Maman Léo Les Habits Noirs Tome V
Chapter 21
--Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu étais trop jeune pour qu'il fût utile ou même convenable de t'initier à nos grands projets; tu ne t'es jamais doutée de rien, parce que la première qualité d'une femme politique est de savoir garder un secret. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais à braver le danger. Ma pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui hâtent de leurs voeux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon caractère aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et trompé bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es désormais toute ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec vous, et qui sait? si la police nous inquiète en route, l'habitude que j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-être pas tout à fait inutile.
Elle baisa Valentine au front et reprit:
--Maintenant, chérie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te marieras en noir, comme tu es là? J'ai assisté dans ma jeunesse à un mariage clandestin, du temps des guerres de la Vendée; le jeune homme avait son costume de cornette dans l'armée catholique et royale; la jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile de dentelle à l'espagnole. C'était très bien. De fleurs d'oranger, il n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une affaire de conscience, comme la cérémonie de l'ondoiement qui précède un baptême forcément retardé; cela ne vous empêchera pas de vous marier une seconde fois, selon les rites de l'Église, aussitôt que les événements le permettront, et vous en prendrez même l'engagement formel vis-à-vis de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu prête?
--Je suis prête, répondit Valentine, qui était pâle, mais résolue.
--Voici ce qui a été réglé, reprit la douairière: Je suis chargée d'aller prendre chez lui notre prêtre officiant; tous nos amis nous attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le désert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volonté que tu as manifestée, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel, où j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas à changer de cocher), et tu vas attendre cette brave Mme Samayoux rue Pavée, à la porte de la Force.
Valentine jeta un châle sur ses épaules et noua les rubans de son chapeau.
--Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dégagé, ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquiétude, surtout, cela te ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dépensé ce qu'il faut pour que tout aille sur des roulettes.
L'instant d'après, deux voitures se séparaient au coin de la rue des Batailles: celle du colonel, où était la marquise, remontait vers les Champs-Elysées, par la rue de Chaillot; l'autre, timbrée à l'écusson d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied à la livrée du colonel, descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.
C'était celle-là qui emmenait Valentine.
Quand elle arriva rue Pavée, il y avait un fiacre qui stationnait devant la principale entrée de la prison.
Valentine ordonna au cocher de se mettre à la suite du fiacre, puis elle abaissa les stores de sa voiture et attendit.
XXXVIII
Départ pour le bal
Six heures du soir venaient de sonner à l'antique pendule dont le balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre du colonel, éclairée seulement par les lueurs du foyer presque éteint.
Derrière les hautes fenêtres, drapées de rideaux sombres, les arbres du jardin montraient vaguement leur tête blanche de neige.
Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clarté dans la chambre voisine, où la comtesse Francesca Corona faisait depuis quelques jours sa demeure, pour être plus à portée de garder les nuits de son aïeul.
Une pimpante soubrette s'agitait, affairée, dans cette dernière pièce, où deux faisceaux de bougies brûlaient à droite et à gauche de la psyché.
Par l'entrebâillement de la porte on pouvait reconnaître le brillant, le pittoresque désordre qui ravage la chambre d'une jolie femme à l'heure décisive de la toilette.
Les meubles gracieux et coquets étaient encombrés par l'étalage des chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pièces nécessaires dans la mesure même de leur superfluité, qui forment, en s'ajustant selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se revêt la beauté pour livrer bataille au plaisir.
Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air était doucement parfumé, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur comme les roses: les gants, l'éventail, le mouchoir chargé de broderies et jusqu'à ces bijoux de souliers dont l'exiguïté défierait le pied de Cendrillon.
Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la table sa couverture nacrée parmi les écrins ouverts qui éparpillaient en gerbes leurs chatoyantes étincelles.
En s'habituant peu à peu à l'obscurité, qui régnait dans l'austère retraite du vieillard, l'oeil pouvait mesurer le contraste frappant qui existait entre ces frivoles richesses et la nudité presque complète dont s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en vérité la couche d'un anachorète.
C'était auprès de cette couche, lit funèbre d'un saint, que Mme la marquise d'Ornans était venue pleurer naguère. Le colonel y était étendu sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui déjà le fuyait.
C'est à peine si on apercevait sa face hâve et dont les tons terreux semblaient absorber la lumière, mais on distinguait très bien, agenouillée au chevet du lit, une jeune femme en déshabillé dont les riches épaules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la chambre voisine.
La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les mains du vieillard en disant:
--Je t'en prie, père, bon père, ne me force pas à te quitter ce soir. Tu sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste et comme dépaysée. Mme de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son dîner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je suis ta garde-malade.
--Entêtée! fit le malade.
Puis il répéta:
--Entêtée, entêtée, entêtée!
De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint.
--Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre papa! qui tousse en le contrariant sans cesse!
Soit qu'un peu de force lui revînt, soit qu'il oubliât volontairement ou non de jouer un rôle, sa voix en ce moment n'était pas trop changée.
