Part 18
Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très-arqués, dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux qui, dans la fixité, dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une épingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperçant, de clair et d'aigu. Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice s'est posé sous l'oeil. Tout ce visage, le front creusant à la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines découpées et un peu remontantes, montrait un modelage ciselé de traits. La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement retombante aux coins et dédaigneuse, à demi détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse, presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux portraits italiens.
Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualité animale que le baptême semble tuer chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes à elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa main posée sur le dos d'une chaise, le cou allongé et tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe.
--Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le «désespoir des peintres!»
Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.
LX
Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. Elle ne dormait pas encore, mais elle était dans ce premier engourdissement où la pensée commence à rêver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et lui tournant le dos, il se mit au coin de la cheminée à fumer avec cet air qu'a par derrière la mauvaise humeur d'un homme en colère contre une femme.
Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il se leva, s'approcha du lit, empoigna le bâton d'une petite chaise dorée sur laquelle avaient coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui regardait et rêvait, ces yeux tranquilles et fixes, nageant à demi dans le bonheur et la paix du sommeil. Sa tête, un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne de son visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée sur la cheminée se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits expiraient sous une caresse d'ombre où rien ne se dessinait que deux petites touches de lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le dessous de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, le dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant ainsi que son visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir...
Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu tomba cassé sur le tapis.
Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis qui n'était pas encore levé, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui était elle,--une carte qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte, et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour être toute prête à partir, à ranger en cachette son linge, ses affaires.
Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et ne plus la voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dîner, il mit le journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette, impatiente, froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la moindre contrariété, se chargeait d'implacabilité, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle savait s'envelopper et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire jaillir le choc et l'étincelle d'une explication.
--Qu'est-ce qui t'a donné cela?--lui dit tout à coup Coriolis: il rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de ses affaires tirées hors des tiroirs.
--Je ne sais plus...--répondit Manette.--J'étais toute petite... Maman me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus... J'étais blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là... Ah! oui... j'ai accroché la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre... Alors...
--C'était moi, ce monsieur-là,--dit Coriolis.
--Toi? vrai, toi?
Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de leur liaison.
Elle se répéta à elle-même: Lui... Et ses yeux allaient presque religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus.
Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:
--Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne...
LXI
Le tableau du _Bain turc_ était complétement terminé. Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux autres.--«C'était réussi, c'était superbe!... Il faisait chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'était dessiné avec du jour... Le fameux coloriste un tel était enfoncé...»--on n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure, et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui faisait mal aux os des doigts.
A tous les compliments, Coriolis répondait:--Vous trouvez?--et ne disait que cela.
Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il étudiait de la peau,--les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière, cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrége elle-même.
--Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan où le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture?
--Hein? hé! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se réveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien, après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà peintres... c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance éclairante... Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup... Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour peindre!... vous allez prendre une lumière... ce cadavre de lumière-là!... Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or... quelque chose de filtré... C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est mort!... Et par là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales... De la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour «abstrait...» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin... chimiquement, c'est prouvé... Et puis... et puis... Ils disent encore que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur est une impression retrouvée... est-ce que je sais! un tas de raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale, ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette... Mais je réponds qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne... C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes... Eux ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah! mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement, il n'y a pas un document là-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons les grands bonshommes... Véronèse, si tu veux, et le Titien... qu'ils peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte... Un autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!... C'est que Rembrandt... mon maître et le bon dieu de la couleur,--fit Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi... Ça, c'est comme si je l'avais vu... et avec des jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait... Mais regarde tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, c'est évident!
--Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi?
Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu d'importance qu'il attachait à ce détail.
Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre en une baie d'atelier.
Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse, d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil.
LXII
Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette ne posait plus pour d'autres.
Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs heures, elle restait immobile à regarder la pendule, attendant pendant un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait à la porte de l'atelier dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des petits fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du poêle, en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui fait une chose défendue.
Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, peu à peu, avec une lenteur où elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie, écoutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à tour dans ses mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient d'autres mains entre ses mains; puis les reposant à terre, elle les enfonçait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque temps à regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté comme le pouce d'un pied de marbre.
Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui laissait à demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle défaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste: ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, était son seul et nouveau luxe.
Elle était nue, n'était plus qu'elle.
Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan, s'étendait en se frottant sur leur rudesse un peu râpeuse, et là couchée, elle se caressait d'un regard jusqu'à l'extrémité des pieds, et se poursuivait encore au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui renvoyait en plein la répétition de son allongement radieux. Et quand sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les ôtait d'une main avec le geste de se déganter, et les semait, sans regarder, sur le tapis.
Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, la grâce nue de la femme. C'était, sur les zébrures des peaux, un remuement presque invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des avancements et des retraites de muscles à peine perceptibles, d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, des coulées de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on eût dit arrondis par du sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage d'une volonté artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une admirable statue d'un moment...
Une minute, Manette se contemplait et se possédait dans cette victoire de sa pose: elle s'aimait. La tête un peu penchée en avant, la poitrine à peine soulevée par sa respiration, elle restait dans une immobilité d'extase qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de divin. Et sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une femme murmure tout bas à sa beauté, paraissaient monter et mourir, expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche.
Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui déchire une image.
Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux travail. L'odeur doucement entêtante du bois de genévrier qui brûlait montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommençait cette patiente création d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation des lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait avec le tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait l'arracher à cet enchantement de faire des transformations de son corps comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait l'arracher à l'adoration de ce spectacle d'elle-même, auquel allaient toujours plus fixement ses deux pupilles pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de ses yeux.
Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait. Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait de lui dire:
--Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!
LXIII
Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y obtenait un grand et franc succès.
Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur de taches» étaient forcés de reconnaître le peintre, le dessinateur, le coloriste puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient guère été abordées, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau. Tout le public était frappé de l'ensoleillement de ce corps de femme, d'un certain lumineux que Coriolis avait tiré de son dernier travail dans l'éclat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de l'avoir pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. Et la persistance de quelques injustices rancunières passionnait les éloges.
Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta son tableau pour le Musée du Luxembourg, et les journaux donnèrent la nouvelle presque officielle de sa décoration.
LXIV
Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans les idées et les sentiments de Manette.
Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait rencontré dans un moment où elle n'avait personne. Abandonnée par Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait vu en lui qu'une chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire un homme de son monde, et qu'il était naturel de connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement vouées à la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres, à quelque classe qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal de France, n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle n'était sensible qu'à un nom d'art, à un talent, à une réputation d'artiste.
Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence lui avaient un peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnête que d'être mariée. Et pour elle, il faut le dire, la liaison était une sorte d'engagement et de contrat. Manette était de l'espèce de ces maîtresses qui mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. Elle était de ces femmes qui se font un honneur d'être, fidèles jusqu'au jour où elles en aiment un autre. Ce jour-là, elles ne trompent point l'homme avec lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel amour. Cette loyauté était un principe chez elle.
Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, de certaines élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, sans arrière-pensée. Elle ne regardait point à l'argent chez un homme.
Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrément des choses autour d'elle ne l'avaient point touchée d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais rien que de l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon garçon, à un camarade, à quelqu'un de très-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y croire, d'avoir foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait à Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il était de la même race, et elle se laissait aller à croire qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre comme les gens célèbres qu'elle avait connus. Le succès de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumière.
Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée du présent, de l'avenir, de ce bruit de popularité qui commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un artiste connu fit tout à coup lever de son coeur une chaleur, une flamme, presque de l'amour.
LXV
Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent rougir de ce qu'il aime.
Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie. Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif et vulgaire, la _moitié_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là, il est vrai, qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs chefs-d'oeuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes inférieurs»,--répondit-elle d'un mot profond.
L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art plane sur le Pot-au-feu.
Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine. Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.