Part 29
Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges vengeurs...
Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.
Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue, saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié; des jours où il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres... Coriolis était à un de ces jours-là.
Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là devant.
Anatole finit par dire:
--Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela?
--Ça m'est venu,--dit simplement Coriolis.
Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait.
Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. Il voulut reprendre son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernière main; mais sa fièvre était passée: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la retourna dans un coin contre le mur.
CXVII
La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine.
Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre le pays, les hôteliers, le temps.
Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient, qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu, carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier, chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse âpre, presque sauvage.
Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses oeuvres, avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé: _Découragateur_ II, en lui donnant la seconde place après Chenavard. Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué.
Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres, maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés au vif des vanités saignantes.
CXVIII
Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.
Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie foetale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même temps chez le père.
Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce dans ses petites mains.
Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la toile.
Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége, l'_Enfant à la Tortue_ de Decamps, il évoquait à la fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de l'enfance divine.
Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses paupières chatouillées.
CXIX
Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace muette d'un grand changement.
Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.
CXX
Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis.
Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation intérieure que Gros appelait «la rage au coeur». Il souffrait de la douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée, courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de la gloire, le laurier de la réclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent à la contestation, ses oeuvres et son nom à la dispute d'une bataille. L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec ses espérances.
Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient le découragement des mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort, des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils hâtent quelquefois.
CXXI
Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.
Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré, la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la rue Saint-Jacques.
Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des mains de l'ouvrier.
Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une nuit de jeu.
CXXII
Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il retoussait un peu; l'été, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume. Mais cette année-là, sa toux, irritée peut-être par les émanations de l'eau-forte dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista tout l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida à prendre, sur les instances de Manette, ne l'en débarrassa pas.
Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans son état, son médecin, défiant, par expérience, de la délicatesse des poitrines de créole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidité de Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, quelque pendant à son _Bain turc_. Coriolis s'emportait à cette idée de voyage, y opposait une résistance presque colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes choses en tête.
Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il continuait à souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, il était forcé de passer des journées au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son amant couché, dans l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit des paroles basses qui l'écartaient, l'éloignaient de son ami, des conversations qui se taisaient à son approche, des espèces de consultations mystérieuses, des signes furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler de lui, et qui s'en cachaient.
CXXIII
Manette s'était levée de table pour aller coucher son enfant. Coriolis touchait à des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait rien.
Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal à l'aise sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure à dire pour Coriolis, cruelle à entendre pour lui-même.
Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et décidés avec lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en finir plus tôt:
--Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me pèse... Je me lève tous les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus fort que moi... Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste là... c'est que ça me coûte, vrai... Enfin, je quitte Paris, voilà...
--Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup.
--Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'étions pas tant de monde... l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmené, tu comprends...
--Complet!... oui, je comprends... La plaque est relevée comme dans les omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai passé l'âge...--répondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié dans sa voix:--Est-ce que tu te sens plus souffrant?
--Oui et non... C'est-à-dire que certainement, depuis quelque temps, ça ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas ça... Au fond, vois-tu, il y a un grand embêtement dans mon affaire... Je ne sais pas où j'en suis de ma carrière, de mon talent, de ma peinture... Va, ça vaut une maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on souffre assez... Je croyais avoir trouvé le _moderne_... A présent, je n'y vois plus ce que j'y voyais... et peut-être que ça n'y est pas... J'ai besoin de repos, de recueillement... Ça me tue, cette maudite température de fièvre de Paris... Je resterai un an... Nous allons à Montpellier... C'est Manette qui a eu cette idée-là... Je t'assure, c'est une bonne idée... La pauvre fille! c'est du dévouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour elle... Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins... Et puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la Camargue, où je veux faire des études... Oh! ça me fera beaucoup de bien... Je voulais te prévenir plus tôt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle avant... parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la peine de te faire cet ennui-là pour rien... Et puis, nous n'avons été tout à fait décidés que ces jours-ci... C'est égal, mon vieux, quand on a vécu ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!
Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.
--Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?
Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la grande amitié de sa vie.
--Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme ça sur le pavé... sans un sou...
--Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner...
--C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrassé,--nous avions, tu sais, encore une année de bail... Eh bien! Manette a trouvé moyen de relouer... Elle a tout arrangé... Il y a un marchand qui doit venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouvé des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle... Nous serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela, qu'est-ce qu'il te faut?
--Rien,--dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient renvoyés.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile...
Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait.
--Bien vrai?--fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu étais brûlé au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu... Voyons, qu'est-ce que tu vas faire?
--Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tâcher que ça continue...
--Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser... j'aurais dû te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage...
--Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant.
--Samedi... ou lundi... Et où en es-tu avec ta mère?