Manette Salomon

Part 19

Chapter 193,946 wordsPublic domain

Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie de nature, dans la première venue du peuple:--la distinction.

LXVI

Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientôt l'occasion de se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le dévouement.

La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de travail, son effort énorme et inquiet pour arriver à temps, avaient amené chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il prenait le rendait tout à fait malade.

Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être souffrant. Il se couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur répondre, et quand les gens restaient là, il tournait le dos et se collait le nez dans la ruelle. C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois, quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une parole ni un verre de tisane, il se levait comme à l'ordinaire et se remettait à travailler sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlât de rien.

Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second jour, Anatole le vit si malade qu'il alla chercher un médecin, le médecin ordinaire du monde de l'art, et que la moitié des hommes de lettres et des artistes traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante et souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupières plissées de lézard: quand il était là, assis au pied du lit d'un malade, il prenait un inquiétant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait l'air d'être content de tenir un homme de talent, un homme connu, de l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le moral, tâter ses peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse passaient de petits éclairs froids où s'apercevaient ensemble la rancune implacable d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la fortune des autres, et la curiosité d'une étude impie et féroce aux prises avec l'instinct de guérir d'une grande science médicale.

--Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il à Coriolis,--pas de chance! Dire que ta réputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu commençais à embêter pas mal de gens... Ah! tu étais lancé...

Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.

--Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui des yeux braves.

Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait tout occupé à écouter le pouls de Coriolis, à en compter les battements. Et tous deux se regardant face à face, il y eut un instant de silence et de lutte au bout duquel le médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé sur le sien.

--Qu'est-ce qui te parle de ça?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il était temps, là, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse fluxion de poitrine.

Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.

Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah! le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de philanthrope à larges bords, et jetant un regard sur les murs de l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui... oui...

Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée à laisser tomber dans les désespoirs de la femme les cupidités de la maîtresse.

Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aiguës de la maladie et l'affaiblissement des saignées, Coriolis se crut perdu. Il se prépara à mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une douceur étrange.

Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il s'était toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des fruits étrangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi, ses yeux se plaisaient à des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait charmé son existence, et il n'eut plus que cette pensée d'aspiration suprême: l'Orient! On eût dit que, comme dans les religions de ses peuples de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.

Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, des soieries safranées où couraient des fils d'or; et, la tête un peu affaissée dans les oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses aimées. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en lui-même comme un buveur qui savoure les délices d'un vin; puis il les rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, ces étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, l'enlevaient à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa vie, il ne la sentait plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait devant lui devenaient ses idées, et l'emportaient à leur pays. Il était là-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des caquetages de femmes assises dans un caïack qu'il avait entendus à Tichim-Brahé, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse.

Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses doigts détendus, errant dessus et qui avaient peine à prendre, il les palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement, avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient égrener un chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les lèvres chatouillées d'un demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre, il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant.

Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum évaporé qui reste à ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lèvres pâlies comme pour mettre dans une dernière communion le baiser de son agonie sur l'adoration de sa vie!

Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un homme à tout faire.

Coriolis fut sauvé.

LXVII

Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles; et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.

--Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un petit cri de peur.

--Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon...

Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et de tous les dessous de meubles de la grande pièce.

--Tu es fou!--fit Coriolis.

--Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a des rubans comme une boîte de baptême?... Tu ne méritais pas de le gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon cher... On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour toi à la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bête... C'est doux, c'est gentil, ça aime l'homme... et ça sauve de la tentation: vois saint Antoine!... Et puis ce sera une société pour Vermillon... Il faut que je le lui présente... Hop! Vermillon!

Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en se renfonçant précipitamment.

--Vermillon!--cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrêta là, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là, sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le considérant avec une attention profonde, méditative, presque scientifique.

--Nous étions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai excusé... J'ai dit que tu étais encore un peu patraque... Oh! ça été d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville!

Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération, plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.

--Vermillon! à ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout à fait bien... Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi...

--Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lança Manette.

--Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!...

--Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dîner à tous ici... pour la fin de ma convalescence?

--Hum! un dîner...--fit Anatole,--ça sent la fête de famille, un dîner... Donne donc plutôt un souper... c'est toujours plus drôle.

--Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant souper?

--Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une idée!... si on se livrait à un petit tremblement de jambes?

--Moi, d'abord, je mets ça, si on danse...--dit Manette qui venait de passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote.

--Mais, ma chère, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'époque des bals masqués...

--Bah! si ça l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fête-là... Elle ne l'a pas volée... Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci... Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal à la porte... C'est ça qui aura de l'oeil!... Enfoncés les bourgeois!

Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis.

--Accordé!--dit Coriolis,--bal et souper! Voilà le programme... Par exemple, c'est toi que ça regarde Anatole... tu te charges de tout... Ah! canaille de Vermillon!

Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.

Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné, par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre continuelles,--c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté par elle.

LXVIII

A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui devait devenir historique et laisser dans les légendes de l'art une mémoire encore vivante.

Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût cru voir se presser un peu de toutes les nations et de tous les siècles. L'histoire et l'espace semblaient ramassés là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme une évocation où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, les lignes, les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le tohubohu étourdissant des couleurs. Il y avait des échantillons de toutes les civilisations, des morceaux de toute la terre, et des robes volées à des statues. Les costumes allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là avaient été détachés d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans. Des couples se parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé dans un chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernière des débardeuses. Des bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo était dans cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La fustanelle plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme la porte la statue de Tibère, voisinait avec la _tébuta_ d'Océanie. Une déesse de la Raison, une Diane de Poitiers et une belle écaillère faisaient un groupe des trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique avec un masque de plâtre et du madapolam amidonné. On voyait un galérien en vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chaîne et un boulet fait d'un ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de Rhamsès II, détachés d'une graphie égyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile à matelas par instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un Chicard. Un premier communiant à barbe, dans un habit et un pantalon de collégien trop courts, avec le brassard blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une femme, en Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre et de coquillages. Une autre était la sainte Cécile, en rouge, du Dominiquin.

Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajouté, avec la conscience d'artistes qui se déguisent, la tournure, l'air, le teint, la physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace même de chaque latitude. Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, avait passé la journée à se peindre religieusement, d'après les planches de Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les aurait reçus à la danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes pour se remonter le coin des yeux.

Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin d'Olympe: la beauté d'un modèle de femme en Amphitrite, vêtue d'une écume de mousseline à travers laquelle paraissaient, à ses chevilles, des _péricelidès_ d'or copiés sur la _Venus physica_ du Musée de Naples; la beauté d'un homme dont les muscles jouaient dans un maillot; la beauté de Massicot, le sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise bouillonnée, coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre, le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, basanées, nerveuses et parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le Bacchus indien dans les fermes milanaises.

Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras, comme en trouve l'atelier, des caricatures taillées de main d'artiste, des parodies cocasses, un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la chevalerie du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux de cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros qui avaient ramassé un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de travestissements volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui avaient l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, et d'en avoir été retirés avec une couronne de lauriers et de carottes.

Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, à ramages jaunes et verts, du seigneur qui lève une coupe dans les _Noces de Cana_.

Manette portait un des costumes rapportés d'Orient par Coriolis: les jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la délicieuse nuance fausse du rose turc, elle avait la taille dessinée par une petite veste de soie marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus par les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait voir en jouant la moitié de sa gorge. Sur sa tête, elle avait le charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert d'agréments et de broderies, dans lesquels elle avait passé, noué, enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une femme de là-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme d'Ionie,--la femme de la séduction.

Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était très-bien arrangé dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau portrait de Calcar du Louvre.

Chassagnol était superbe dans son costume de comique florentin, en Stenterello du théâtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite queue remontante, ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils terribles, sa veste courte à carreaux.

Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en saltimbanque classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la fourrure, un maillot blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en velours noir et or, un diadème en or sur une grande perruque, et une trompette dans le dos.

LXIX

Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole, une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait, se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une joie de vertige dans le bal.

Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença à danser.

Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis, coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire. Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à-vis, il se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!

A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à force de rire.

LXX

Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. Il ne reprenait ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la santé, souffrant de la chaleur de l'été, intolérable cette année-là.

--C'est une drôle de chose,--dit-il un jour à Anatole,--quand on a dix-huit ans on ne s'aperçoit pas du mois de juillet à Paris... On ne sent pas qu'on étouffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a l'idée de penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre d'arbres...

--Ah ça!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une maison de campagne avec un jet d'eau?