Manette Salomon

Part 21

Chapter 213,880 wordsPublic domain

Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart, qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu de pas de lion, des traces de breacks...

De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans une grotte de la Thébaïde.

Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée. Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait, retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.

Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation. Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds; des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien, une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée d'argent--c'était ce paysage du soir.

LXXV

Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs, ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde composite d'une table d'hôte.

Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de peinture, sorti de la grande école des Batignolles.

Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut, s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup, homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur infirmité pendu sur leur poitrine.

Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.--N'est-ce pas?--disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût entre le boeuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec une arme.

LXXVI

Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. Les attentions, les prévenances, les égards allaient à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se sentait trôner à cette table: elle y était comme une petite reine.

Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position où elle était. L'épouse du professeur, bonne créature ingénue, s'était laissé prendre à son excellente tenue, au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis» qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple était un ménage, que Manette était la femme du peintre. Aussi avait-elle répondu à ses amabilités.

Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du voisinage, les menues relations de la communauté des repas, elle avait mis ce liant qui établit comme une politesse de plain-pied entre femmes du même monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle honorait Manette de petits bouts de conversation familière.

Manette était excessivement touchée d'être ainsi traitée; et elle s'appliquait à se maintenir dans cette estime, en continuant à la tromper, en jouant avec un art admirable cette comédie de la femme honnête qu'aime tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir ce qu'elle essaye de paraître.

Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, de peur d'une découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant la figure de l'épouse légitime. Elle se surveillait elle-même dans ses gestes, ses paroles, ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes, faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et continuer la méprise de la respectable femme du professeur. Et une joie intérieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté qu'elle rencontrait pour la première fois lui procurait l'enivrement, l'étourdissement qu'elle donne aux créatures qui n'y sont pas nées, et qui n'ont pas toujours respiré, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphère de l'estime.

Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce «_geignard_» de Coriolis qui commençait à se plaindre du séjour.

LXXVII

L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord.

La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes rébus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres de bois noir.

Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'_arriéré_ du pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs.

Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le surnom de «_Bienfaiteur des artistes_», inscrit en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur.

LXXVIII

Coriolis en était à ce moment de désenchantement, quand un soir à l'heure du dîner, il aperçut au bout de la rue de Barbison une silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour tout bagage une canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.

--Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil...

--Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice... voilà. Je suis parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que vous étiez ici... Et je viens casser une croûte...

--Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir la forêt.

--Moi... Oh! tu sais la forêt... j'ai horreur de ça, moi... A Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas étudier mon bonhomme... j'ai été dans un cabinet de lecture pas mal monté pour la province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bête, mais ça exalte... Je n'ai pas même été voir les carpes... Tu sais, moi, je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a que cela qui m'intéresse... les villes, les bibliothèques, les musées... et puis après, le reste... cette grande étendue jaune et verte, cette machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du tout pour moi... du vide mal colorié qui me rend les yeux tristes... Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde où il y a le moins de terre végétale... Ah çà! Manette va bien? Et Anatole?

--Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en forêt, il va revenir.

Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la table, ceux-ci pour aller faire un piquet chez des amis, ceux-là pour se promener, d'autres pour se coucher:

--Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,--fit Chassagnol qui venait de dire, sans se déranger: C'est bon! à l'aubergiste qui voulait lui montrer sa chambre.

--Pas mal!... Heu! heu!

Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires de confortable.

--Ah! ah!--jeta tout à coup au milieu de ces doléances Chassagnol, avec l'explosion de son éloquence du soir allumée par l'imprudence des confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi, grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici pour être bien? Dans un endroit où il vient des peintres! Les peintres! un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc!

--Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre classe...

--Moi, les peintres, je les adore... j'ai passé toute ma vie avec eux... Mais, précisément parce que je les adore, je les vois et je les juge... tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit Chassagnol se lançant à fond dans son paradoxe.--Oh! les préjugés! les préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous ces braves gens de bourgeois qui ont, sous la calotte du crâne, l'idée, l'idée enfoncée, solide, indéracinable, chevillée, qu'un artiste est un homme rempli de vices coûteux, un mangeur, un dépensier, un luxueux!... un bourreau d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a de meilleur et de plus cher à boire, à manger, à aimer! Mais ils sont ordonnés, rangés, serrés... ce sont des papiers de musique, que les artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dépensent... ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils gaspillent un peu d'argent envoyé par la famille, carotté aux parents, prêté par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, de l'argent gagné, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur descend dans la case du cerveau où se font les comptes que des pièces mises sur des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose sur des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: des rentes, des maisons, des propriétés, des propriétés!... Oh! alors, il entre dans l'artiste une économie... mais une économie!... la magnifique avarice bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, de bénéfices, d'enrichissement, qui pousse l'homme à la largeur, le parvenu à la dépense, le joueur heureux à la profusion... Un boursier, je prends un boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer deux douzaines de chemises garnies de Malines à sa maîtresse... Mais dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe où les riches restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le succès, ça garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des années de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc dans ce monde-là des signatures de cinquante mille francs le mètre carré... Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la folie de la dépense, et le mépris d'un homme né riche pour une pièce de cent sous... Une race plate... avec des goûts plats, des sens plats, des appétits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de ténors, sans avoir un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvreté de goûts d'origine, de première éducation qui va très-bien avec leur vie, qui simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, la famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement qui permet le bon marché des deux choses les plus chères de la vie: le Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est l'étiage de la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, est-ce qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense qu'elle est ailleurs dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante, cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la maîtresse, presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une utilité, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre la gouvernante et la femme de ménage, bonne fille qui porte des bijoux d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son économie... La femme légitime? mon Dieu, c'est ça... avec un vernis... Le ménage? un ménage d'ouvrier... Des enfants habillés de mises bas, qu'on endimanché aux fêtes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voilà! Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un, n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, dans les corporations de tanneurs comme dans les confréries d'huissiers, jusque dans le monde des lettres où l'on gagne moins d'argent qu'à élever des couchers de soleil, et où l'on paye trois sous, une fois payée, une idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les ans... dans les lettres même, on entend dire quelquefois à des gens: J'ai dîné hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dîner qui avait tout ce qui constitue un dîner... Chez les peintres, jamais! Je demande quelqu'un qui ait fait un vrai dîner chez un peintre... Qu'il le dise et qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, c'est mythique, c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais parlé de la cuisinière d'un peintre!... Les peintres, on sait comment ça reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, c'est Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe des eaux-fortes et des dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les forcent à vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur le «pas de cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la santé! le petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres ordinaires, sans prétention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je les connais, leurs collections de deux sous, leur bric-à-brac de faïence de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement où ils vous mènent dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimène... Oui, si Solimène revenait...

Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de Coriolis qui s'inclinait:

--Tu dors?

--Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en paille_ comme on dit dans le pays...

--Deux heures?...--répéta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La voiture part à six heures... Ça ne vaut guère la peine de se coucher... Je vais un peu flâner dehors jusque-là... Tiens! au fait, si je réveillais Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole... Nous ferons un tour ensemble.

LXXIX

Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi bravement _piger le motif_.

Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous les paupières.

Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après nature».

Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras.