Part 16
C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour elle les hommes ne sont plus des hommes. La représentation de sa personne la laisse sans gêne et sans honte. Elle se voit regardée par des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette, l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée qui fait taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de sa chair, c'est la contemplation sereine et désintéressée, c'est l'attention passionnée et absorbée du peintre, du dessinateur, du sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de la ligne qui fait rêver le dessin.
De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette défense contre la curiosité des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du métier, ce trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une séance, un corps de femme s'aperçoit qu'il est nu et se trouve tout déshabillé.--Un jour, dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, trente paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la table à modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant à ses vêtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin, par la baie au-dessus de sa tête.
Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de pied, le chassa par derrière ainsi qu'une queue de robe; puis, après avoir abaissé sur elle-même un regard d'un moment, un regard où il y avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras au-dessus de sa tête, portant son corps sur une hanche, elle apparut à Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Génie du repos éternel_.
La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des milliers, des millions de corps qu'elle semble à peine dégrossir, qu'elle jette à la vie à demi façonnés, et qui paraissent porter la marque de la vulgarité, de la hâte, de la négligence d'une création productive et d'une fabrication banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un ouvrier écrasé de travail, des peuples de laideur, des multitudes de vivants ébauchés, manqués, des espèces d'images à la grosse de l'homme et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, comme pour empêcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin être d'art qui sort des mains artistes de la Nature.
Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans l'atelier, sa nudité avait mis tout à coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre.
Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et un peu penchée, retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, repliée sur son bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son corps.
Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une pareille élégance élancée et serpentine, une si fine délicatesse de race gardant aux attaches de la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la fragilité et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et absorbant la clarté, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui efface les blancheurs nacrées de l'Occident, une de ces chairs de soleil, dont la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des ombres d'ambre.
Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces passages de ton si doux, si variés, si nuancés, que tant de peintres expriment et croient idéaliser avec un rose banal et plat; ils embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tiédeurs de couleurs qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une adorable pâleur les diaphanéités laiteuses de la chair, tout ce délicieux je ne sais quoi de l'épiderme de la femme, qu'on dirait fait avec le dessous de l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levés, blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la lumière, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et azurée de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge des blondes, et où le bout du sein était de la nuance naissante de l'hortensia.
Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la ligne à peine éclose d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprimé dans sa grâce, à demi mûr, serré dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un bouton. Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, comme la taille des femmes qui n'ont jamais porté de corset, lui montrait cette jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marquée d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions, aux méplats, à la rondeur enveloppée, à la douce et voluptueuse ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpté dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le _flou_ de sa chair: une petite lumière, à demi coulée au bord du nombril, semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et le coeur d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y avait de la convexité d'une coquille et du rentrant d'une vague, à l'arc des hanches, à ces cuisses charnues, caressées, sur le doux grain de leur peau, de blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux, délicats et noyés, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes l'agrafe des muscles et le noeud des os, à ces jambes polies et lustrées, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines femmes, le luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit pied, maigre et long, l'orteil en avant, les doigts un peu rosés au bout...
Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette à la fin éprouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et décroisant ses jambes, elle parut demander à Coriolis de lui indiquer la pose.
--Nom d'un petit bonhomme!--s'écria Anatole dans un élan d'admiration, et mettant sur ses genoux un carton, il commença à tailler un fusain.
--Tu vas faire une étude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un «toi» assez durement accentué.
--Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier à cigarettes... Il m'a demandé une Renommée grandeur nature... Quatre cents balles! s'il vous plaît.
Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans la pose de sa baigneuse, revint à sa place et se mit à travailler. De temps en temps, il s'arrêtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de côté Anatole, auquel il finit par dire:
--Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux...
Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait ou dessinait, de se mordiller perpétuellement un bout de la langue qu'il avançait à un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.
--Je vais te tourner le dos, voilà tout...
--Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais ce que j'ai... j'ai besoin d'être seul pour faire quelque chose...
Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant la séance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renommée «de chic».
LI
--Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin à la fin du déjeuner Coriolis à Anatole.
--Hier, j'ai été au Père-Lachaise.
--Et aujourd'hui?
--Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve ça très-amusant comme promenade...
--Ça ne te fait pas penser à la mort?
--Oh! à celle des autres... pas à la mienne...--fit Anatole avec un mot dans lequel il était tout entier.
Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent se perdre dans la fumée de sa pipe; puis il lui échappa, comme s'il pensait tout haut:
--Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore vu une comme ça...
Et se tournant vers Anatole:
--Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à ce qu'elle soit tombée dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!... on bûcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a l'air de porter un intérêt à ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est étonnant... Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas... Il y a des riens... un mouvement de lèvres, un geste... On est nerveux... il vous passe des inquiétudes dans le corps... Enfin, ça se voit... Eh bien! cette mâtine-là, quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait l'air aussi ennuyé que ma peinture... Et puis quand j'ai commencé à m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà qu'elle a eu un air content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait... Tiens! je vais te dire quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau était heureuse!... Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait qu'elle était chatouillée là où je donnais un coup de pinceau... Une bêtise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magnétisme, le courant de caresse d'un portrait à une figure... Et puis, à chaque repos, si tu avais vu sa comédie!... Tiens, comme ça... son jupon à demi passé, la chemise serrée à deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se voit dans une glace, absolument... Et quand c'était fini, elle s'en allait avec un mouvement d'épaules content... Elle venait toujours les pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est très-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme ça... Une drôle de femme tout de même!... Quand je la fais déjeuner, elle me parle tout le temps des tableaux où elle est, de ce qu'elle a posé... Oh! d'abord, elle n'aurait donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... Là-dessus, il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une jalousie sur ces questions-là... et éreinteuse! Je t'assure que c'est amusant de l'entendre abîmer ses petites camarades... Elle en fait des portraits! Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les échigner!... c'est très-malin ça... Oh! une vraie vanité... C'en est comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouvé le mouvement... Elle est persuadée que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a des femmes qui se voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un... elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça... L'autre jour, sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tête... une tête! Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi? Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos cinq francs... Et avec cela elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai été obligé d'y renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies... Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, qu'elle n'avait pas osé me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour ça_!... Elle trouvait que je lui avais manqué, positivement... J'étais pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de Milo!
