Part 20
--Non,--répondit Coriolis,--ça ne va pas jusque-là... mais, mon Dieu, si ça vous convenait à Manette et à toi...
--Quoi?--fit Manette.
--D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des boutiquiers de passage, respirer...
--A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette, à laquelle ce mot faisait voir quelque chose au-delà de Saint-Cloud, de vert, d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.
Elle reprit aussitôt:
--Où ça?
--Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il paraît, à ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie forêt... Nous irions dans un trou... à Barbison, à l'auberge... Une installation, ce serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici.
--Oh! c'est ça, en garçons!--fit Manette, à laquelle l'idée d'aller à l'auberge plaisait comme sourit à un enfant l'idée de dîner au restaurant.
Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier à l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:
--Et Vermillon.
--Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, au fait,--dit Coriolis,--on ne le voit plus.
--Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel... Il y a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion, parole d'honneur! malheureuse, je l'espère... Il brûle pour la forte épouse de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur... Il passe maintenant tout son temps à lui savonner son linge dans le ruisseau pour lui prouver son dévouement... C'est touchant!... Et il lui fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un homme ne serait pas plus bête, quoi!
--Très-bien... Tu le laisseras en pension chez son adorée.
--C'est peut-être très-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus, il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journée les jambes croisées sur une table sont rangés par les criminalistes dans la classe des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations...
--Imbécile!
--Aux paquets!--cria Anatole.
LXXI
Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé.
Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait mal des fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé, c'était l'auberge.
Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre cuite.
Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de caille.
Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux os blancs.
Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là; de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri.
Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes, dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres encombrées de vieilles choses hors de service... Bric-à-brac hybride de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie par les pinceaux d'Isabey.
LXXII
Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était que le _Moniteur des communes_. Sa vue était heureuse de cette grande rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là, le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste répondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien là n'arrivait.
Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements et d'amusements.
Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, l'allégresse un peu oisonne de la Parisienne à la campagne. Il lui paraissait charmant de manger à genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou. Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un coquillage.
On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de son apathie, de sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de monter à des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse de soleil, les reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans la chambre à four regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe à la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle n'osa pas.
Mais le plus souverainement heureux des trois était Anatole. Il éclatait en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient à de la griserie, à cette ivresse que verse à certains hommes de bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour, les étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche, faisant l'écho au chant du fumier, et laissant les chiens lui débarbouiller, comme à un ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.
Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, étalé, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur la figure, la tête sur ses bras en manches de chemise. Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de sa ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient tout le corps. Et tout enfoncé dans ce lazzaronisme en plein air, à demi extasié dans l'épanouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage. Il «vachait»,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui peint ces félicités retournant à la brute.
Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne se serait pas aperçu des dimanches, sans les boules étamées qu'exposait, ce jour-là, dans un jardin, un employé qui les apportait le samedi soir et les remportait le lundi matin.
LXXIII
Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait, c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à l'auberge.
Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait fumante dans la salle à manger.
A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle, à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru.
Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs, derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie, avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur des balançoires de roses...
Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_ de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la basse-cour.
LXXIV
Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du peintre.
Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée, de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères, ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce, leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une goutte d'eau.
Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel, de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles tombées, avec le pas d'une bête.
L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval rouge, qui était un cerf.
Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage, l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait qu'il s'égoutte du sang.
Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là, que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement, l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses, le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et battus peut-être par une vague antédiluvienne.