Manette Salomon

Part 2

Chapter 23,698 wordsPublic domain

--Oh! un baiser!...--lança Chassagnol.--Ça, un baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela? Jamais! non, jamais! Rien de frémissant... rien qui montre ce courant électrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être... Non, il faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce que c'est que les lèvres... Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, _gazées_, c'est son mot, par cet épiderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels de la tête... Ils s'unissent, de proche en proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des émotions humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au coeur, qui touche au coeur!...

--Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis.

--Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!...

Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.

III

En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient dans l'art, vers l'année 1840, le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration, finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui avait remué l'art. De hautes espérances avaient sombré avec le peintre de la _Naissance d'Henri IV_, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de promesses, annonçant le dégagement futur d'une personnalité, allaient, comme Chassériau, de l'ombre d'un maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un éclectisme bâtard et un style inquiet.

Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur jour d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour devenir les ouvriers de ce grand musée de Versailles, si fatal à la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hâte exigée de l'exécution, tous ces travaux à la toise et à la tâche, qui devaient faire de la Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la pacotille.

En dehors de ces causes extérieures, les faillites d'avenir, les désertions, les séductions par les commandes et l'argent du budget, en dehors même de l'action, appuyée par la grande critique, des oeuvres et des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures, spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux fréquentations des artistes de 1830. Il était arrivé peu à à peu que le Romantisme, cette révolution de la peinture, bornée presque à ses débuts à un affranchissement de palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une intime mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, un abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement d'une atmosphère de lyrisme.

De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il était sorti des peintres de cerveau, des peintres poëtes. Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct germain, séduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil des mythologies dans la mélancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses créées par les poëmes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prière de saint Augustin, le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la matérialité du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'était par là que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art.

La désastreuse influence de la littérature sur la peinture se retrouvait à l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur théâtral, le très-adroit metteur en scène des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le trompe-l'oeil d'une couleur locale à laquelle manquaient la vie, le mouvement, la résurrection de l'émotion.

De tels hommes, malgré la mode du moment et la gloire viagère du succès, n'étaient, au fond, que des personnalités stériles. Ils pouvaient monter un atelier, faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le principe d'infécondité de leurs oeuvres, les condamnaient à ne pas créer d'école. Leur action, restreinte fatalement à un petit cercle de disciples, ne devait jamais s'élever à cette large influence des maîtres qui décident les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une génération, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse.

Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres créés ou renouvelés par le mouvement romantique, le paysage se débattait, encore à demi méconnu, presque suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés du public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir à coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, réputé inférieur et bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les défiances du présent, n'avait guère de tentation pour le jeune talent indécis dans sa voie et cherchant sa carrière. L'orientalisme, né avec Decamps et Marilhat, paraissait épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer Géricault dans la peinture française semblait mort. On ne voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentât la vérité, s'attaquât à la vie moderne, révélât aux jeunes ambitions en marche ce grand côté dédaigné de l'art: la contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques années, il n'y avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit peintre de génie naturel, de tempérament et de caprice, jouant avec les féeries du soleil, doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, pour retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apporté, à l'art de 1830 à 1840, sa franche et éblouissante originalité. Mais sa peinture était une peinture indifférente. Elle ne cherchait et ne donnait rien que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une fleur. Elle ne parlait à la passion de personne. Toute âme lui manquait pour toucher et retenir à elle autre chose que les yeux.

Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la grande peinture par cette lassitude ou ce mépris des autres genres, la génération qui se levait, l'armée des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités supérieures et dominantes, aux deux tempéraments extrêmes et absolus qui commandaient dans l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, à son dernier héros, au maître passionnant et aventureux, marchant dans le feu des contestations et des colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839, _Cléopâtre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de Trajan_; en 1841, l'_Entrée des Croisés à Constantinople_, un _Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'était qu'une minorité, cette petite troupe de révolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient à Delacroix, attirés par la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant la religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la route de Rome, fêtaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphaël. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont les deux noms étaient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et Delacroix.

IV

Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spécialité de la mode presque créée par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveautés bizarres qui charmèrent le goût de la Restauration et des premières années du règne de Louis-Philippe: les ridicules à pendants d'acier, les manchons en velours noir avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, les boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes de féerie: c'était elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de bal, édité les premières robes à _étincelles_, étonné les bals citoyens des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient des élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de trouveuse d'idées et de dessins, elle gagnait de huit à dix mille francs par an.

Elle mit Anatole au collége Henri IV

Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour cela, lui prédit la potence,--une prédiction qui commença à mettre autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publié par Curmer, ses camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une carrière de génie.

Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière rigoureuse et sévère de l'art.

Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, la mère d'Anatole avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr s'écroula.

De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un atelier où les moeurs de son fils seraient respectées.

A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune homme chez un élève de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait.

Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension de Parques.

Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant.

Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux ou trois ans.

V

L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui repose.

Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes, moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la devise au-dessous: _Semper viret_. Et çà et là, à travers les caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tête, rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne_.

Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet.

Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres, juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à modèle.

On voyait là:

Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson, le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un _gobeur_ avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété;

Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des mythologies plafonnantes;

Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait _Moins-Cinq_, à cause de sa réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin, excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades;

Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait, étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien dessinée:--«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien, mon ami, vous voyez comique...» Lestringant, qui devait obéir à sa vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature;

Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles, faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des élèves;

Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs, donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à la barrière Fontainebleau: de là, il s'en allait d'une trotte aux Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration, emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne, d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes;

Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genève; qui avait rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc;

Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir, et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers donnent pour un sou;

Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves;

Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles;

Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;

Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!...»

Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait: c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M. de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles;

Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier; mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été recollé avec de la cire à cacheter;

Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien, toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un musicien, qui faisait de la peinture à idées;

Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes à refléter dans leurs oeuvres l'infirmité marquante de leur personne.

Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras, dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec Javelas le rôle de martyr de l'atelier.

Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du _cuveur_ et du _rêveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... Ça aurait été toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est là...--lui dit Romanet en se touchant le front.

Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde, là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de chocolatier de passage!

VI

Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train de l'atelier, le «branle-bas» des farces et des charges.