Manette Salomon

Part 28

Chapter 283,813 wordsPublic domain

--Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va! laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te figures pas toutes tes chances, tiens!

--Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu m'obligeras...

--Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Très-bon... excellent... L'Institut, ça lui va... Rien à craindre... Pas d'articles dans la _Revue des Deux Mondes_, pas même une brochure de cinquante centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que moi: un monsieur qui écrit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempéré comme métaphores... tu causes même mal... Encore très-bon, ça! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour défendre l'Institut... Très-mauvais! Tu manquerais à la gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps... Du sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut... et ce que tu as de naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore une très-bonne note... Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, indépendant, pas soumis... Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as très-bien choisi... Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah ça! qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu ne montes pas à cheval... Très-important... Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une élégance exagérée... Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas même... je te dis cela entre nous... tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté à effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!... Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta personne qui soit voyant... tu ressembles à tout le monde, des pieds à la tête... tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!... Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!

--Tu es très-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqué.

--Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme de là, qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de mademoiselle sa fille...

--Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne...

--Charmante!... mais pas jolie, à ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh! je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.

--Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades... et qui étaient forts... qui n'ont jamais pu arriver à s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances... Mais toi...

Garnotelle fit un geste d'impatience.

--Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez bête pour que je ne trouve pas ça tout simple... qu'un beau-père tâche de repasser sa contre-marque à son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de lui, sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés... C'est même dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on avait des idées bêtes dans ce corps de vieux immortels: ils se figuraient qu'un artiste était fait pour vivre pour l'art... Un jeune artiste qui se mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui...

--Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La blague t'a mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues!

--Vous êtes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous êtes toujours à tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se dispute... C'est si bon d'être un peu tranquille, après son dîner... à causer gentiment...

--Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien! quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis ça l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux Garnotelle?

CXII

Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole s'était effacé devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grâce à lui céder la direction de l'intérieur, cette espèce de rôle de gouvernante que peu à peu il s'était laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite cour.

Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon de tempérament amoureux et de nature insinuante. Prompt à s'enflammer en dessous, habile à se glisser sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs à petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il s'acoquinait près des maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. Dans la vie, il ne s'était guère connu la propriété de rien, il avait toujours un peu vécu d'une existence à côté, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait près de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien que la soupe qu'on mange avec un camarade.

Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes les femmes rencontrées ainsi par lui en demi-ménage avec un homme: un _désireur_. Et Manette ne manqua pas d'être flattée de cette adoration humble, muette, contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, où l'on avait été en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée d'une façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis s'en était indigné au nom de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et foncière des coups, il était entré dans une frénésie d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accès de jalousie et de courage dura peu: dégrisé le lendemain, il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un mouvement dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout bas, en en riant tout haut.

Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole d'ailleurs était le dernier homme avec lequel elle l'eût trompé, un homme qu'elle mésestimait pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notoriété artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous ses mauvais côtés. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des manières abjectes, populacières, qui la dégoûtaient comme les taches de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse classe, ses dédains pour tout ce qui ne joue pas le _distingué_, elle finit par le prendre en grippe et en mépris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas même de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se soulevèrent contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût aspirer à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond, humiliée, enragée de la persistance de cet amoureux patient qui continuait à faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre.

Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses méchants sentiments. De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait et faisait redescendre Anatole à l'humble place qu'il avait dans la maison, à l'infériorité et au parasitisme de sa position.

CXIII

A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour les bains de mer.

Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée d'un tableau.

C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, vers les six heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant sur la mer, fait remonter de chaque vague les feux d'un miroir brisé, et jette dans l'air plein de reflets une réverbération où les couleurs s'allument avec des vivacités de fleurs.

Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri d'ombre de deux cabanes de bain posées à angle droit, un baigneur aux formes athlétiques, en chemise de flanelle rouge violacée par la mer et noircie de mouillure à la ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés s'enfonçant dans le sable, auprès de Normandes assises, en jupons noirs et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au teint de pomme, aux yeux d'avoués. De là partait le chemin de planches, menant les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme des corbeilles d'enfants renversées: des grappes, des tas de jolis bébés, à moitié enterrés dans les trous que creusaient leurs petites bêches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus, de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gâteaux de sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient deux petits garçons voués au Sacré-Coeur, qui, tout en rouge des bottines à la casquette, semblaient montrer là de la pourpre d'église.

Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se levait un groupe de jeunes gens tout habillés de velours noir, et dont les courtes braies laissaient à découvert des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur des parasols de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec deux jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur leurs burnous leurs cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une des deux, tenant de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annelée, qu'elle frottait, la tête un peu renversée, en se balançant doucement, contre le chanvre vibrant.

Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adossées contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes.

Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières années, cette Mode, prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. Tout se mêlait, se heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire à des vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry aux paletots de cachemire agrémentés de soies du Thibet. Çà et là, s'apercevait quelque joli détail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas écossais, un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des lueurs d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, la plume ocellée d'un paon ou l'aile mordorée d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne d'or à lentilles de corail mordait la tête d'une brune, de grands pendants d'or remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée le matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la grosse et riche bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulières rayées.

En avant des chaises s'étendait la plage avec son sable piétiné et plein d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et coupée de _naus_ où se noyaient des morceaux de ciel.

Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se réchauffait du frisson du bain, des promeneuses caressées de leur voile, la robe troussée sur la jupe rouge, et découvrant leurs hautes bottines jaunes. D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette sur une grande canne, enveloppées les unes et les autres de ce flottement d'étoffes, de ce voltigement de rubans par derrière que fait la brise de la mer. Et là encore, des fillettes déchaussées, les jambes nues et hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants de la plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, de petites sociétés ramassées faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux cheval ramenait au galop une cabane à flot; plus loin encore, au delà de la dernière _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes. Et tout au bout de la plage, au bord de l'écume de la première vague, tout seul, un vieux petit curé s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en longeant l'immensité.

CXIV

Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, Anatole avait eu l'étonnement de voir changer la manière d'être de Manette avec lui. La femme désagréable, froide et dédaigneuse, le tenant à distance, était peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. Coriolis revenu, elle continua à parler à Anatole, à faire attention à lui, à le traiter en ami de la maison. Et il semblait à Anatole que chaque jour la bonne camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper d'elle. Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frôlait, dans les longs silences à l'atelier, dans ces heures où elle l'enveloppait d'elle-même sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.

Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à l'atelier:--Tiens! Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule.

--Je ne l'ai pas entendu rentrer,--répondit Manette.

Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:

--Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons, faites-moi une cigarette... et mettez-vous là... là...

Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée dans une pose dénouée et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez pour qu'Anatole n'eût pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la fois renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec un mouvement qui faisait bâiller un peu son peignoir négligemment déboutonné d'en haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses doigts.

Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et cependant, il paraissait à Anatole que jamais il n'avait été si près de la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès d'elle, sa jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon de rêve, le joli jeu animé des muscles de ses bras à demi nus, sa main laissant pendre sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre tendre allongeant l'ombre de ses paupières sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge, tout apportait peu à peu à Anatole ces séductions de volupté muette avec lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire, rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des sens de l'homme.

Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard rencontra le regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire, une provocation, un défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair...

D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta net par un éclat de rire, au milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis!

Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de ce rire forcé de comédienne qui la secouait toute, et faisait onduler son peignoir autour d'elle.

--Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis.

--Elle le savait rentré,--se dit Anatole.

--Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigué de l'air penaud de son ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure faire entre eux deux.

--Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant aujourd'hui... mais galant!...

Elle s'interrompit pour pouffer encore.

--Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus naturel; et il rougit.

--Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota enfantinement les joues de Coriolis.

Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner, une arme traîtresse en réserve pour combattre et tuer quand elle voudrait l'amitié de coeur de Coriolis pour Anatole.

CXV

Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce, l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là, dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées, surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes au milieu des énergies de la nature,--c'était le contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage, les figures qu'elles font rêver.

Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau exposé chez un grand marchand de la rue Laffite.

CXVI

Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes, l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant, ne faisant rien.

Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes, il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un vieillard.

Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours, enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.

--A demain,--dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table pour aller dormir,--vous verrez.

--C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre.

_Cela_, voici ce que c'était.

Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pâris et l'Hélène_ de David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du dessin.

Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste, presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «_un vieux_». On voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en affaires de moeurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un roquentin,--le satyre bourgeois.

Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.