du ministère m'est tombée comme un aérolithe... Ah çà? et ta santé?

--Oh! maintenant, je vais très-bien... je suis seulement frileux comme tout...

Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis et par une froideur particulière de toute sa personne. C'était le froid de glace que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre homme, l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté qu'elles parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. On sentait le méchant travail sourd, continu et creusant, d'une hostilité de maîtresse contre un camarade qu'elle n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les attaques qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, les coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poignée de main de l'ami.

--Si nous buvions quelque chose là pour causer?--fit Anatole en montrant le café auprès duquel ils s'étaient rencontrés, et qui se dressait, au milieu des grands arbres à l'écorce verdie, entouré de son grillage de bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. Et prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux de quatre petits candélabres à gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumière qui transfigurent souvent à Paris la grise platitude des maisons et la contrefaçon de grandeur des architectures bêtes.

Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages, il avait comme des déchirures de gazes blanches qui traînaient. Là-dedans montait la coupole du Panthéon, baignée, chaude et violette, au milieu de laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil couchant. Puis, des fusées de folles branches et de cimes emmêlées, des arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux côtés d'une longue et vieille allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des bâtisses et glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à deux statues de marbre blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On eût cru voir, par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de Rome au Luxembourg.

--Tiens!--dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre le mur du café peint en rose,--nous aurons chaud là comme si nous avions le dos au poêle... Garçon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse, hein?... Ah! mon vieux! dire que te voilà!... Eh bien! cré nom, vrai, ça me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme ça passe! Avons-nous bêtifié ensemble, hein? Tiens, ici... voilà un café qui devrait nous connaître... Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui était si drôle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'écrivait _Gorge_ avec une cédille sous le _g_ pour faire Georges!

Et voyant que Coriolis ne riait pas:

--Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes grandes machines modernes... tu sais... dont tu étais si toqué?

--Non... non...--répondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh! j'en ferai... tu verras... j'en vois... Là-bas, ce que j'ai fait? Mon Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France... En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin ça ferait une vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode à présent, les Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour moi... Ça me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai une exposition particulière... Oh! c'est très-bon... Ce qui ne montera pas à des sommes considérables, je le retirerai... Il faut bien faire comme tout le monde... Je n'y aurais pas pensé sans Manette... Elle est très-intelligente pour tout ça, Manette... Et puis ça me liquidera... Et maintenant que me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volonté d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embêté de moi... Ah çà! qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était tombée sur le dos, mon pauvre garçon?

--Parfaitement... J'ai cette croix-là, la croix de ma mère... Enfin! on n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pavé... Et puis, je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donné le jour... Elle croyait bien faire, cette femme...

--Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mère?

--Mais si... Il y a eu un temps où il y avait quatre lampes Carcel à la maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il fallait qu'elle donnât à jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!... d'inviter des chefs de bureau à dîner... Tout ce qu'elle gagnait y a passé... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses vieux jours chez une perle de banquier: il a levé le pied, et un beau jour, plus un radis! voilà l'histoire... Tu comprends que ce n'était pas le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuyé le soir, je lui dis: Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton whist!

--Allons! ne blague donc pas... il paraît que tu t'es conduit admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'étais remué comme un enragé, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous sortir de misère...

--Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole à demi humilié d'être complimenté de son dévouement filial, et revenant à ses idées d'observation comique:--Le plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas changée, c'est toujours la même femme... Voilà donc ses malheurs qui arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi, c'était roide... J'avais six francs, six francs net pour le déménagement... Eh bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!... Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennité caverneuse du Prudhomme de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales!

--Tais-toi, imbécile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher de rire.

Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs paroles retourner au passé et toucher çà et là à ce qui réchauffe les années mortes. Les regards d'Anatole, chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements caressants, de gestes posés sur quelque endroit de la personne de son interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui retâtaient une vieille amitié, au souffle des jours passés, sous les mots, les questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa froideur première. Et tu viens dîner à la maison, n'est-ce pas?--dit-il à la fin.

Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes maisons conventuelles, aux étroites allées garnies de lierre, aux loges rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue religieuse et provinciale où trébuchent de vieux liseurs de livres à tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du travail avec l'heure du couvent.

Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en lui-même avec un air de préoccupation, à mesure qu'on approchait de la maison.

--Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent à deux ou trois portes de Coriolis.

--Très-bien.

--Et ton moutard?

--Très-bien, très-bien, merci.

Ils montèrent.

--Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je vais prévenir Manette que tu dînes.

Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, où se levait, d'une bouilloire sur le poêle, une forte odeur de goudron. Il était à peine là que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit chat, et, ayant attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains derrière le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en avant, avec cet air des enfants que leur mère envoie surveiller au salon un monsieur qu'on ne connaît pas.

--Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avançant vers lui.

--Si... tu es le monsieur qui faisait les bêtes...--répondit sans bouger le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se renversa en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de là, se mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses mouvements.

Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait à distance, Anatole se mit à regarder des panneaux posés sur deux chevalets, des paysages aux ciels de lapis, aux verts métalliques d'émail.

Il avait fini son examen, et commençait à trouver le temps long, quand Coriolis reparut avec un air singulier.

--Nous dînerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est couchée.

--Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir de la voir... Il est très-gentil, ton fils... Charmant enfant!

--Ah! tu regardais?... C'est de là-bas, tout ça... Tu sais, nous étions à Montpellier... On n'a qu'à descendre le Lez, une jolie petite rivière avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, passé les saules d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est ça, mon cher... Oh! un bien drôle de pays... une vraie Égypte, figure-toi... Tiens! voilà...--Et il touchait dans ses études les effets et les couleurs dont il lui parlait.--Une terre... comme ça... des grandes flaques d'eau... des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques d'azur, des morceaux de ciel très-crus... aussi crus que ça... Et puis à côté, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un tas de canaux là-dedans, avec ces bateaux-là, à drague, avec des roues à godets... des petits îlots brûlés... de temps en temps un grand pré vague... voilà... où il n'y a que deux ou trois juments blanches qui filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez... une fermentation du diable dans toutes ces eaux-là... une végétation! des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon cher! C'est plus bleu que ça encore... Enfin, tout: des scorpions, du mirage... il y a du mirage... il y a même des flamants... tiens, d'après nature, s'il vous plaît, ces flamants-là... près de Maguelonne... et ils volaient, je te réponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de retrouver leur Orient...

--Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier de Coriolis à peine garnis de quelques plâtres,--qu'est-ce que tu as fait de tes bibelots?

--Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis... C'était un nid à poussière... Viens-tu dans la salle à manger?... ça les décidera peut-être à nous servir...

Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du ménage de garçon de Coriolis, fut servi par deux filles qui répondaient aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de chaise, quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.

--Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au café, avec un ton d'impatience qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie... Nous serons mieux dans l'atelier...

Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être avec Coriolis, quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientôt s'épanouir; et ses vieilles gaietés lui revenant, il recommença ses anciennes farces, bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voilà, la grosse bête!--le chatouillant, le pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'étais décoré!

Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la fin, il leva le carafon à la lumière de la lampe, et y chercha du regard un dernier verre: le carafon était vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.

--De l'eau-de-vie...

--Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-même perçut l'insolence.

Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau qu'il y avait posé à plat soigneusement sur les bords: c'était chez lui un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât à le retenir.

Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de la bonne lui retombant dans la pensée avec le dîner, la journée, la première gêne, les singularités de Coriolis, Anatole marcha en se parlant tout haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:--«Il n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une bonne que je retiens! «Il n'y en a plus!» Et sa migraine, à madame!... «Il n'y en a plus!»... Et toute la maison... ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! ïoutre, la femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! ïoutre!... tous, ïoutres!... pas moi, ïoutre...

CXXXVIII