Maman Léo Les Habits Noirs Tome V
Chapter 6
--Quant à avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'Épi-Scié, reprit-il, j'en suis sûr! À ma place, Similor aurait parlé, car il a du toupet, à moins toutefois qu'on ne lui aurait donné la pièce pour se taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il arrivait malheur à cette infortunée belle femme, ce serait le cas pour moi d'en concevoir un regret éternel!
Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant même plus de calmer son petit Saladin, qui s'égosillait dans la gibecière.
Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pavé assourdi par la neige.
Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des halles, il prit la rue Saint-Honoré et gagna la place de la Concorde.
Il n'était pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait déjà Paris, que le mauvais temps faisait désert.
Le coupé de Mme la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elysées, qu'il monta au grand trot jusqu'à la rue de Chaillot; là il tourna sur la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si radicalement transformé depuis lors, qui confinait à la montagne du Trocadéro et sortait de Paris par la barrière des Batailles.
La maison de santé du Dr Samuel était située dans l'enceinte de la ville, mais elle respirait déjà le grand air de la campagne; elle pendait sur ces deux bosquets solitaires qui séparaient alors la rampe de Chaillot du pont d'Iéna. Elle avait vue d'un côté sur le Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadéro, et entre deux, par-dessus les sinuosités de la Seine, elle voyait les arbres de Passy, prolongés par les forts de Clamart et de Meudon.
C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la vogue était venue tout de suite.
On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû, pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du savant médecin.
Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes permises les complaisances professionnelles.
Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs étaient en quelque sorte des complices.
Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un oeil mauvais les fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes.
On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre.
On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.
Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de haro.
La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il faisait son domicile privé.
Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires et le quartier des pauvres, appelé _l'hospice_.
Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils entretenaient de leurs deniers personnels.
La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.
Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la portée des goûts et des habitudes de la veuve.
Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de familiarité amicale.
La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de sanglantes légendes.
Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.
Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût grandit volontiers jusqu'à la passion.
Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle avait de porter des poids de cent livres à bout de bras.
Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son compagnon, qui ne tarissait pas:
--C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage, je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand ils parlent et qui ont le bras long!
--Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi, je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle Valentine et qui a confiance dans le bon coeur de maman Léo. Elle sait bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche, peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi de regarder où je mettrai le pied.
Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant:
--On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez arrivés.
--Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de santé. La demoiselle n'est pas plus mal?
--Toujours la même.
M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve.
En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.
Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte.
Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.
Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques et l'énorme envergure de ses épaules.
À la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le sentit, car il tourna la tête avec vivacité.
--Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.
Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne répondit.
--Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la dompteuse.
--Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un taureau que ce chrétien-là!
--Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.
Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même.
--C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige.
--Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est un des employés de la maison?
--Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.
Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter.
Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres couverts de neige.
--Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est au bout, dans le grand pavillon.
Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers le midi, dominait tout le paysage parisien.
M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine, qui ouvrit.
--Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!
Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte d'impertinence:
--C'est là la personne?
--Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez nous annoncer tout de suite.
Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'étonna de rester toute déconcertée.
--Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait peur?
--Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez voir comme on va vous mettre à votre aise.
--Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui revenait.
Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement.
Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût été la robe de Nessus.
Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette un regard de railleuse intelligence.
X
La folie de Valentine
C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs abat-jour.
Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.
Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.
La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus rapprochée du foyer.
L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.
Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo, par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.
Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin. Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille, entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était peut-être pas la maladie.
Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet: «Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»
C'était précis comme un arrêt.
Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».
Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis _ne pouvait pas être acquitté_.
C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter. Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et terrible dédain pour la justice humaine.
On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.
Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.
M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait: «Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela», ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de l'accusé.
Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les juges.»
La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.
Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne, d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire.
En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une princesse des salons de cire.
--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»
Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit et dit à voix basse:
--Madame veuve Samayoux!
Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa rencontre.
Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour faire honneur à un nouvel arrivant.
Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.
Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la simplicité solennelle de cet accueil.
--Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.
--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une maladroite révérence.
Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au malaise qu'elle éprouvait.
--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.
M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre position dans sa bergère.
--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise; la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le seul... avec un autre...
Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.
La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.
--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!
Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt l'alcôve:
--Est-ce qu'elle est là?
Ce ne fut point la marquise qui répondit.
Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:
--Léo! ma chère maman Léo!
La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et l'instant d'après Valentine était dans ses bras.
La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.
Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux enfants qui ont la coqueluche.
Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:
--Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y laisserai ma peau!
Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte Regnault et dit au docteur:
--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!
--Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont d'acier.
Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.
--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement, sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?
--À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose de mon mieux.
La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:
--Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la Périère, mais on ne le voit plus.
--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?
M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un regard souriant.
--M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.
Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M. Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.
Le silence régna autour du foyer.
Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce qui se disait au fond de l'alcôve.
Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.
Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui murmurait à son oreille:
--Ce Constant est-il encore là?
--Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le salon.
--Taisons-nous! fit Valentine.
Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:
--Il doit être là aux écoutes.
--Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les rideaux?
--Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!
Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste comme une jeune fille.
--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle avec émotion.
Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve, dont elle serra les deux mains avec effusion:
--C'est à vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie.
--Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.
Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.
Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange et rapide regard.
Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid dédain.
Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à regarder la jeune fille.
C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle, que la pauvre Léocadie pensait:
--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce n'est pas possible que Dieu ait le coeur de séparer ces deux amours-là!
--Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment Valentine à la marquise.
--Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein de caresse.
--Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je n'aime que vous et maman Léo.
Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui étaient d'une enfant ou d'une folle.
La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de la veuve:
--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les commencements! sa raison se remet à vue d'oeil.
--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au salon.
Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant, et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca Corona, dit:
--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous l'aimons trop, cette enfant-là!
--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.
--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera tout ce que nous voudrons.
--Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.
Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et sauta hors du lit en riant à gorge déployée.