Manette Salomon

Part 31

Chapter 313,846 wordsPublic domain

Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres seulement, ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumière qui se noyait dans la rivière paraissait y faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà et là une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le noir de la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La lune, un milieu d'un courant ridé, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans l'ombre avec cette espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et le mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait à couper les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu blanc de la lune qui s'égouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait, s'abandonnait à l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le dos, le front à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de Ville, le ciel, la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le pénétraient de bien-être. Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne sur un pont, le mélancolique sifflement d'un _écopeur_ de bateau, des mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures au timbre mourant tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'être ce bonheur des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette délicieuse fraîcheur enveloppante de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce Paris aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du jour.

CXXXI

Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.

Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une contrariété qui le taquinait.

Tant que Champion avait été aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à fond dans son intimité,--et parfois dans ses chemises.

Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, vint lui annoncer qu'il le quittait.

Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par les _lavages_ successifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin.

CXXXII

Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, un coin de pittoresque échappé au dessinateur parisien Méryon, à son eau forte si amoureuse des ponts, des berges, des quais.

Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée de morceaux de fer, à demi déboulonnée par les voleurs de nuit, dresse là l'architecture à jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis arc-boutés et s'entremêlant, ce fouillis d'échafaudages, ces énormes madriers goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer à une jetée de port de mer, à une machine de Marly détraquée, à une forêt dont l'incendie aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.

Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité noire et chaude du reflet de la grande charpente.

Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur à la ligne, allait pêcher là.

Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la gymnastique périlleuse de la descente; et arrivé à son endroit, juché, installé, perché, en équilibre sur une solive, les jambes pendantes, il amorçait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le _gardon_, le _barbillon_, la _brème_, le _chevenne_. Il voisinait avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le goût commun de la pêche à la ligne assemble et mêle dans une ville comme Paris, il trouvait les relations imprévues dont la Providence semblait s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie. Bientôt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait les éducations incomplètes, donnait des leçons discrètes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, fort curieux à entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours sur le pavé de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillière, où l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide préparateur de M. Bernardin.

Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.

CXXXIII

Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.

--Un serpent, ça?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun!

Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette à Anatole.

Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au Jardin des Plantes.

Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le serpent parlant.

Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par panneau.

Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du _Soufre_. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon.

Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail. «Messieurs,--criait-il en peignant la première figure qui était l'Eau,--voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes, lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin, cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir, à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris, il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur.

A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour sortir d'une habitude.

Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière d'Anatole:--Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à demi amoureux.

Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités touche-à-tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid, c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.

Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là, croyant y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.

Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer.

Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:

--Il y a un bon Dieu contre moi!

CXXXIV

Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit.

Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.

C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes, les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre. Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve, les yeux ouverts.

De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée, le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette, poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur.

La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau, surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois, lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait pas du tout.

Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait. C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là-dessus, il tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger.

Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du besoin et les paresses avachissantes du lit.

Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin, mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, il revenait se coucher.

CXXXV

Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole était à se promener sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos tendu à un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir pitié du froid des pauvres.

Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, et, se retournant, il vit madame Crescent toute chargée de paquets et d'ustensiles de jardinage.

--Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tête aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche...

La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la mélancolie sale de la mise désespérée du Parisien; elle montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble et crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur un homme le vêtement, mais la «pelure». Il portait un chapeau cabossé avec des cassures d'arêtes, des luisants roux et mordorés où passait le carton; à des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée dormait entre ses bords gondolés. A son cou, une loque sans couleur et cordée laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un bout de gilet galonné du large galon des gilets remontés au Temple. Son paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; une espèce de ton de vieille mousse se glissait dans le brun effacé du drap aux omoplates, et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumières du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux s'était dessiné en rond dans le dos. Des taches immémoriales et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le drap flétri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches cuirassées, encroûtées en dessous de tout ce qu'elles avaient ramassé aux tables saucées ou poisseuses des gargotes et des cafés, paraissaient avoir la solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot à demi boutonné par des capsules de boutons tout effiloqués. Son pantalon chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, la semelle décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels les connaisseurs reconnaissent la vraie misère.

Et l'homme avait là-dedans comme le physique de son costume. L'éreintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire, des plaques près des oreilles, sur le cou, rouges et grenées comme du galuchat, un teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et le creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates des excès et des jeûnes, je ne sais quoi de brûlé et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la flétrissure de ses habits.

--Mais prends-moi donc ça...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu de rester là comme Saint Immobile... Débarrasse-moi un peu... Qu'est-ce que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et la bannière pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois dans l'année... Alors, c'est moi le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garçon... il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis chargée?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout ça... Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux! si je les tenais! ces muselés-là!... Ça ne fait rien, mon pauvre garçon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornière sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand ça ne va pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu aussi nos jours!

--Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux...

--Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent éternua à se faire sauter la tête.--Ah! que c'est bête d'être enrhumée comme ça... j'ai une visite dans le nez à chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons dîner ensemble...

Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant son costume.