Part 22
La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du pays.
Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux vipères, il passa à la récolte des champignons.
Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile, à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot à la juive.
Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.
Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.
Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais, fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre.
LXXX
--Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant à la porte de Coriolis,--tu ne viens pas à Mariette?... une partie que nous venons d'arrêter devant le beau temps qu'il fait... On va à pied, nous allons nous payer la _Mare aux Fées_, le _Long Rocher_, les _Ventes à la Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein?
--Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu ça, si l'on est mieux là-bas qu'ici.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Anatole revenu:
--Eh bien?--lui dit Coriolis.
--Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons été voir ça la nuit, une lune magnifique! Ah! voilà un décor pour la Porte-Saint-Martin, avec un beau crime là-dedans...
--Et les auberges?
--Les auberges, délicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-là... On les entend à une demi-lieue sur la route, jusqu'à deux heures du matin.
--Et la nourriture?
--Oh! la nourriture... Je leur ai pêché un fameux plat de grenouilles, va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention... Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai père Lajoie, mon cher, l'aubergiste là-bas... pas de façons... les pieds nus dans ses chaussons... Oh! une bonne tête!... Très-animé, le pays... il tombe des convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux, en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la forêt... Enfin je te dis, c'est tout ce qu'il y a de plus gai.
--Bon, je suis fixé,--dit Coriolis.
--Pas moyen de s'embêter une minute--continua sans l'entendre Anatole,--des histoires de femmes toute la journée; la maîtresse de Chose qui a accusé la maîtresse de Machin de lui avoir démarqué ses bas... ça a fait une scène à table!... Les lits? je n'y ai rien senti... Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourmenté du besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prêt à changer de place.
--Merci,--fit Coriolis,--que j'emmène Manette là?
--Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en homme subitement éclairé par Coriolis, et n'ayant guère des convenances de la vie une perception nette, immédiate et personnelle.
LXXXI
Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis.
Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch.
Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure, interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir: la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des bohémiens et de son amante.
Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie désolée des exécutions de là-bas.
Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste actuel était obligé de réclamer.
Anatole avait rempli les verres.
--Tiens! sourd, voilà le tien,--dit-il au Batignollais.
--Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin... Tu vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions notre conversation...
Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de velours.
La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu.
Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de toute sa force:
--Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?...
--Trente-cinq.
--Mettons quarante... Est-elle ragoûtante?
--Qui ça?
--Ta tante.
--Ma tante?... Elle est belle femme.
--Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?
--Hein?
--Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants...
--Ah! dame... je ne sais pas, moi...
--Ça me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses épouser ta tante...
Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:--Non,--à demi formulé dans un sourire d'idiot.
Anatole lui ressaisit la tête:
--Tu ne me trouves pas bien?
Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.
--Où demeures-tu?
--Rue Cardinet... 14.
--Il y a des omnibus?
--Oui.
--J'irai te voir.
Le sourd riait toujours.
Anatole reprit:
--Nous irons tous te voir... Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un petit dîner...
--Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura le sourd avec une espèce de finesse malicieuse.
--Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre, prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille:
--Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!
--Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montré sa tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous.
Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une voix caverneuse, fatale et méphistophélique:
--Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie... Si, tu me l'as dit... C'est une ambition honnête... Il n'y a qu'un moyen... c'est de commencer par manger ta fortune...
--Toucher à mon _tapital_!--s'écria, dans un premier soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire, comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:--Moi... je ne veux pas me marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour... Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort...
--C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols par an!... Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos bras!
Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et se débattant.
LXXXII
Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à patienter. Le trio restait à l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la forêt, de la campagne, quand un soir il apparut à la table deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de large encolure, les mains énormes; et une petite femme, sa femme, une petite brune, toute sèche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits fins, découpés, presque pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'oeil dédaigneux, à la parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du haut commerce parisien; un type de cette femme légitime de l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignité hérissée, une susceptibilité agressive, toujours en garde contre un manque de respect, une honnêteté nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manquée.
Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant le dîner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels les femmes honnêtes savent jeter leur mépris et leur haine à la figure des autres.
En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne le quittait pas: elle en était très-jalouse.
Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au dessert, pour ne pas la rencontrer.
A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en étaient là, quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait.
Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le cherchait partout.
Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir un peu mieux.
Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.
LXXXIII
Crescent était un des grands représentants du paysage moderne.
Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la première herbe, à la première eau; et là, toute la nature lui était apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune, vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'oeuvre «qu'on peut faire,--disait un de ses grands camarades,--sans quitter les environs de Paris.»
Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour faire voir et toucher à l'oeil la plaine de Barbison.
Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan, le _touffe_ d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphère.
L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il jamais _un fait isolé_, le dessus et le plafond d'un tableau, il était l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature et toutes les transfigurations de la terre.
Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de l'_Angelus_. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur écoeurante de l'été sur la sieste des moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or, les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque effacée.
Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte,--un de ces travaux nourriciers de l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:--du brun de la terre, du bleu du ciel.
LXXXIV
Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin.
On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt, dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.
Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes, Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent.
Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de gêne.
La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... ça vous amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _bélier_...