Part 27
--Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie, bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant, c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là... désorienté... Tiens! c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher... Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres exercices... Tu verras ce que je veux faire...
--Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une bonne idée que tu as là... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment! il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-là... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope, des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage... Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie sociale... Ah! cette question-là, la question du moderne, on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre... Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe, l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la mine!... et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières, les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David, David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur, David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son Marat!... Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps, les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage... quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme un radeau... et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela... les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant, pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes, des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une guerre civile en déroute!... Et là-dedans des déguisements, comme ces cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est grand comme le Passage du Nil!
--Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni renaissance...
--Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_.
--La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour, d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner, qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien, c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée.
CVII
Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan, qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle, la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami, montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle, la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement, que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire.
Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour aller à la faiblesse de la femme.
Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était une mère.
CVIII
En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout son coeur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.
Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.
Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse, donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis d'une religion où tout réussit.»
CIX
A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples, allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative.
A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que le dégagement complet du coloriste annoncé par le _Bain turc_, un renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: _Un Conseil de révision_ et l'autre: _Un Mariage à l'église_, Coriolis apportait une pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une accusation caractéristique de la réalité.
Le sujet de la première de ces toiles, la _Révision_, lui avait permis ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du _Cirque_ de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux.
L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage à l'église_, représentait une messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil, regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées, pointaient çà et là. Du milieu de la légèreté des élégances, se levait, dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le choeur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants de choeur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs, un coin de bas côté près du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses poches, et une miche de pain sous le bras.
CX
Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.
Le public, cette année-là, allait aux grands noms d'Ingres, de Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait sur les écoles allemandes, anglaise, sur l'art étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son attention avait trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts nouveaux de l'art français.
Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion faite que la question de la représentation du moderne en peinture, soulevée par les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, était définitivement jugée. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, un réalisme cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive des images contemporaines, le style contemporain.
Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour le plaindre de cette singulière idée. Et, au moment de clôturer son salon, dans un méprisant post-scriptum, le patriarche de l'éreintement classique l'accablait sous ce cliché de sa critique:
«... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles sur lesquelles notre critique nous semble appelée à dire un dernier mot. Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir d'insister sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, osées par un peintre qui avait donné quelques promesses, et autour duquel la camaraderie avait essayé de faire quelque bruit... Quand de tels symptômes se produisent, quand le trouble de l'art se révèle par de tels signes, il faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on peut suivre les déviations et les défaillances de l'école moderne... Comment l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de révision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande peinture était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune du moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphème à vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacré, avec le nu d'un conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de perdre son actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les maîtres?... A Dieu ne plaise que nous voulions décourager les jeunes talents! Mais il y a là, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute et primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art à la photographie de l'actualité. A quels abîmes de ce qu'on appelle maintenant «le vrai contemporain» veut-on donc nous entraîner? Supprimera-t-on dans la peinture l'intérêt moral, la perspective du passé, tout ce qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible impression, en songeant que c'est devant l'étranger, à l'Exposition des grandes oeuvres de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils échantillons de la décadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas à craindre que de tels exemples prévalent jamais: la France, si fidèle au sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne peuvent s'empêcher de voir l'art actuel menacé, comme l'École grecque après la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe à tous ceux dont c'est la charge, à la critique, dont c'est la mission, au gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour les talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la peinture sévère, résistant aux basses sollicitations de la mode, du succès et du public, défendant la tradition, disons-le, la religion de cet art élevé dont l'École de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»
CXI
Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dîner chez Coriolis.
Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, le soutenait dans la maison, disant à Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait entouré de gens qui ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position, de relation honorable, et capable plus tard de lui être utile dans le chemin de son avenir.
Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. Anatole se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et il était bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapât_ pas son ancien camarade.
Un soir, il ne lui avait encore rien dit.
--Eh bien! mon vieux,--fit-il après dîner, en allant s'asseoir auprès de lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu te présentes à l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance...
--Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me présente... mais voilà tout... Je sais que je n'ai aucune chance... que je suis tout à fait indigne... Mon Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forcé la main... Oh! je ne serai pas nommé... Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content, très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats...