Part 12
Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale abandonnée, sur le bas de laquelle étaient écrits, à la craie, des adresses d'amis, des noms de modèles, des dates de rendez-vous, des mémentos de la vie parisienne, qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la toile était pendue l'ossature d'une tête de chameau, avec tout son harnachement de brides mosaïquées de pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale, d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, troué d'un trou de balle, et qui avait été échangé, dans le pays, contre vingt-deux poneys.
En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, pressées et mêlées, des étoffes d'où s'échappaient des fils d'or, des soieries à couleurs de fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques d'un monceau de charbon de terre étincelaient contre le poêle qui allait enfoncer le coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique, gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur de Coriolis:
Quare Nec time Hic aut illic mors Veniet.
Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères et un médaillon bronzé d'une tournure furieuse à la Préault, pendaient une paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme une ombre de chair au talon. La décoration continuait par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet en creux, au haut, à gauche: _École royale des Beaux-Arts_. Et le mur finissait par un moulage de la Vénus de Milo.
Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin loué, était debout devant la déesse, et il en écornait un grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour à Colombine.
Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin, qu'à une psyché en acajou, à pieds à griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là entre deux grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un large _tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lâche d'une voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait à des cordes que paraissaient tenir, de chaque côté de la baie, deux grands anges de style byzantin, peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux deux encoignures du fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était la vie, c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, celle surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumière chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de mystère et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de dépouilles sauvages et sa couleur de désert, semblait abriter le recueillement et la rêverie de la tente.
Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un croquis d'après un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la chaise d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant de regarder quand il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il avait des étonnements, des désespoirs; il jetait de petits cris de colère, il tapait sur le papier: son crayon était rentré et ne marquait plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec précaution, comme un instrument de magie, et finissait par le tendre à Anatole.
Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir commençait à se mêler à la fumée des cigarettes. Une vapeur vague où les objets se perdaient et se noyaient tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les murs salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La gaieté de la lumière mourante allait en s'éteignant. De l'ombre tombait avec du silence: on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.
Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les rêveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre devant son oeuvre. Anatole alla s'étendre à la place que les pieds du dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part.
Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de ce sommeil du crépuscule qui paraît faire descendre dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent les taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractère confus, étrange, presque fantastique. Les petites colonnes encastrées dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte du lion qui paraissait bâiller à la nuit.
Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les plâtres devenaient frustes à l'oeil, et des apparences de formes à demi perdues ne laissaient plus voir que des mouvements de corps lignés par un dernier trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait à pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble à une poussière. La fin de la lumière agonisait dans les tableaux: ils s'évanouissaient sur place, décroissaient sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse décomposition du jour. Comme lassée et retombant sur l'épaule, la tête de mort sembla se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan.
Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumière qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, posée sur une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux murs. Une paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa, disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont on ne voyait déjà plus ni la corde ni la houppe de soie rouge.
A ce moment, le domestique apporta la lampe.
Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, se leva: c'était Chassagnol.
Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements, l'espèce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernière lâcheté de sa somnolence. Et tout à coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux grands noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie sur laquelle il s'était endormi.
--Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!... Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des appuiements, des soulignements de choses qui doivent être perdues dans la ligne, fondues dans la coulée, le jet de tout le dessin... Tenez! par exemple, un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera avec ingénuité... tout auprès... poil par poil, comme un enfant... Raphaël y mettra, dans l'après-nature de son dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble à lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphaël, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a interprété, il y aura plus que le modèle, quelque chose qu'ils seront seuls à y voir... Tenez! voilà une tête de cheval de Phidias... Eh bien! ça a l'air de n'être que la nature: moulez une tête de cheval et voyez-la à côté!... C'est le mystère de toutes les belles choses de l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai et la réalité même, mais c'est de la réalité vue par de la personnalité de génie... Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvième siècle de la photographie en couleur pour la reproduction des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!... Delacroix, lui, c'est l'autre pôle... Un autre homme!... L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la confusion, la littérature dans la peinture, la peinture dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le tourment moderne... Des éclairs de sublime dans tout cela... Au fond, le plus grand des ratés... Un homme de génie venu avant terme... Il a tout promis, tout annoncé... L'ébauche d'un maître... Ses tableaux? des foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, après tout, fera le plus de passionnés comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fièvre dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se perdant à chercher la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'épaisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste désaccordé... pas de généralité d'harmonie... des colorations dures, impitoyables, cruelles à l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des tonalités tragiques, des fonds tempétueux de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, ça!... Pas de chaleur, avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de transparence... des crépis rosâtres, des rouges d'onglée, il fait de cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des demi-teintes boueuses... Jamais la belle pâte coulante, la grande traînée délavée des maîtres de la chair... Avec cela un insupportable procédé d'éclairage des corps et des objets, des lumières faites avec des hachures ou des traînées de pur blanc, des lumières qui ne sont jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand maître? oui, pour notre temps... Mais au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!...
--Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme grands peintres?
--Les paysagistes,--répondit Chassagnol,--les paysagistes...
Une brusque détonation lui coupa la parole.
--Hé! là-bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'où le bruit était parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on mettait les bouteilles de bière, il aperçut le singe blotti qui, les yeux fermés, faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière qu'il avait débouché.
--Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment où Anatole allait lui donner une correction, il fut sauvé par l'annonce du dîner.
XXXVI
Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui avait voulu absolument lui payer ses dettes à Marseille et son voyage. Aux résistances, aux susceptibilités, aux délicatesses fières d'Anatole, Coriolis avait répondu par des mots d'une brutalité cordiale, lui disant que «c'était trop bête» et qu'il l'emmenait.
Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était mort; et il revenait, après avoir été à Bourbon prendre possession de la succession. Il était riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui; et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien, jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur des offres de Coriolis, leur simple et rude amitié avaient triomphé des scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.
Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui ne se suffisent pas et qui ont besoin de la présence, de l'habitude de quelqu'un à côté d'eux. Il avait peine à passer une heure dans une chambre où n'était pas un être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver la vie enfermée de l'Occident dans un grand appartement où il serait tout seul, seul à vivre, seul à travailler, seul à dîner, toujours en tête-à-tête avec lui-même. Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la solitude, il avait toujours mis une femme dans son intérieur et fini ses liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait une gaie et amusante société de tous les instants, qui le sauverait de l'enlacement d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il s'était défendue: le mariage.
Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il eût de la répugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur refusé à l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses idées, lui prenant son temps, le rappelant au _fonctionarisme_ du mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la famille, au monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai artiste.
Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste sa liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la femme, l'épouse, l'idée que c'était par elle que se glissaient, chez tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les accommodements avec le gain et le commerce, les reniements d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement de leur vocation pour descendre à la production industrielle hâtée et bâclée, à l'argent que tant de mères de famille font gagner à la honte et à la sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternité qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait de la production spirituelle, l'attachait à une création d'ordre inférieur, l'abaissait à l'orgueil bourgeois d'une propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état doux, lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend la fibre nerveuse et où s'éteint la fièvre qui fait créer. Au mariage, il eût presque préféré, pour un tempérament d'artiste, une de ces passions violentes, tourmentées, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des chefs-d'oeuvre.
En somme, il estimait que la sagesse et la raison étaient de ne demander que des satisfactions sensuelles à la femme, dans des liaisons sans attachement, à part du sérieux de la vie, des affections et des pensées profondes, pour garder, réserver, et donner tout le dévouement intime de sa tête, toute l'immatérialité de son coeur, le fond d'idéal de tout son être, à l'Art, à l'Art seul.
XXXVII
Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des journées à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'épouillait attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se recueillait sur son séant, dans des immobilités de vieux bonze: le nez dans le mur, il semblait méditer une philosophie religieuse, rêver au Nirvanâ des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse et soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, creusée, comme un plan de filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, ce ténébreux travail de malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans leur grimace et leur mâchonnement continuel. Ces petites volontés courtes et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses d'un objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, pour se gratter le dos, ces tremblements tout palpitants de désir et d'avidité empoignante, ces appétences d'une petite langue qui bat, puis tout à coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les yeux dans le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la mobilité de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravité à la folie, les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes, semblent mettre en une heure le caractère de tous les âges, mêler des dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, la convoitise enragée à la suprême indifférence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'étude et l'occupation d'Anatole.
Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses petits cris, sa façon de cligner des yeux et de battre des paupières. Il s'épouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, d'abord étonné, avait fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des parties de jeu de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des élancements, une espèce de course volante entre l'homme et la bête, un bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts, une lutte furieuse d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le bruit, le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de deux singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les plâtres, les murs en tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez à nez, il arrivait presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon, piété sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme dessinée sur son front qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau tendu et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort à crans, et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à ce moment, il trouvait en face de lui une tête qui ressemblait tellement à la sienne, une répétition si parfaite de sa colère de singe, que tout décontenancé, comme s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde et s'en allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier animal qui lui ressemblait tant.
C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas là, Vermillon restait à bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il eût la longue mémoire rancunière de sa race, des patiences de vengeance qui attendaient des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, ses cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'était à lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'était à lui qu'il se plaignait quand il était un peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil couchant, il lui venait de petits gestes de câlinerie qui demandaient pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.
Il semblait que le singe se sentait comme rapproché par un voisinage de nature de ce garçon si souple, si élastique, à la physionomie si mobile; il retrouvait en lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais presque un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux que de le voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'idée de chercher à se rendre compte de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et que lui n'avait pas.
A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût de la peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à peu près là. Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'après nature, que des ronds, toujours des ronds, et il était à craindre que ce genre de dessin monotone ne fût le dernier mot de son talent.
XXXVIII
Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que voici.
Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire. Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant.
Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations, les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête de philosophe cynique.