Maman Léo Les Habits Noirs Tome V
Chapter 8
--Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel. Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»
«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.
--Est-il bien changé? demanda la veuve.
--Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si tu étais ma femme, je mourrais content.»
«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»
Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec un calme étrange:
--Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut, c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être; pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...
Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même temps sa main devenir froide et qui dit:
--Il faut te remettre au lit, fillette!
--Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'évasion de Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain. Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus souvent que vous ne croyez.
Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:
--Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.
Elle sourit et ajouta encore:
--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent! Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de m'éveiller!
Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage désolé de la dompteuse, qui avait compris.
Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris, derrière son rideau.
Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit, où Valentine demeura immobile.
Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:
--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là, rester chez moi à la baraque!
--Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?
Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement, pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et son cercle étaient sortis s'ouvrit.
--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous nos grands secrets?
--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en parlant de lui.
La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au lit.
Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la dompteuse un regard triste et doux.
--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé de cela?
--Oui, répondit la dompteuse.
--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse être vraiment la soeur de Remy d'Arx?
--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un colonel.
--C'est juste, fit la comtesse.
Elle ajouta comme malgré elle:
--On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?
La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en feu.
--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le moi!
La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:
--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une soeur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.
--Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure devant Dieu.
--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge, madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus insondables que celui-là.
--Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement, dites-moi...
Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.
--Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez, madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire, et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle souffre.
Elle se dirigea vers la porte.
Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler, lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.
Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.
XIV
Le salon
Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.
Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage inférieur.
Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin de se recueillir.
Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire.
Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les plus violents que puisse subir une créature humaine.
D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent, au fond de cette pauvre bohème de la foire où Mme veuve Samayoux tenait un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la mythologie.
Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les masures d'où sort le public qui fait vivre la foire.
Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.
Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est toujours le couteau qui est au fond de la sauvage _Iliade_ des rhapsodes de la misère.
En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des _korigans_ sans expliquer le mot, en Irlande, des _âmes-doubles_, et par tout le pays Scandinave des _elfes_ et des _goblins_; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois le nom des Habits Noirs.
Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes comme dans toutes les mythologies.
Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine, c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.
Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par je ne sais quel nuage magique.
Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être comprise.
Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre bon coeur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère Fleurette ni à son adoré Maurice.
Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des nuits parisiennes!
Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits Noirs!
La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur crédulité.
En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait:
--M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je me méfie de tout le monde ici!
Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans son cerveau.
Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice.
Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit:
--Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait!
Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur ignorance érige en règles leur font craindre les juges.
Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le mal grandir outre mesure.
C'est la vengeance des vaincus.
On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère.
La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:
--Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort.
Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.
Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme.
Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade.
Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait tout bas avec le colonel Bozzo.
En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère.
À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de l'ennemi lui rendait son courage.
En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires, où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.
Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé par elle tout autrement que la première fois.
Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort au-dessus d'elle.
Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise.
Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de causer à voix basse avec M. le baron de la Périère.
Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et amical à la veuve, qui se dit:
--C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon coeur!
--Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui est en haut.
--Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.
--Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du peuple!
--Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait vous connaître et vous entendre!
Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par le colonel causant avec M. de la Périère.
En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait:
--En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant?
--Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout ce que vous avez fait.
Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron de la Périère.
--J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid, j'ai froid!»
Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec celui de M. le baron.
--Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté.
--Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le colonel au baron.
--Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!
--Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de l'association.
Il eut une quinte de toux pénible à entendre.
Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:
--Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine.
Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots: «Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très accentuée.
XV
Embauchage de maman Léo
Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de Saint-Louis:
--Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car ça me déchire le coeur de voir ces deux enfants-là dans la peine.
--Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise.
--Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour folle, c'est bien certain qu'elle est folle.
--Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée.
--Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble disparaîtra de même.
--Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne, allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir au matin.
Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau.
--Vous serez récompensée..., voulut-elle dire.
--Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne vous comprends plus.
--Excellente femme! murmura la marquise.
--Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.
--Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme ils seraient heureux!
«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.
«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury, bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir.
«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à choisir.
«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés.
«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!»
«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas moins crucifié entre les deux larrons.
--Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue.
Et M. de Saint-Louis:
--L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là!
--En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son corps.
Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai dit:
--S'il meurt, tu mourras, pas vrai?
--Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul espoir!
--Eh bien! alors, qui vengera ton frère?
Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait:
«Remy, mon pauvre cher Remy!»
La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur éteignit le vermillon de son teint.
Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour prêter l'oreille.
--Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite; quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et moi aussi, comme vous pensez.
--Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu, rien entendu de tout cela.
La veuve continuait:
--Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule...
--Voilà le vrai, dit encore Lecoq.
--... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour comme pour notre vengeance.»
La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout de la cheminée disant:
--Drôle de fillette!
Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta.
Mais le vieillard lui renvoya un sourire.
Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait émaillé de l'empereur de Russie.
--Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot «drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il ne faut pas se fier aux apparences.
Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise:
--C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme.
Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son index et les flaira à distance d'un air content.
La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit bout de scène ne passa point inaperçu pour elle.
--Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.
«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de suite!...»
Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face.
--Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.
--Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.
--Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à ce mariage?
La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité:
--Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon coeur, je ne sais pas jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage.