Manette Salomon

Part 23

Chapter 233,805 wordsPublic domain

Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la passion, répandus et vulgarisés dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc divisé en quatre compartiments, et dont un émondage de peupliers relié par des perchettes nouées avec de l'osier faisait le palis garni en bas de paille de seigle. Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de pierrailles, traversés de lattes, couverts de chaume; les petits hangars reliés aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachés au mur par une tringle de bois, les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gâchant_ pas, que les poulaillers étaient exposés au levant, parce que l'exposition au midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne couche de fumier sous les hangars, pour empêcher les poules d'avoir froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu du gazon, où elle déposait du sable fin qui servait aux poules à se poudrer. Elle leur faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait inventée pour mettre le grain à l'abri de la pluie et des piétinements.

Et toute contente des petits étonnements de Manette, enchantée d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris imitatifs dont il inquiétait la basse-cour, des _cocoricos_ avec lesquels il faisait se piéter et se créter batailleusement les coqs, elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crèvecoeur, ses Cochinchine, ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, exotiques, ses petites poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces bêtes, les petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte d'attendrissement grisé mêlé à un sentiment de famille.

LXXXV

Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de comique. Deux _couêttes_ de cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère.

Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute de cette nature restée champêtre.

Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.

Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait, lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.

Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, et qu'elle appelait sérieusement «_horreurs_», un mot universel qu'elle appliquait à tout.

Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour eux.

Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un _creton_ de lard; et encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.

Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.

Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille piaillants.

Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.»

LXXXVI

--Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole.

Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient familièrement: Coriolis enchanté de trouver enfin un peintre qui parlât un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant à l'écart des habitants du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à des vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait étudiés, flairés, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque de confortable des auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à côté d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner à Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matériellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être mieux.

--Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voilà tout... Si au lieu de rester à l'auberge... La maison, tu sais Crescent, qui est là, de l'autre côté de notre mur?

--Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont écrit... la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette année... Je suis chargé de la louer... Ainsi, si ça vous va... Il y a un petit atelier où le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la voir, ce sera plus simple.

Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison gaie, construite avec de la pierraille encastrée dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile caché dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la confortable rusticité d'une installation anglaise.

--Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite.

Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, où la cuisinière, rappelée de Paris, faisait le dîner.

LXXXVII

Le voisinage porte à porte, les instructions que madame Crescent était obligée de donner pour l'approvisionnement fait à Barbison par des fournisseurs en voiture, les visites à toute minute pour se demander, s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques jours la plus grande intimité entre les deux femmes.

Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, elle éprouvait un certain soulagement à n'avoir plus besoin de «se tenir» comme avec la femme du professeur, à se sentir affranchie de la réserve, de la surveillance sur elle-même, de toute cette manière d'être cérémonieuse qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. Elle se trouvait à l'aise avec cette femme toute ronde, ses manières à la bonne franquette, sa langue de peuple. Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supériorité de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.

Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette relation l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, d'une femme honnête, estimée, aimée par tout le pays. Car madame Crescent était sans préjugés: elle avait cette singulière indulgence de la femme pour la maîtresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend peut-être là aux femmes légitimes l'exemple de toutes les maîtresses qui finissent par y être épousées.

De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément dans la société de Manette, dans une espèce d'autorité d'expérience et d'âge sur cette jeune et jolie femme qui aurait pu être sa fille. Son coeur chaud et aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, prêtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait même pas Crescent.

Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand Manette arrivait dans l'après-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade à la crème!

Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait échapper cette phrase comme une musique.

--Est-on bien ici!... c'est comme si l'on était sur de la mousse en paradis...

LXXXVIII

Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.

Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès, de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un travail ouvrier.

Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.

L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village écornées.

L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du paysan.

LXXXIX

Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on sentirait auprès d'un paysan apôtre.

Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal, ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites, retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme auquel l'art agreste élève les âmes simples.

Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner, plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.

Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela, mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au cerveau.

XC

Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir, en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie, les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en disant:--A-t-on idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai un _moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... ça porte chance...

Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans les _Propos de table_.

--Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse.

--Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant à rire,--elle triche!

--Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait là-dessus madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:--Si l'on peut dire!--Elle étouffait d'indignation et de colère.--Je triche, moi? Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras!

Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient; elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et regarder avec peur.

--Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.

--Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage... Tenez! la revanche...

--Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent... je suis comme un damné, ça me soulève sous la plante des pieds... et puis dans les bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles... Ah! tant pis! le roi, je le marque.

Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de ses tendresses.--Figurez-vous, commençait-elle à dire,--les gens d'ici, c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs à la tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là... avec ça qu'il est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux animaux, je les sens... Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon boucher emménagé ici... Mais non... Mais si... Et c'était vrai: je le savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me ferait pas plus que ça!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons... il y a des chasses... ça les rend mauvaises... Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui la petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la carriole? Ah! je lui ai flanqué une _touille_, à cette petite coquine-là... qu'elle n'aura pas _bouffeté_ de la journée, je vous en réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!...

Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole, tu es à l'ennuyer depuis une heure...

--Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en le retenant par le bras,--je suis sûre que pour cela vous serez de mon avis... Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant chez nous?... Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?... parce que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas?

XCI

--Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait à madame Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son ménage.

--Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par la fenêtre une tête tout ébouriffée: elle vit devant la porte des Coriolis un breack attelé en poste.

C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de ses jeunes élèves aux courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis était à Barbison, venait lui dire un petit bonjour.

--Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il.

Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui et son monde:--Impossible, nous dînons à...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des grands châteaux des environs.--Ah çà! fais-tu quelque chose ici?

--Rien du tout... Je pense à faire quelque chose... Et toi?

--Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un petit séjour à Rome pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul endroit au monde pour vous donner le dégoût des choses trop vivantes... du succès facile, du coin de bouche retroussé... Ici on y va, on y glisse, on a beau se roidir... tandis que là-bas, le style, le style... ça vous entre, ça vous pénètre... C'est l'air!... Rien que cette grande ligne horizontale...--et de la main il dessina la sévérité d'une campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphaël!... Mais, dis donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures de l'auberge d'ici...

--Nous allons vous y mener avec Anatole...

On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de Garnotelle, qui étaient des Russes de grande famille s'amusant à apprendre l'art; et arrivé dans la grande pièce de l'auberge, il commença: