Part 25
A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense silence et de la vaste immobilité.
XCVII
Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche mord comme un burin, cela devient un outil résistant.»
Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures, l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»
Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la variété dans l'infini.»
De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques, enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art. Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà_ du tableau, au but moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.
Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur et de recul.
Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire éloignement.
XVCIII
Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de ces nuits humides qui font apparaître dans un brouillard la lampe des petites salles à manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.
--Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a l'idée de passer l'hiver ici?
--Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer un peu?
--Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espèce de petite honte d'un enfant surpris dans ces tentations chimériques auxquelles la lecture des voyages entraîne les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme s'il se moquait de lui-même, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de rêvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle... Il n'y a qu'à boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poignée de bruyère... Avec ça une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un Américain qui y a déjà demeuré... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends... L'hiver, on dit que c'est si beau... Il paraît qu'il y a des jours de givre dans la forêt... un vrai décor en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le printemps... et c'est là que moi, malin, je me livre à ma petite industrie... Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent pas les champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture à bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle à ça?... C'est que je connais les espèces à présent... et bien... Ce n'est pas à moi qu'on repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire énorme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la halle... je lui fournirai des _ceps_, des _têtes de nègre_, des _ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car enfin à Paris, un petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux francs... et c'en est plein ici... Calcule... La forêt... ah! on ne sait pas tout ce qu'elle peut rapporter!...
Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses projets comme pour n'en pas laisser la moquerie aux autres:
--Non, on ne le sait pas... La forêt de Fontainebleau! Mais je parie qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et plus!... Tiens! une idée... une idée magnifique qui me vient à l'instant... Tu sais bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits bras et qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour d'un arbre... Eh bien, mon cher, voilà un revenu... Je mets sur un morceau de papier: le _Chêne de l'empereur_... _Élévation: tant... Circonférence à hauteur d'homme: tant..._ Tous les chênes célèbres comme ça... Je fais imprimer à Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y regardent pas... ils m'achètent... Il y a des milliards d'étrangers dans le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un argent à devenir fou... et je fais bâtir un château où je t'inviterai à passer quinze jours: on dînera en habit!
--C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau pour l'exposition, n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bête, vieil imbécile?... Eh bien! est-ce qu'on va dîner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme Anatole: à mesure que je me promène dans la forêt, je trouve que ça manque de gaieté...
--As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette.
--C'est affreux d'humidité... Et puis, ces maisons en grès, c'est comme une cave...
--Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voilà un bien joli moment pour revenir à Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons, n'est-ce pas, Manette?
--Ah! flûte!--dit Anatole dégrisé de ses projets en les parlant et tourné tout à coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu'à avoir la maladie l'année prochaine!... Et puis, mon avenir!... La Postérité remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art!
--Alors, le départ pour après-demain, par la voiture de Melun, à deux heures? Nous serons pour dîner à Paris...
XCIX
Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles quand on revient.
En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui, sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer avec un regard de reconnaissance.
--Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voilà tout? Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons...
Et il se pencha sur la bête couchée.
Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y dormir.
--Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?... des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment manqué, hein? mais attends...
Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout de sa queue.
--Ta rosse de portier!--lança Anatole à Coriolis.--Je te l'avais bien dit, avant de partir... Il l'aura laissé avoir froid... Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as eu froid?
Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait mise tiédir sur la plaque.
Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire et d'égayer.
Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse.
Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence.
Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte, organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta:
--Viens, Vermillon,--fit-il.
Vermillon le regarda.
--Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui.
Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des petits cris, essayant vainement de bondir.
--Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le découvrant,--il a le train de derrière paralysé!
C
Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son commerce, son goût ou son genre.
Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant échapper des gestes.
Tout à coup Coriolis s'arrêta:
--Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme ça dans le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans l'air,--c'est signé, c'est de lui... Une personnalité du diable ce mâtin-là!
Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas l'avoir entendu.
Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant faire halte à Chassagnol:
--As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux... ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'oeuvre...
--Ah çà! de qui parles-tu?
--De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis.
Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres.
--Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discuté et chicané pour lui rendre justice.
Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent.
Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.
--Des ficelles! allons donc!--s'écriait-il.--Est-ce qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font mal!
Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main, sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de campagne.
Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob.
Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect, la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne.
Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»
En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours, cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela, Coriolis dit rêveusement:
--Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la cochonnerie...
--Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualités à toi... de très-grandes...
--De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente, spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis... oh! beaucoup de qualités! Mais jamais la note extrême... Et sans cette note-là, vois-tu en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi... Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient...
--L'Orient de la poésie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?... Du Child-Harold rembranisé...--répéta deux ou trois fois Chassagnol.
Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans lui parler, dîner chez lui.
CI
--Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis à Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer sur le poêle.
Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. Et il se mit à arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tête du singe.
--Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'épaule de Coriolis qui était venu le caresser, et elle alla se rasseoir, à distance, au fond de l'atelier.
Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, de l'élasticité animale, faisait peine à voir chez Vermillon. La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tête, se retournait, changeait de pose et de place, donnant le déchirant spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pénible courait sous la maigreur de ses côtes. Des frémissements nerveux lui fronçaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux fermés laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang extravasé, qui faisait paraître plus bleu le bleuissement de ses paupières. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant; puis, il s'enfonçait dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait de côté ses yeux agrandis de souffrance, où passait du désespoir et de la prière de bête. D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de la pièce, et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme la stupéfaction de sa souffrance, de son immobilité, de la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balançât. On eût cru que par moments, dans la lente douceur de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'étonnement de voir le soleil jouer sans lui à la fenêtre.
De petites secousses de douleur faisaient donner à ses mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils et en ouvraient les épis comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser et se soutenir sur son séant, à l'aide de ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings crispés contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_
Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en retourna à son chevalet. Anatole resta près de Vermillon, lui relevant de son mieux la tête sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. Puis, il restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments, appuyé sur le dos de ses mains rebroussées et montrant leur paume jaunâtre, les coudes élevés de chaque côté de son dos comme les pattes d'une sauterelle prête à sauter, la tête toute en dehors de la plaque du poêle, immobile, en arrêt sur une feuille de parquet.