Manette Salomon

Part 11

Chapter 113,884 wordsPublic domain

C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter, être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non qu'il eût mauvais coeur, mais il était de ces individus qui ont tous leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte.

--La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il ne faut pas te faire d'embêtement... Je voulais toujours venir te voir... mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier dans un journal sérieux... Et comme il ne sait pas un mot de peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans prévenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon, le voilà maintenant critique artistique... C'est absolument comme un homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire... Alors il prend séance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drôle, un homme d'esprit! c'est si bête en art!... Enfin, je lui ai enfoncé un tas de mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence à s'en servir pas trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide... Ça sera une cascade d'éreintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut décourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables, pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y en a un, des villes, des _Sociétés des amis des arts_... plus d'un million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance... Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive... Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que vous ayiez à donner... Ça servira au moins d'avertissement aux autres!... Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme, vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien créé... et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop fort!...

Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne. Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre.

--Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement la tirade de Chassagnol.

--Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son idée et en monologuant avec lui-même.

A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait la vie à sa jeunesse et à une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carré; brave femme, adorant les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, et dont Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux de sainteté. La brave femme avait cru voir ses deux petits chéris dans le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le bouillon qui lui rendirent les forces.

Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, le payement d'un transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris, quatre-vingts francs arriérés le sortaient de la faim.

XXXIV

Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la petite bonne de sa mère lui apportant une lettre. Sa mère le priait de venir passer la soirée chez elle avec un de ses oncles, un frère de son père, qu'il n'avait jamais vu, et qui désirait le connaître.

Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, les deux lampes Carcel allumées, et un monsieur à collier de barbe noire qui l'invita à déjeuner avec lui le lendemain.

Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Véfour, au Palais-Royal, les deux coudes sur une table où trois bouteilles de Pomard étaient vides, l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec l'expansion du Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait à Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie, ses déplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui, l'année précédente, en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il semblait revoir, de gros sourires scélérats. Maintenant, il avait envie d'aller à Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver à brasser quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-être pour un compagnon, s'il en trouvait un.

Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole, soudainement réconcilié avec les idées de famille, et qui sentait toutes sortes de tendresses fumeuses aller à son oncle. Il fit:--A Constantinople!--Et il regarda devant lui, fasciné.

Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, une espèce d'envie de bureaucrate d'aller à du merveilleux lointain. Il caressait depuis longtemps la pensée vague, confuse, la tentation instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flâner quelque part, dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à travers des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans des récits et des dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui à l'exotique, à ces horizons attirants déroulés dans les descriptions qu'il avait lues, c'était le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations d'enfant bercées par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_. Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de poésie et de parfumerie où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses idées d'Eau des Sultanes, de pastilles du sérail, et de soleil dans le dos des Turcs.

--Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il à brûle-pourpoint.

L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.

--Mon Dieu, tout de même,--répondit l'oncle en homme désarçonné par la brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prêt,--reprit-il.

--Quand pars-tu?

--Mais... demain, à cinq heures.

--Oh! j'ai un jour de trop.

Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché trois cents francs à sa mère, dont la vanité de bourgeoise était humiliée des costumes dans lesquels on rencontrait son fils à Paris. Il paya sa place, et partit avec son oncle pour Marseille.

A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les deux voyageurs: l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement les malheurs de leurs bonnes fortunes.

Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à l'hôtel des Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole but un peu trop de vin de Lamalgue, un vin généralement fatal aux nouveaux venus, et monta se coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole! Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception! le pisteur de l'hôtel t'y mènera...

Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au troisième étage d'une maison de la rue de Suffren, où se trouvaient, autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la maîtresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise, brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.

Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux à Anatole. Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des déjeuners à la Réserve, des dîners avec Conception et les amis de son oncle, des soirées au spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle se montrait charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne parût point s'occuper du tout de la façon dont il allait vivre: il ne parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de Constantinople.

Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter assez sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel vint lui dire qu'une dame, qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès de fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la gorge et le ventre. La gangrène étant venue, les médecins désespérant du malade, elle avait fait un voeu à Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle venait à Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hâta de brosser l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère près de son fils couché. Il eut pour cela une centaine de francs.

Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un épisode d'émeute dans les rues de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit représenter en Horatius Coclès de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, où il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien payé. Un portrait qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la série des agents maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa à la devanture de Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse vie pendant plusieurs mois.

Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. Il était intérieurement offusqué des succès de son neveu, de la façon dont, avec sa gaieté, son esprit, sa familiarité, Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, au café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, relégué, au second plan, par cette place faite au Parisien, à l'artiste; les histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, après les histoires d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il était blessé d'une certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'égalité et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à cause d'un vert caisse d'oranger usuel dans son commerce, «mon oncle _Schwanfurt_». Il trouvait enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là», qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commença par ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la note de tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer qu'il avait la discrétion de ne les lui compter que trois francs pièce. Celte réclamation arrivait au moment où la vogue de l'artiste de Paris commençait à baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre; et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en avaient acheté une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était alors que se déclarait à Marseille le choléra qui faisait fuir à Lyon la moitié des habitants, et l'oncle d'Anatole un des premiers.

Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de quoi se sauver. Il se trouva heureusement avoir affaire à un hôtelier qui avait encore plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec une contrition piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré le pisteur de l'hôtel. Il y avait déjà plusieurs mois que, forcé de faire des économies, Anatole allait dîner à l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec l'état-major des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même de payer ce qu'il devait à la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut un dîner à trois services, dans la grande salle à manger de cent couverts, désolée et désertée, au bout de la grande table, où ne s'asseyaient plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, et trois autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur Mondeux, dont les représentations étaient arrêtées net, et qui ne faisait plus d'argent, même dans les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé Regnault, et madame Regnault.

On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait les uns les autres: tout ce petit monde était fort épouvanté, à l'exception du petit pâtre, qui n'avait pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres.

Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: l'hôte était si bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un héroïsme à la Gribouille: pour échapper à ces terreurs, il résolut de plonger dedans à fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des cholériques, pour visiter les malades et porter des secours.

Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, chez des pauvres diables, enragés de quitter leur vie de misère, chez des poissonniers et des poissonnières qui s'éteignaient le visage éclairé par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, enguirlandée de chapelets de coquillages. Il les touchait, les frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait: souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à peu, s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, il finit par lui trouver comme un sinistre côté comique; et avec sa nature comédienne, sa pente à l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignées, des morts auxquels il avait fermé les yeux: cela ressemblait à l'agonie se regardant dans une cuiller à potage, et au choléra se tirant la langue dans une glace!

L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, qui ne l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois chez son oncle avec un écuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque à Marseille. Toutes les affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté vers l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son cheval, en le forçant à poser de deux tours en deux tours les pieds de devant sur la barrière des premières; Solié, qui courait debout, dans l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. Toute cette troupe était engagée pour aller donner des représentations à Constantinople, dans le cirque où madame Bach avait gagné presque une fortune, en laissant le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en faisant la recette à la porte dans un turban.

Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter en croupe derrière le cirque pour aller là-bas. L'affaire s'arrangeait: il était convenu qu'on le prenait pour contrôleur; mais le contrôleur dans la troupe devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à reculer pour si peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il était naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait à se pendre par les pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait très-bien le saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. Il avait à la fois le tempérament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions, il parvint en quelques semaines à faire le manége debout et à se tenir sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en avait pas encore trouvé le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame Bach. Constantinople lui échappait encore une fois!

Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand tout à coup un homme lui tomba dans les bras en même temps qu'un singe sur la tête.

L'homme était Coriolis.

XXXV

C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de large.

Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un pandémonium. L'étalage et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres, exotiques, hétéroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un collectionneur, y mettaient le désordre et le sabbat du bric-à-brac. Partout d'étonnants voisinages, la promiscuité confuse des curiosités et des reliques: un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait sur la lame: _Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on pouvait voir un chapeau de cardinal à la pourpre historique tout usée; et un personnage d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir était accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la cuisson des hosties.

Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des arabesques d'Alhambra, une tête de mort couronnait une panoplie qui dessinait vaguement, dessous, l'ostéologie d'un corps. Des sabres à pommeaux, arrangés en fémurs, des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des poignards courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des khandjars albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espèce de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche. Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient, comme à califourchon, des deux côtés d'un grand masque de sarcophage, la face noire et les yeux blancs: posés sur le front du large et effrayant visage, des gants persans en laine frisée lui faisaient une sorte d'étrange perruque de cheveux blancs.

A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII à cadran de cuivre et à poids, une crédence moyen âge portait un moulage d'Hygie: devant elle, un ânon de plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc plein de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait comme un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant et un lutteur antique lancé en avant. La Léda de Feuchères, les jambes furieusement croisées autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une nymphe de Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette en ébène enrichie d'incrustations de nacre, représentant des fleurs de lys et des dauphins, masquait à demi un albâtre de Lagny, du XVIe siècle, ou était figuré le songe de Jacob.

De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, des toiles sur châssis empilées et retournées portaient en lettres noires: _1, rue Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_.

Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un faisceau d'oriflammes et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi à quelque représentation de théâtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis, avec leurs éclairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de rondaches. Là-dessus, une tête de lion empaillée, la gueule ouverte, les crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait d'une boiserie noire reliée à un coffre en bois de chêne sculpté, orné de petites armoiries peintes et dorées. Sur un coin du coffre qui portait cela, une boîte à couleurs ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, au milieu desquels de vieux tubes vides et dégorgés avaient le chiffonnage d'un papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat hispano-arabe, à reflets mordorés, où s'éparpillait un paquet de gravures, un serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès à dessins bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe, à la main de laquelle était suspendu, par un cordonnet, un petit médaillon en cire, le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.

Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de plâtres peints, de grands écussons bariolés et coloriés. Un profil de Diane de Poitiers, la chair rosée, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et flamboyant, à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur un socle à pivot, des pipes accrochées et serrées à la gorge par deux clous, un fragment du Parthénon, un relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère folle de Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une étagère chargée de bouteilles turques zébrées d'or et d'azur, un houka, enlacé du serpent poussiéreux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une planche de coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante, traversée d'éclairs d'irisations.

Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés les uns devant les autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'oeil allait, sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, sur lequel était jeté de travers un feutre de pitre à plumes de coq. Après le masque, c'était une petite Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, une branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par un modèle de femme, un dimanche des Rameaux. A côté de la Vierge, une mince colonnette, à enroulements or, argent, bleu et rouge, semée de croissants de lune argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut une boule couverte de dessins astrologiques.