LII
Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. Il devait dîner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait.
Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café de Fleurus.
Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du Luxembourg, était alors une espèce de cercle artistique fondé par Français, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres paysagistes, auxquels s'étaient joints des peintres de genre et d'histoire, Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée de peintures par les habitués et ornée d'une figure de la grande Victoire entourée de l'allégorie de ses amours, un dîner des vendredis s'était organisé sous le nom de _Dîner des grands hommes_. Le dîner, restreint d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des médecins, à des internes d'hôpitaux, avait bientôt été égayé par la surprise d'une loterie, tirée à chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de fournir un lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots de chambre à oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient éclater chaque fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: elle arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du retour de la colonie pompéienne, après la fermeture de la _Boîte à thé_, cet essai de phalanstère d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, licencié, dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. Ce dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une sorte de club gai, spirituel, où la cordialité se respirait dans une réunion de camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y apparaissait quelquefois.
--Imaginez-vous--disait un des habitués--imaginez-vous!... il m'est tombé une fois un bourgeois qui m'a dit: «Monsieur, je voudrais être peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du Dieu?--Oui... après avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la musique... Pourriez-vous rendre cela?...» Vous croyez que c'est tout? Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amené son tailleur... Oui, il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la piqûre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont bêtes les bourgeois!
Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son mot, son trait; et chaque nouveau récit était salué par des hourras, des risées, des grognements, des rires enragés, une sauvagerie de joie qui avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru entendre toutes les haines instinctives de l'art, tous les mépris, toutes les rancunes, toutes les révoltes de sang et de race du peuple des ateliers, toutes ses antipathies foncières et nationales se lever dans un _tolle_ furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans cette Fosse aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le refrain:--Non, non, ils sont trop bêtes, les bourgeois!
--Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air mal dissimulé de mauvaise humeur.
--C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends?
--Rien...
Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colère sur le marbre de la table, à côté d'Anatole.
--Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques instants.
--Ce que j'ai?... J'étais avec une femme à la porte Saint-Martin... Elle m'a quitté à dix heures... pour être rentrée à dix heures et demie... parce qu'elle tient à la considération de son portier! Comprends-tu? Voilà!
--Elle est drôle!... Qui ça donc?--fit Anatole.
Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion engagée à la table à côté, il étonna le café par une défense passionnée de la _momie_, des éclats de voix terribles, une argumentation agressive et violente, un accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il abîma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel il aurait voulu se venger; et il laissa son défenseur, l'inoffensif et placide Buchelet, étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à Coriolis, d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse, montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.
LIII
Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, revenant de chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le Palais-Royal, par une ondée de printemps, se promenaient sous les galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit à regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.
La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pénétrante, fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumière blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait çà et là un éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme des coups de pinceau, des touches printanières semant des frottis légers de cendre verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouillé de la Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, s'estompant dans un lointain mouillé, trempant dans un brouillard de cristal, avec des apparences molles d'images noyées.
Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son compagnon planté là et ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation: Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le bras, l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, à un passage de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore tomber dans le silence les paroles d'Anatole.
--Ah çà! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole impatienté,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans?
--Moi?--dit Coriolis.
--Toi-même... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu à la quatrième séance! Buchelet! juge!
--Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis.
--Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi?
--Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant avec l'effort d'un homme habitué à garder ses pensées, à refouler ses émotions, à se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens, laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.
Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait été aussi vite et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice, qu'il croyait user en le satisfaisant, s'était enflammé, une fois satisfait. Il s'était changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, passionné, de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de ce corps public qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les voir, les yeux des autres. Des colères auxquelles ses amis ne comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec une injustice rancunière, comme des gens qui, en lui prenant d'avance pour leurs figures un peu de la beauté de cette femme, l'avaient trompé dans leurs tableaux.
Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre tous les jours, à la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant à peine d'après elle: il lui payait des séances où il ne donnait que quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite aperçue de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait inventé des prétextes, manqué des rendez-vous de Coriolis, pour aller chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer d'après elle. Et c'est alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le tourment, ce supplice d'un homme tenant à une femme possédée par les regards du premier venu.
--Oui, voilà,--fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans le roulement de la voiture, au bout de toutes ses pensées, et comme s'il les avait confiées à Anatole,--voilà...--et il se retourna nerveusement vers lui sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empêcher sa femme de se décolleter pour aller dans le monde, eh bien! ça lui serait encore plus facile qu'à moi d'empêcher Manette d'ôter sa chemise pour se faire voir...
LIV
Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle», le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail. En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage.
Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux, à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête, de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la serrait en pièce dans une armoire.