Part 24
--Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée du Luxembourg... tous les noms, toutes les tendances, l'école moderne au complet... tous les genres... Ça, la mort d'un hanneton sous Périclès... le néo-grec... Un pifferare italien... la queue de Léopold Robert! une femme Louis XV... chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne à Leleux!... un café dans la Forêt Noire... école de la bière de Strasbourg!... la Vérité sortant d'un moss... le grand mouvement des brasseries!... Le temple du Réalisme, au fond du jardin, avec une porte où il y a: «_C'est ici..._» l'école de l'allégorie!... Et des noms! Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington! Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet _fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune... Gleyre! Ce duel au moyen âge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes... Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'écurie... là... un Decamps!... un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces farceurs-là ont signé avec des pseudonymes...
Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le mur:
--Le portrait de notre hôte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin!
Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, causaient presque toujours un insupportable agacement de nerfs à Coriolis. Il trouvait cela, selon une expression à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne s'était retenu, il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler son attention sur un panneau encadré dans le mur.
Anatole continuait:--Ça?
Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant la fin d'un dîner à Barbison, où l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des baisers de maîtresse, des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs sanguins, aux bras nus, au madras rouge.
--C'est de M. Ingres!... Il a fait ça, quand il est venu, huit jours ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a épousé sa seconde femme, l'Idéal... pour remplacer sa première, la Ligne, qui était morte... Une débauche dans son oeuvre... très-curieux... Un monsieur en a déjà offert vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui venait de sa mère...
En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, et lui dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges à moi, c'est très-bien... mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve ça bête...
--Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont perdu... tu désertes les grands principes de 89... l'Égalité devant la Blague!
XCII
Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur passé l'un à l'autre.
--Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux mains pour cet ouvrage-là!... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de chapeau...
Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription. Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges. Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D... f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...! Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la femme de l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là! C'est n... de D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant! venez voir la charge de ce b... de Crescent!
En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_, pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien, en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière.
--De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là,--et des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là!... Non, ma femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin, un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir propriétaire... oui, propriétaire...
Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la baie vitrée de son atelier.
--J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure... Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de la lumière la nuit me criait: Qui est là? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de là... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça qui m'a ouvert la grande fenêtre...
Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya avec sa manche:
--Tenez! voilà...
XCIII
Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis.
C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune, rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas, coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.
De là, les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées _Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de pochard ou d'assassin.
Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux, étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie, une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants, entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des morceaux de bois rond.
De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment, presque la souffrance.
XCIV
Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux où il se trouvait, sa facilité à entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes d'une localité, Anatole, un peu fatigué de la forêt, était en train de devenir un vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des passe-temps de petit bourgeois de village.
Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, il entrait chez la rustique débitante de tabac de l'endroit, et y achetait régulièrement ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs, céréales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pièce blanchie à la chaux, le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la balance, les deux pots blancs à bordure bleue, portant: _Tabac_, les verres où était coulée la tête de Louis-Napoléon, président de la république, et d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa gaîne de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile orné du cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait toujours le même amusement sur le mur du fond, à contempler l'image coloriée de la rue Zacharie, représentant le _Catafalque de l'empereur Napoléon aux Invalides_, un catafalque jaune à guirlandes vertes, à renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, avec, au premier plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel à franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.
De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, et la vieille femme au madras, sortant alors d'entre ses épaules sa tête enfoncée, lentement et de côté, avec le mouvement pénible et soupçonneux d'une tortue, lui répondait:--S'il vous plaît?
Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait assez du bureau et de la marchande, il raccrochait un indigène ou un artiste, et l'emmenait près de l'auberge à un petit billard où les coqs sautaient de la cour dans la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.
Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il existait dans l'endroit un charcutier retiré qui, pour se créer des relations, une popularité, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir, disait-on, le chemin de la mairie, s'était avisé de donner des séances de lanterne magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur des verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le délirant cicérone de lanterne magique, qu'il était fait pour être.
XCV
La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse de Coriolis recevait un coup soudain et mortel d'une révélation du hasard: madame Crescent apprenait que Manette était juive.
Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et d'un peuple de vieille province.
Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crédulités du passé contre les juifs, la tradition de leur hostilité contre les chrétiens, les fables populaires absurdement dérivées de l'article du Talmud qui permet qu'on vole les biens des étrangers, qu'on les regarde comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux hosties, des cruautés impies, des histoires de Croquemitaine enfoncées dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des légendes de village.
De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, la suspicion, la haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne produisant rien, n'ensemençant pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours du sillon, partout où il y a une vache à vendre, la part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mère et de son père, les deux provinces où l'usure a livré une partie du sol aux juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que tout ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais et marqué du signe de nuire, apportait aux autres de la fatalité, et faisait inévitablement le malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher.
Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier ses préventions, tout en cherchant à se raisonner, à revenir de son injustice, à se faire entrer dans la tête, en se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'éveillant, dans un sentiment soupçonneux, avec ce sens pénétrant de jugement que donne aux natures de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes avec les autres, elle commença à découvrir chez Manette une espèce d'arrière-âme, cachée, enveloppée, profonde, suspecte, presque menaçante, pour l'avenir de Coriolis.
Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle était trop peu maîtresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la même personne avec Manette, Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux femmes.
XCVI
Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères. Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques, des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé. Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris.
Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.
Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette, l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer et se perdre.
Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant dans leurs poumons.
Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement, et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés; toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales, le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.
Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin l'apparence de jardins mortuaires abandonnés.
Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome montrait tous les deuils de nature du Nord!
Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.
De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt, derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant.