Manette Salomon

Part 13

Chapter 133,852 wordsPublic domain

Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme.

Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois.

XXXIX

Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité, alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.

Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais... Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée, et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à une ses idées sur un grand rival, ainsi:

--Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là... Il n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité: il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter... Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de là... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose, absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des valeurs... Par exemple, voici un Velasquez...

Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille d'album.

--Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc... Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel... Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle... Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs... comme un scintillement de morceaux de verre coloré...

XL

Lors de son retour en France, vers la fin de l'année 1850, Coriolis s'était trouvé à court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette année-là, le 30 décembre. Anatole avait vainement essayé de le décider à envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses. Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais étalé, il lui fallait un début qui fût un coup d'éclat. Il ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux faits, où il aurait mis tout son effort, l'achèvement du temps.

L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha, les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus froids et détachés de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.

Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses souvenirs et ses croquis, était le campement de Bohémiens dont il avait envoyé à Anatole l'ébauche écrite. Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, errante et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil dans les bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcière et de fée, un mélange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et son fouillis, revivait dans la peinture claire, cristallisée, pétillante de Coriolis, pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses, relevaient un détail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une silhouette.

Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques d'eau où semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et comme l'aimait Coriolis.

Le troisième de ses tableaux représentait une caravane sur la route de Troie. C'était l'heure frémissante et douce où le soleil va se lever; les premiers feux, blancs et roses, répandant le matin dans le ciel, semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.

La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de pinceau que les peintres donnent à leurs tableaux dans leur cadre de l'Exposition.

XLI

Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler là-dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle.

Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un atelier à la claire peinture lilas.

Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse. C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre spécialement aux portraits de dames du monde.

Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant être le seul envoi de Garnotelle au Salon.

Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.

--Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là-bas, sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition...

--Comment, ton exposition?

--Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces choses-là... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà... Je n'envoie pas comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière, comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas le plus mal placé... Ah çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu avais quelque chose?

--Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement pour ça... Je ne sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir décidément...

--Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où demeures-tu?

--Rue de Vaugirard, 23.

--Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon portrait?

--Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme.

--Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu, ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or... éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues, des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là, quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent... il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse?

--23, rue de Vaugirard.

--Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin...

Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici?

--Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge... Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici, je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose...

--Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les thermes de Caracalla...

Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur la porte du café Anglais.

Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait écrit au crayon: «Les trois _reçus_.»

XLII

Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!

Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs oeuvres, et l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.

C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et là, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà!» à l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des coups d'oeil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en _o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme _smorfia_. Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins...

Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année!

Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir.

Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre exposée, accrochée, publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa chose où chacun voit en grosses lettres: MOI!

Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop «bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté, l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui stationnaient devant sa signature.