--Réfléchis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout à fait impoli de se dégager comme cela à la dernière heure. Et si on allait être treize à table chez Mme de Tresmes à cause de toi! sans compter que ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa mère. Ton absence ferait encore jaser.
--Ne parle pas tant, bon père, voulut interrompre la comtesse, tu te fatigues.
--C'est cela! quand on ne peut répondre à mes arguments, on me fait taire par raison de santé. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu seras habillée et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de là-haut; j'ai le bonheur de croire à l'immortalité de l'âme, et ceux qui ont bien vécu ne quittent ce triste monde que pour se réfugier dans un autre qui est meilleur.
La comtesse alluma une veilleuse. Aussitôt qu'elle l'eut déposée sur la table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, défaite et véritablement effrayante à voir.
La comtesse eut beau faire, elle ne put réprimer un douloureux mouvement.
--Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un accent qu'il n'est point possible de caractériser d'un seul mot.
Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait là excès de simplesse ou inexplicable moquerie.
--Vous êtes un peu pâle, mon père, répondit Francesca.
--Un peu? répéta le colonel, qui eut un rire véritablement sinistre.
--Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'idées trop noires. Tu ne connais pas le mystère de ma vie, pauvre ange; tu as peut-être été jusqu'à me soupçonner parfois... Il y a des gens, vois-tu, dont l'héroïsme ressemble à l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire américaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre colporteur employé par Washington dans la guerre de l'indépendance, et qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir la cause de la liberté?
--Oh! père, s'écria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me suis doutée bien souvent que vous étiez le serviteur, le maître peut-être de quelque grande entreprise politique.
--Assez là-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me connaîtras mieux quand je ne serai plus là. Pour le moment, il me suffit de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas aujourd'hui par crainte de mécontenter cette brave Mme de Tresmes; je te renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir.
--Bon père, dit la comtesse, dont les yeux se mouillèrent, combien je vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible pâleur...
--Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais comme une rose; mais enfin, chacun se défend comme il peut n'est-ce pas? J'ai affaire à des tigres, et voilà près d'un siècle que je les fais danser comme des marionnettes! Achève de t'habiller, trésor; je te donne vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu reviendras m'embrasser, et cinq minutes après ton départ, je commencerai ma besogne.
Francesca, heureuse, mais toute pensive, déposa un baiser sur son front et courut à sa toilette.
Dès qu'elle eut passé le seuil de sa chambre, la porte située à l'opposé s'entrouvrit, et la tête crépue du marchef montra confusément son profil.
--Pas encore! dit entre haut et bas le colonel.
La tête du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux caverneuse et pleine d'épuisement.
--Je vais décidément soigner ce rhume-là, pensa le vieillard, dont la main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on peut bien dire qu'il m'aura tiré du pied une fière épine!
Avant même que les vingt minutes fussent écoulées, Francesca rentra éblouissante d'élégance et de beauté. Le colonel se souleva sur le coude pour la regarder.
--Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ce n'est pas une chimère, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller, j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie.
La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux lèvres une question qu'elle n'osait pas formuler.
--Tu voudrais bien me demander où commence la vérité, où finit la comédie? prononça tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille, va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin. Tu m'entends? ceci est un ordre.
La comtesse sortit accompagnée par sa femme de chambre, et presque aussitôt après on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le pavé de la cour.
Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre.
La porte à laquelle le marchef s'était montré déjà fut ouverte de nouveau et le colonel lui dit:
--Avance, bonhomme!
Quand le marchef fut auprès de son lit, le colonel ajouta:
--Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui?
--Non, répondit Coyatier.
--Veux-tu boire?
--Non.
--À ton aise! Mets-toi là, tout près de moi, et causons.
Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa tête au bord de l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas qu'une personne placée au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune de ses paroles.
Le marchef écoutait, immobile et froid comme une pierre.
--As-tu compris! demanda enfin le colonel.
--Oui, répondit Coyatier.
--Pourras-tu suffire à ta besogne?
--Oui.
--Regarde-moi, ordonna le colonel.
Coyatier obéit. Leurs yeux se choquèrent pendant l'espace d'une seconde, puis Coyatier détourna les siens et répéta comme un homme subjugué:
--Oui! j'ai dit: oui.
--C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau avoir tous les trésors du monde, il te resterait une chaîne de fer autour du cou, est-ce vrai?
--C'est vrai.
--Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais encore tu seras libre.
La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement éclairée.
--Va, lui dit-il, et souffle les lumières.
Le marchef n'était pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la comtesse et repoussa la porte.
XXXIX
Antispasmodique
Le colonel remit sa tête au centre de l'oreiller et ferma les yeux en homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine avait notablement augmenté.
--Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener. Mais bah! c'est ma dernière affaire; après celle-là, je prendrai du bon temps comme un rat dans un fromage, et dès demain, je dormirai la grasse matinée.
Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.
