Manette Salomon

Part 17

Chapter 173,836 wordsPublic domain

Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut. Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis.

LV

Créole, Coriolis avait le coeur et les sens du créole.

Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffinée, mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies et des colères un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une espèce de besoin d'être caressés, enveloppés continûment par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lâches douceurs, de s'y perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle servitude heureuse.

De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole à la vie qui mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du concubinage. Coriolis n'y avait pas échappé. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues des chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce qu'il connaissait tant: un modèle!

Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, et qu'il n'avait point connue avec ses autres maîtresses. A son amour se mêlait l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses du dessin et de la couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les tableaux des maîtres un type nouveau de l'_éternel féminin_. Il l'aimait pour sentir devant elle une inspiration et une révélation de son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idéal de nature, cette matière à chefs-d'oeuvre, cette présence réelle et toute vive du Beau que lui montrait sa beauté.

LVI

A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile l'existence de son amant.

Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là, de sa part, une idée de méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à-terre, la menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à l'abandon de ce caprice.

Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui demandait que ce fût fini.

Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences, paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.

Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue, et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient: il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé, qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne. Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule femme.

Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui.

LVII

Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait de dîner. Aussitôt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre, revint avec son châle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était neuf.

Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se dit: «Elle va me le dire».

Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en se retournant, si leur châle, dont elles rebroussent la pointe du talon de leurs bottines, tombe bien.

Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, et toutes sortes de pensées lui traversaient la cervelle.

Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette idée: «Où va-t-elle?»

Il attendait que Manette eût fini.--Où vas-tu?--il avait sa phrase toute prête sur les lèvres.

Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle simplement.

Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'écouta faire dans l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques, tourner une dernière fois, fermer la porte... Elle était partie.

Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier.

Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit préau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espèce de cloître alhambresque: Manette n'était plus là.

Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris, à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres.

Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth.

Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut là fut Manette.

Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le coeur léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant, se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur.

Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières, il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains...

Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte, cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu.

Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression indéfinissable.

LVIII

--Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole à Coriolis.--Je crois qu'il avait à te parler... Il devient puant, sais-tu? Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! à la douceur... C'est que c'est si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a été comme nous... Tu te rappelles, à l'atelier?... C'est trop fort!... Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame! Tu vas toujours dans le monde?... le Raphaël de la cravate blanche!... Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, ça y était... une portière séraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi... il faut bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tête, mon cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du Tribunal de Commerce à faire... des belles têtes!... Et puis, j'ai une idée de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-là! si je ne tape pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voilà mon tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va se brûler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est là, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des allumettes amorphes... Sauvé, mon Dieu!... Et je peindrai ça avec le coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abîmé, ce poulet sacré de l'Institut! Il était vert... ce qui ne l'a pas empêché de me dire en s'en allant qu'il était content de me trouver toujours le même, aussi jeune, le Bazoche du bon temps...

--Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien vive... C'était plutôt à cause de toi, qui étais lié avec lui... Après ça, il a été très-gentil pour moi, à l'Exposition... et je ne voudrais pas me fâcher...

--N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position... Garnotelle ne se fâchera jamais avec toi...

Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentrée de Coriolis: il se remit à lancer avec une sarbacane des pois secs à Vermillon, qui, tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à descendre. Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un homme qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe grimaçait, menaçait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bête mouillée, poussait de petits cris agacés en montrant les dents,--et sa colère finissait par avoir la colique.

Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.

--Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole à Manette qui, pour réponse, fit un petit haussement d'épaules.

--Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite à venir voir sa chapelle à l'Église Saint-Mathurin, qu'on découvre demain...

--Tu iras?

--Oui... sa lettre est très-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller... Ça aurait l'air...

--Très-malin, sa chapelle... Il a senti, à son dernier envoi de Rome, qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on risque en pleine exposition à côté des petits camarades... Comme ça, il a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est mauvais, que la disposition architectonique vous a empêché d'être sublime, qu'on a fait plat pour l'édification des fidèles, et gris pour ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des amis, rien que des invités, c'est superbe!... Très-malin, Garnotelle!

Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église, sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.

Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il avait été, il le redevint tout à coup.

Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant:

--Tu sais, moi, je suis un cochon.

Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche et gagneur d'argent, disait toujours:--«Moi, tu sais, je suis un cochon»,--et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie.

LIX

Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race.

Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.

C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin, une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade, avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.

Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté sur son appui-main, il regardait Manette.