Part 26
La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, vivaces et nerveux, se débattait cruellement dans ce malheureux petit corps. C'étaient des secousses, des tressautements, des étirements, des tortillements inapaisables, des élancements, tout pareils à ces dernières révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un malade, les pieds hors du lit, la tête dans le mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'étreinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche.
Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se mêlaient peu à peu sur sa face à un jaunissement de vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements d'immobilité et de refroidissement faisaient déjà monter de la mort dans le petit corps où la vie n'était plus guère que le mouvement du globe de l'oeil sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre d'un regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa tête eut un renversement suprême: elle bascula toute en arrière, avec un subit renfoncement dans les épaules, en découvrant le dessous blanc de son menton. Au bout de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains serrèrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement furieux, semblable à la détente d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit désespérément dans le vide... Puis ce fut une immobilité où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante des pieds.
--Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette.
Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout d'un poil.
--Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dépêchant de sécher sa larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il voulait un prêtre...
--Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe.
--Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse de ça?--fit Manette.
--Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrêtant le bras d'un geste dramatique.--C'est papa que ça regarde!
CII
Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur sa vareuse, mit son chapeau.
--Où vas-tu?--lui demanda Coriolis.
--Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien.
Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en écartant un petit peu de la toile.
A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de solitude où l'on pût faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout, et pas un bout de désert.
Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du dîner en se faisant verser une absinthe.
Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour griser Anatole: au troisième verre d'absinthe, il était «raide comme la justice».
Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser que tu es là! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça, rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier, par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une scène à personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois... C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?
Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.
Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose là-dedans...
Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:--Viens!--et alla payer au comptoir.
Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse de la lune qu'elle voilait.
Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.
--Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu? Le soleil avec un crêpe... un enterrement nature, et soigné! Tu as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe, franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures...
La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale.
Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban blanchissant des allées s'enfonçait très-loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait passa; puis un pas.
Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes, s'arrêta comme un homme qui a trouvé: il était dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts. Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres, ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Élysées d'âmes d'enfants.
Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon.
Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce. Anatole défit, tout auprès, le noeud de son paquet: les paupières entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré.
Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de Vermillon.
Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis là-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon... boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie... Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon retrouver ses amis... Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau! étoile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez, Canada!
Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta:
--Ah! mon pauvre frileux,--dit-il sérieusement et tristement, avec un son de voix dégrisé,--tu vas trouver la terre bien froide...
Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à fumer une longue cigarette silencieuse.
Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous terre.
Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le coeur ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit.
Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.
Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois, vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous, très-gentils!... très-gentils, les gabelous...
CIII
Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer quelque grand morceau, une oeuvre importante à son retour de Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et s'en allait errer dans Paris.
Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de les pénétrer à fond.
Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému, qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue, souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art.
Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple qui passaient.
D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps, d'une époque, d'une humanité:--le caractère, qui passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.
Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges, fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir, pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle faisait rêver à un ange malade.
Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons de voir, de sentir, de vouloir la peinture.
CIV
--Vrai, la terre tourne?
Manette posait pour une répétition du _Bain turc_, commandée par un banquier de Rotterdam à Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour se rattacher à sa peinture passée.
Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse que la terre tournait.
--La terre tourne? Ça sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--Ça tourne?
Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se moquait pas d'elle.
Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait:
--Ne continue pas,--lui dit-elle tout à coup,--il me semble que j'ai mal au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne...
Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette... Mais il n'était pas en train. Il grondait, tout en brossant, contre la hâte singulière que Manette avait de le voir finir cette toile.
--Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va pas changer d'ici à huit jours...
--Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginité de ses formes, le dessin de sa jeunesse, la pureté de son ventre, un regard où semblait se mêler l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une statue qui se pleure.
--Ah!--fit Coriolis.
Il avait compris.
--Oui...--dit Manette en baissant la tête, avec le ton d'une femme qui va pleurer.
Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitôt, honteux de cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie:
--Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans des siècles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je me suis laissé dire... On l'appelait Laïs... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela fit une révolution dans le pays... L'Institut de l'endroit où il y avait des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de désolation... Les dessinateurs en masse déclarèrent qu'ils ne trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature abîmer leur modèle... Il y eut des rassemblements, des articles de petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Laïs à Cos, chez un fameux médecin que tu as peut-être vu dans une gravure, le nommé Hippocrate...
Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa plaisanterie, devant l'expression de Manette, la fixité de la pensée de ses yeux.
Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses genoux, et appuyant sur elle le sérieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de sa tentation.
Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît pas rougir.
CV
L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole continuait à y jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de sa personne.
Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe blanche, sur laquelle tranchait un petit châle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la taille dénouée et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle d'une beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout.
Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée dans son amour pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la vie coulante et facile, lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez lui un de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent pas.
Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du modèle la maîtresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance de peuple qui ne lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du métier de l'art lui étaient familières: elle en connaissait le nom et l'usage. Elle ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile. Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. Elle s'entendait à laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingués dans une toile. En un mot, elle était «_du bâtiment_».
Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle lui plaisait en se suffisant à elle-même, en se tenant compagnie, en se passant des sociétés de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa froideur au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans cette existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualités soumises, une docilité gracieuse à ce qu'il disait, à ce qu'il voulait, une obéissance à ses idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: elle ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités sur des mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout à coup lui mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse ou colère avec de petits gestes de sauvagerie méchante.
Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il à Coriolis pour cette maîtresse si peu absorbante, d'apparence si détachée de tout désir de domination, et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à côté d'elle. Elle était pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa société tranquille, sa douce présence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains, il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues du peintre, endormait ses contrariétés, ses prévisions mauvaises, ses tourments d'imagination...
Et il lui semblait que cette jolie créature apathique dégageait autour d'elle la paix, la santé, la matérialité d'un bonheur hygiénique.
CVI
Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse et des pantoufles.
Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait jusqu'à minuit.
Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole:
--Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais qu'il y avait quelque chose là... Il me semble que tu y viens...