Maman Léo Les Habits Noirs Tome V
Chapter 7
La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine s'échappa vers le foyer en disant:
--J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son enterrement.
Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.
Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse. Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui avait dit M. Constant.
Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui tombaient sur ses épaules.
--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi, nous parlerons de mes noces.
XI
En dormant
Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.
Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe et semblaient chercher la chaleur du foyer.
--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me racontait une histoire de brigands!
Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:
--Ils sont difficiles à tromper, prends garde!
La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.
--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.
--Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux.
--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!
--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté devant moi cette horrible aventure.
Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:
--Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.
Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:
--Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on peut se marier dans une prison?
La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps la voix de la jeune fille murmura à son oreille:
--Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils sont là derrière le rideau.
--Qui donc? balbutia la veuve.
--Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!
La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses bras autour du cou en riant bruyamment.
Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille ajouta dans un baiser:
--Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous guettent!
La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de Jean-Paul Samayoux, son mari.
Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les propres paroles de M. Constant:
--Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent; tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi, fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.
Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde réflexion.
--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?
--Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent! Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.
--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.
--Certes, si vous voulez de moi.
Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas dans la chambre.
--Je suis bien faible! dit-elle.
Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:
--Je suis bien pâle!
Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un cercle noir autour de ses yeux:
--Maurice est peut-être plus pâle que moi!
Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.
--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?
--Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au lit?
--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.
Elle ajouta tout haut:
--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.
--Tu as donc peur, chérie?
--Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai sommeil, bonsoir!
Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre l'oreille de Mme Samayoux.
--Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa prison.
Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine fit comme si elle s'éveillait en sursaut.
--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.
--Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.
--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux.
--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le poison qu'il m'avait demandé.
Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:
--J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en frayeur.
--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours, c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule, et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.
Elle se sentit pressée contre le coeur de la dompteuse qui battait à se rompre.
--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme moi, comme Maurice, comme vous-même.
Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais quand la menace ne s'adressait qu'à elle.
À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui entourait son cou.
Elle sourit sans parler.
--Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.
XII
Aux écoutes
Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la draperie à différentes hauteurs.
À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un autre.
L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista, ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère.
De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:
--Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!
Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en apprenant que Valentine avait vu Maurice.
La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur.
--J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme, en sortant d'ici, saura notre secret.
Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son immobilité.
Il guetta ainsi longtemps.
On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie. Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa première impression.
--La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout, l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est d'ouvrir l'oeil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le colonel.
Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et disait:
--Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais seule, je pus la lire tout de suite.
«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve.
«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.
«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement Remy, mon frère...
«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la mienne.
«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre, qui était à vendre et qu'ils ont achetée.
«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même...
«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son aveuglement.
«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle.
«Du premier coup d'oeil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et soeurs soit déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...»
«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule pensée.
«Mais à qui me fier dans cette maison?
«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise, m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait.
«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.
«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi pour décider Maurice à se laisser faire.
«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper; en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un implacable sang-froid.
«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des séances.
«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je connais tout.
«Je ne serai ni accusée ni témoin.
«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une bouche comme la mienne.
«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison, où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas une folle, mais une morte.
«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux; je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble très malade.
«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée, je n'ai personne.
«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous m'aviez dit: «Prends garde!»
«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.
«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx, pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste châtiment, une grande et légitime vengeance.
«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger à moi.
«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme, tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie.
«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son malheur.
«Mon frère! mon pauvre noble frère!
Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux.
--Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence, c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en descendant de voiture.
«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.
«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.
«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit; j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur moi.
XIII
Coyatier dit le marchef
Valentine continua:
--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle douloureuse compassion.
Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:
--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils voulaient mourir ensemble...
Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une brosse.
--Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a fait de moi un assassin: Je hais les femmes!
Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.
Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il reprit comme malgré lui:
--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!
Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui frissonnaient.
--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui qu'elle aime!
Il haussa les épaules en riant lugubrement.
J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?
Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé; j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...
La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.
--Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»
Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.
--Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?
--Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié de moi.
Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.
Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses dents serrées:
--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin: «Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»
Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à ses lèvres.
--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi qui l'ai chassée.
--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle. Demandez, on vous répondra.
Je demandai, il me répondit.
Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.
--Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.
--Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.
«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me procurer du poison.
«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma rentrée.
«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?
«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il m'attendrait pour en faire usage.
«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien, j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'était à la fois trop de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te sauverai!»
«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal, n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»
La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.
--Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle pas venue?»
--Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?
--Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de votre absence.
--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...