Manette Salomon

Part 10

Chapter 103,763 wordsPublic domain

Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il n'était pas trop rassuré en voyant toutes les têtes des locataires et l'horreur de tous les étages tournées vers sa mansarde.

Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son modèle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains, lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas.

--Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille...--dit négligemment M. Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui, c'est le moment... après le carnaval... le passage des femmes dans les hôpitaux...

Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. Cela étonna M. Bernardin qui le payait bien.

A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris que d'un meurtre mystérieux, d'une femme coupée en morceaux, dont on avait trouvé la tête dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était M. Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette femme, que la police voulait faire exposer et reconnaître. Mais comme elle avait séjourné sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire un chef-d'oeuvre, frapper un coup de maître, avait pensé à faire _raccorder_ la malheureuse; il venait demander à Anatole de passer des glacis dessus.

--Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il à Anatole. Et il lui offrit un gros prix.

Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui était naturellement curieux des grands crimes, se laissa décider. Et une demi-heure après, derrière le rideau tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en couleur chair, les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M. Bernardin, retirant l'un après l'autre de la tête ses yeux en émail, essuyait dessus, soigneusement, la buée avec son foulard!

XXX

Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misère que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_.

L'hiver revint cette année-là au commencement du printemps. Tous les fournisseurs du quartier étaient usés, «brûlés». Anatole condamna au feu un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que les deux côtés qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et l'absence de tabac. Alexandre était parti pour Lille, où l'appelait un engagement. Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait pris dans son existence la place d'Alexandre.

Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un agneau à la toison faite avec du beurre pressé dans un torchon, aux yeux piqués de petits points de truffe, à la bouche portant un rameau vert. Les Russes attachent une grande importance à la confection artistique de cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. Un cuisinier français, maître de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un séjour du prince à Paris, s'était mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et en suif. Au milieu de ses études, saisi par l'amour de l'art, il avait donné sa démission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses économies mangées, par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet instinct du ménage à deux qui associe presque toujours par paires les pauvres diables pour faire front aux duretés de la vie, il était devenu le compagnon de lit d'Anatole.

La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout manquait, jusqu'à l'homme à la fabrique. Bardoulat--c'était le nom du camarade d'Anatole--commençait à donner des signes de démoralisation.

--C'est drôle! décidément, c'est drôle!--répétait-il--nous voilà à ramasser des bouts de cigarettes pour fumer, à présent. Ah! c'est drôle, l'art! très-drôle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!... Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!

--Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre qui a eu du succès à Jérusalem, mais qui est mort avec Jérémie... Que diable! nous n'en sommes pas encore à la misère de Ducharmel... Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait affligé d'un enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouvé à lui donner à manger?... Une boîte de pains à cacheter blancs!

XXXI

Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au _Désespoir_, chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour neuf sous. Et l'estomac à demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant à travers les rideaux les gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient tristement.

Alors commençait la veillée, la causerie, et presque toujours l'ironie d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractère étranger, enclin d'ailleurs à cette gourmandise d'imagination qui lui faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur son passé; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses fourneaux, et comme repris par sa première profession, lui parlait cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les cailles des gouvernements de Toul et de Koursk, les gélinottes de Wologda, Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyères, les bécasses de bois, les sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année dans les glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la délicatesse des poissons vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le meilleur apprêt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Pétersbourg, les éperlans de Ladoga, les goujons perchés, les goujons délicieux de Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le carême pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les _blinis_. Et de l'énumération, Bardoulat passait impitoyablement aux détails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications, des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, le potage aux concombres liés, au moment de servir, avec de la crème double et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes poulets cuits dans le velouté du potage.

--Le velouté du potage!--répétait Anatole, comme pour se faire passer sur la langue la friandise de l'expression.

Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans l'extravagance des soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouillé de vin de Champagne, les bortsch, les stschi à la paresseuse, le bouillon de gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, pour les grandes chaleurs...

Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des plats que l'autre évoquait toujours, les petits pâtés de vesiga, les coulibiac de feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au fromage blanc, les sausselis farcis des pellmènes sibériens, les ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il lui entrait des rêves dans l'estomac.

--Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un faisan à la Géorgienne!... C'est qu'il faut du raisin.

--Oh!--dit négligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs la boîte, mon Dieu...

--Écoute!--fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes, tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlèves avec précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les mets dans la casserole.

--Bon!

--Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion de thé vert... Tout cela sur le feu, une heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajouté, bien entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole... Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami!

--Assez!--dit d'un ton impératif Anatole.

--Oui, assez,--dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince Pojarski.

Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_ s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu.

XXXII

Par une journée de froid noir, en décembre, où ils étaient restés au lit, couchés avec leurs vareuses, à jouer au piquet, il leur prit l'idée d'aller se chauffer gratis dans un endroit public.

Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils entreraient, hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit:

--Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose...

Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long corridor de la rue des Jeûneurs, entrèrent dans une première salle et s'assirent sur deux chaises, les pieds posés sur la bouche d'un calorifère, le corps ramassé dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants seulement ils regardèrent.

--Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre... C'est encore de lui, ça... Et ça aussi... Une crânement bonne chose, cette esquisse-là... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a montrée, était joliment content... Que c'est drôle, qu'il _lave_ tout ça!... Il est donc connu à présent, qu'il se paye une vente... Ah! voilà Grandvoinet... là-bas, dans le coin, ce grand... C'était son intime... Il va nous dire... Eh! Grandvoinet...

Grandvoinet arriva à Anatole.

--Tiens! c'est toi? Bonjour...

--Ça se vend-il?

Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête triste.

--Ah ça! pourquoi vend-il?

--Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche?

--Non.

--Eh bien! il est mort... simplement...

--Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garçon auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout le monde croyaient tant d'avenir...

--Tiens! le voilà, à présent, son avenir!

Et Grandvoinet montra de l'oeil à Anatole, au bas du bureau du commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vêtue du deuil propre et pauvre de la misère, en chapeau, les épaules serrées dans un châle reteint. Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains dans le creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur jaune, et son chagrin à peine séché dans les yeux. A côté d'elle, et de fatigue se penchant par moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air étonné et distrait, de l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés d'être en noir.

--De quoi est-il mort?--demanda Anatole.

--De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli métier de galère-là!--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien de travail-là! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de terre frites; après ça, le Louvre, où l'on peint toute la journée... Et puis, le soir, encore l'école, le modèle de six à huit heures, et ce qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dîner seulement là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la gargotte, les embêtements, les échignements pour les concours, les éreintements d'estomac, de tête, de piochade, de volonté et de tout... Va, il faut en avoir une santé et un coffre pour y résister!... Soixante-quinze francs! Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend... Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée de mettre au clou ma montre et ma chaîne... Si je n'avais pas poussé, ce gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On n'a pas idée de ça: il n'y a que lui de marchand ici...

La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui d'une vacation qui ne va pas. Les enchères misérables languissaient. Rien n'avait amené le public à cette dernière exposition d'un peintre à peu près inconnu des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les autres peintres achetaient les esquisses pour «se monter le coup». D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il pesait sur le marché de l'art les préoccupations politiques de la fin de cette année 1847.

Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées autour des tables, la moitié était venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé sur son fauteuil et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se laissait aller à bâiller; le crieur ne donnait plus que la moitié de sa voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numéros adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture qui se vendait si mal, ce talent que la réclame de la mort n'avait pas fait monter.

Enfin, on arrivait à la fin de la vente.

La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique. Il criait, pressait les enchères, disait:

--Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue, messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les toiles, à mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries de son métier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une profanation de risée.

--Le misérable!--fit Grandvoinet indigné,--il _égaye_ la vente!... Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes!

Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de cette triste scène. Dans la rue:

--Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent!

Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse ôtée, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune.

--Tu prends notre redingote?--lui dit-il.

--Oui, je sors un moment...

--A cette heure-ci?... Coquin!

Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole que le thermomètre baissait: le lendemain, il fut étonné de se trouver seul dans son lit. La journée se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander s'il ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, quand il reçut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dégoûté de l'art, et il demandait pardon à Anatole de l'avoir quitté si brusquement, mais il n'osait plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la Russie.

--Cet animal-là!--fit Anatole,--il aurait bien dû mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de cuisine, c'était le _supplice de Cancale!_...

XXXIII

Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la crise de l'argent.

Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela, des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: _Où est-il?_ qu'il exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des _rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20 francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour une trentaine de francs.

Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à l'horizon désespéré de son lendemain.

Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu.

Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.

Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il le mangeait.

Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer. Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait toujours empêché d'emprunter.

Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles, il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le prirent qu'il fut forcé de se coucher.

La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de la limonade, et s'en alla.

Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère.

Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva.

Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée. Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez lui.

--Tiens! tu es malade?

--Oui, j'ai la jaunisse.

--Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou d'intérêt.