Manette Salomon

Part 15

Chapter 153,942 wordsPublic domain

Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de sa scène était un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse presque nue, les reins sanglés d'une _foutah_ à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque: on l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tête, penchée, se baissait mollement, avec un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les deux contours charmants et contraires de cette attitude penchée: pressé d'un côté, serré entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre, déroulait le dessin de son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de la baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement allongée, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un balancement. Derrière ce corps ébauché, sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.

Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui n'était pas complimenteur et qui n'avait guère de sympathie pour les sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile achevée:

--Très-bien, ton corps de femme... c'est ça!

Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui porte à faux, qui loue une qualité qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une oeuvre qu'ils sentent n'être pas le bon de cette oeuvre. Un éloge à côté avait beau être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des colères d'enfant.

--«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu trouves que c'est ça, toi?... Ça! mais c'est d'un commun!... ce n'est pas plus le corps que je veux... Voilà six semaines que je m'échine dessus... Tu as bien fait de me dire que c'était bien... Allons! je te dis, c'est bête... bête comme une académie de parisienne... et tortillé... Tiens! Il traîne sur les quais une Vénus de Goltzius... qui a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour... voilà!... Je sentais bien que c'était mauvais. Mais, attends!

Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrêter, l'injuria, l'appela «imbécile et chercheur de petite bête». Coriolis continuait à démolir sa baigneuse en disant:

--Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est dégoûtant maintenant... Il n'y a plus un corps à Paris... Voyons! voilà six mois que nous n'avons pu avoir un modèle propre... Une femme qui ait pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille... où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? une espèce finie... Rachel a commencé à les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de modèles! Ça vous donne deux séances... et puis, à la troisième, vous rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée en chien, qui vous dit: «Bonjour!...» Une femme lancée, plus de pose! Et celles qu'on a encore la chance d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la pose... ça n'a pas de tendons... ça ne _crispe_ pas!... ça ne _crispe_ pas!...

XLVII

L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, désespéré. Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une trouée de bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est comme le cadavre du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à travers de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur les choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment comme dans l'ombre du passé et le voile du fané. Dans l'atelier, un mélancolique effacement ôte le rayon à la toile, promène entre les grands murs, une sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses lignes à la palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du peintre, les pinceaux par la pipe.

Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes paresseuses, engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé par le malaise de ce vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se postait près du poêle, et passait des demi-heures, immobile, en équilibre sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes dans ses deux mains. Toute son attention paraissait concentrée sur le rouge du poêle. La demi-heure passée, il tournait sa tête sur son épaule, regardait de côté, avec méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose de disparu. Puis il revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans une espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, avec un air confondu, cette espèce de peur de voir le soleil mort, qu'ont observée les naturalistes chez les singes en hiver.

Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en se pelotonnant près du poêle, se regardait fumer, entre deux cigarettes essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, grave et préoccupé, repoussait ses agaceries.

Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, quelque coups de brosse, il prenait dans une crédence une poignée d'albums aux couvertures bariolées, gaufrées, pointillées ou piquées d'or, brochées d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles à des palettes d'ivoire chargées des couleurs de l'Orient, tachées et diaprées, étincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'émeraude. Et un jour de pays féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des êtres et des campagnes; il se perdait dans cet azur où se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis et d'où partent les rayons d'une roue de sang, dans la splendeur de ces astres écornés par le vol des grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides comme le ciel, balançant des danses sur des radeaux de buveurs de thé; il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce verdoiement de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de ces haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant lui, se déroulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes, à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs miroitants, éclaboussés, amusés de tous les reflets que font les vernis des bois, l'émail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout à coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient des zigzags de branches, ou bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des pluies de caractères jouant et descendant comme des essaims d'insectes dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient des plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues laissaient deviner le jardin d'une maison de thé; des caprices de paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, de l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et s'évasaient des rayons, des éclairs, des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités apparaissaient, la tête nimbée de la branche d'un saule, et le corps évanoui dans la tombée des rameaux.

Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails; des femmes buvant à petites gorgées dans des tasses de laque rouge; des femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitivité de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces, dont les couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques à écailles, où flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes brodées de pivoines et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes étranges, qui s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimérique fantaisie d'un dessin héraldique. Des antennes d'écaille piquées dans les cheveux, ces femmes montraient leur visage pâle aux paupières fardées, leurs yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées sur des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses, de la rêverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vêtement.

Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand tombait, dans ces visions du Japon, la lumière de la réalité, le soleil des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.

XLVIII

--La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! les correspondances!... Personne n'a de correspondance?

--Tiens! tu fais très-bien la charge,--dit Anatole, étonné d'entendre faire une imitation au grave Coriolis.

--... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-là... Un mauvais dîner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et l'omnibus!... C'est peut-être l'habitude qui me manque... mais je trouve ça mortel, l'omnibus... cette mécanique qui fait semblant d'aller et qui s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... Ça sent toujours le chat mouillé, un omnibus!... Enfin, je m'embêtais... J'avais fini d'épeler les annonces qu'on a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes machines d'ombre, des choses éclairées, des becs de gaz, des vitrines, un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une étagère de glace, des bêtises, rien du tout, ce qui passait... J'en étais arrivé à suivre mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, l'ombre des gens de l'omnibus qui recommence éternellement... une série de silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des têtes de gens qui vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes à paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... Ça me fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gênée dans un endroit rempli d'hommes... Voilà tout... Je regardai autre chose... As-tu remarqué, toi, comme les femmes paraissent mystérieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantôme, du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voilé, un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumières qui leur battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe même remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille! Pas de correspondance!...--Tiens! elle était comme ça... tournée, regardant, un peu baissée... La lueur de la lanterne lui donnait sur le front... c'était comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des cheveux floches comme dans du soleil... trois touches de clarté sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de l'ombre... Tu vois cela?... Très-charmante cette femme... et c'est drôle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise, avec quelque chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était pas de l'une et qui n'était pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le Trône! Palais-Royal! Vaugirard! nº 17! nº 18! nº 19!...--Ici, une éclipse... elle a tourné le dos à la lanterne... sa figure en face de moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité... plus rien, qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et sur un bout de son oreille où pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable... L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard... puis des rues noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui repassent à la chandelle... Je ne la vois plus que par éclairs... toujours sa pose... son oreille et le petit diamant... Et puis tout à coup, au bout de cette vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon cher, elle a passé devant moi avec une marche, des gestes de statue, paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme, en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu'à ce moment-là... elle m'a paru avoir un type, un type... Elle est entrée dans un sale magasin où il y a en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.

--Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?

--Ah! le numéro, je n'en sais rien.

--Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres, ta femme, n'est-ce pas?...

--Je crois...

--Oh! elle est bonne! C'est la Salomon...

--Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie...

--Ça, c'est la mère... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui posent... la mère au magasin, à la brocante... Elle, c'est la fille, c'est sa dernière... une dix-huitaine d'années... Ton affaire, au fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pensé... Manette... Manette Salomon...

--Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi, tiens... Je verrai si elle me va...

--Parfaitement... Ah! plus de papier... Voilà la lettre de mort de Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29... La mère lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle...

XLIX

Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne fit rien dire. Coriolis se décida à chercher un autre modèle.

Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se présentait à son atelier, les poseuses d'occasion et de misère, jusqu'à une pauvre femme qui monta sur la table en costume d'Ève, avec son chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces galbes de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; et, découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse rencontre pour trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lâcha sa figure principale et se mit à retravailler le reste de son tableau.

Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soirée vide devant eux, Anatole tomba en arrêt devant l'affiche d'un grand bal à la salle Barthélemy.

--Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions?

Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la fête de la _Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la délivrance des Juifs par Esther,--était célébrée par un bal public.

Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi ça», de vieilles vestes de débardeur couleur de raisin de Corinthe usé, sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et l'honnêteté apparaissaient çà et là par places, sur les côtés de la danse, dans des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de mauvais allemand, un patois demi-français sonnant de consonnes tudesques, dans les files de vieilles femmes branlant de la tête à la mesure de la musique, les mains posées à plat sur les genoux avec la rigidité de statues d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le gradin de la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant à demi les bras. C'était un bal qui ressemblait, au premier aspect, à tous les autres bals parisiens, où le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux ou trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. Cette foule, pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son oeil de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les traits d'origine, la fatalité de signes où survit la race. Il remarqua des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut, sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars. C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur dorée du blé mûr, des chevelures noires et crêpées, des nez busqués, des ovales fuyant dans des pâleurs ambrées de joue et de cou où se détachait la coquille rose de l'oreille, des coins de lèvres ombrées de poil follet, des bouches poussées en avant comme par un souffle: des épaules décolletées avaient une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux tout rapprochés du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés comme de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête aux cils sans douceur, laissant à nu le noir d'un regard étonné, parfois vague.

--Tiens! la Manette...--fit tout à coup Anatole, et il montra à Coriolis une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle. Coriolis aperçut un bras enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé sur la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de profil, un ruban feu nouant des cheveux pris dans une résille à perles d'acier. Immobile, Manette laissait le bal venir à ses yeux, avec un air de contentement paresseux et de distraction indifférente.

--Eh bien!--dit Coriolis à Anatole--monte lui demander pourquoi elle n'est pas venue.

Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants.

--Mon cher, elle est furieuse... Il paraît que notre lettre n'était pas signée... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on écrit sans mettre son nom... Et puis, elle s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas fait l'honneur d'une feuille de papier à lettre toute neuve... Je lui ai tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons là-haut... Tu n'as qu'à lui faire des excuses... Mets ça sur moi, dis que c'est moi, appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignité... tu comprends? La dignité de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demandé si c'était bien de toi que les journaux avaient parlé...--Et comme ils montaient le petit escalier qui allait à la galerie:--Ah! tu vas en voir, par exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Moïse et de Polichinelle!

Manette était assise à une table où posaient trois verres de bière à moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles et louches, le visage rempli et gêné par un nez énorme et crochu, avait l'air d'une terrible caricature encadrée dans la ruche noire d'un immense bonnet noué sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou décharné. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les têtes desséchées, la figure charbonnée comme par le poilu horrible d'une singesse, l'autre portait, rejeté en arrière sur des cheveux de négresse, un chapeau blanc de marchande à la toilette, orné d'une rose blanche; et des effilés de poils de chèvre pendaient des épaulettes de sa robe.

Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à la table des trois femmes qui se serrèrent pour leur faire place. Coriolis parla à Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans paraître l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de femme quand ils le veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu'à la racine des cheveux, détourna la tête, et, après un silence, elle se décida à lui dire qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le lundi suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture sa petite montre pendue à la chaîne d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens.

L

Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, elle commença à se déshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vêtements qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table à modèle avec sa chemise remontée contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le festonnage d'en haut, dans le mouvement ramassé, pudique, d'une femme honnête qui change de linge.

Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes. La créature bientôt publique qui va se livrer toute aux regards des hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le piédestal de bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment où la chemise tombée fait lever de la nudité absolue de la femme la pureté rigide d'un marbre, il reste toujours un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux de sa peau devenant nus un à un, la curiosité de ces yeux d'hommes qui l'attendent, l'atelier où n'est pas encore descendue la sévérité de l'étude, tout donne à la poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui la fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la séance finie, la femme revient encore, et se retrouve à mesure qu'elle se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. Et celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa jarretière.