--J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en un mouvement de satisfaction qui contrastait étrangement avec la frêle caducité de tout son être, qui sait jusqu'où je peux aller avec des ménagements?
Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en décrépitude, auraient éprouvé, à le voir et à l'entendre, l'envie de rire et la compassion que prennent les forts à l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.
Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit pour écouter son maître, qui lui dit de sa voix la plus cassée:
--Faites ce qui vous a été ordonné, hâtez-vous et pas de bruit. Alors ce fut quelque chose comme au théâtre, quand les valets entrent en scène pour aménager les accessoires d'un décor changé à vue.
Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la direction du travail. La table carrée qui se trouvait d'avance au milieu de la chambre fut couverte d'une nappe brodée sur laquelle on plaça des flambeaux, un crucifix soutenu par son piédestal et un missel sur son pupitre.
Plusieurs rangs de chaises furent alignés entre cette façon d'autel improvisé et la porte par où le marchef était sorti.
Ces chaises se trouvaient sur le même plan que le lit du colonel, et ce dernier n'avait qu'à se lever sur son séant pour faire partie de l'assistance attendue.
De chaque côté de la table on alluma un grand cierge.
Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces apprêts, qui étaient ceux d'une noce, ressemblaient aux préparatifs qu'on fait pour des funérailles.
Cela d'autant mieux que les fiancés manquaient encore, tandis que le mourant était là.
Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda toute cette mise en scène d'un air satisfait.
--Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu de ressources, et il n'y aura qu'à déranger les cierges pour les mettre à leur place, le long de mon lit.
--Monsieur le colonel n'en est pas là, Dieu merci! voulut dire le principal valet.
--Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui répondit son maître, je suis bien bas, bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai passé ma vie tout entière, une longue vie, mon garçon, à faire ce qu'il faut pour ne pas craindre la mort. Les domestiques s'étaient arrêtés dans une attitude respectueuse.
--Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont déjà au salon en bas, dites-leur que je les attends.
Les valets sortirent.
Un sourire égrillard vint se jouer autour des lèvres blêmes du malade.
--Marchef! appela-t-il tout bas.
La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier se montra, éclairée par les cierges.
--Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne répondit point.
Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il détournait les yeux pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.
--Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.
--Ils sont en bas, devant la porte cochère, répliqua cette fois Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose à me dire, maître?
--Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien être caché dans un petit coin, en bas, auprès de mes bien-aimés, pour les entendre chanter mes louanges. L'Amitié est-il avec eux?
--Non.
--C'est bien. Reprends ta faction.
Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, où, selon l'ordre du vieillard, toutes les lumières étaient désormais éteintes.
Il y avait, en effet, dans la rue Thérèse, non loin de la porte cochère, un groupe composé du médecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en droit, et de M. de Saint-Louis.
Ce groupe était là depuis quelque temps déjà, et ceux qui le composaient avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'hôtel.
Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci étaient tourmentés par cette audace poltronne et coupée de frissons, qui est la fièvre des conjurations.
Ils s'étaient écartés pour laisser passer la voiture de la belle comtesse, puis Portai-Girard avait demandé:
--Est-ce que le marchef est arrivé?
--Oui, répondit Samuel, il est là depuis plus d'une heure.
--Et les autres?
--Il n'y a que le marchef.
M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pavé en disant:
--Il fait un froid de loup!
--Ça ne réchauffe pas, murmura Samuel, la situation où nous sommes. Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?
Personne ne répliqua. Portai-Girard reprit tout bas:
--Si Samuel voulait préparer une jolie petite boulette qu'on jetterait à celui-là...
Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne, s'approcha de la porte cochère avec un paquet de cierges sous le bras.
Après que le domestique fut passé, les trois conjurés restèrent un instant silencieux.
--C'est un étrange esprit! murmura enfin Samuel.
Ce n'était plus de Lecoq qu'on parlait.
--Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.
--Et en blasphémant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernière heure va se régaler d'un sacrilège... Ah! écoutez, messieurs, nous ne sommes pas des cagots, mais moi qui vous parle, je suis révolté par ces excès de scélératesse!
--Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent; s'il n'existe pas, c'est inutile.
--Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement une bonne action. Entrons-nous?
Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de résolution, et pourtant personne ne bougea.
Ils causaient, quoiqu'on ne fût pas bien là pour causer, reculant tant qu'ils pouvaient devant le dernier pas.
--Nous avons encore bien des choses à nous dire, opina M. de Saint-Louis. Cet homme est une énigme, il a reculé les bornes de la perfidie, de la méchanceté, de la cruauté; et pourtant, il y a en lui un petit endroit faible: il éloigne toujours la comtesse dans les moments de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac à sa Fanchette chérie.
--Au fait, dit Samuel, Mme la comtesse était en toilette de bal. Comment a-t-elle pu l'abandonner dans l'état où il est?
--La comtesse a ses affaires en ville, répliqua sèchement Portai-Girard, occupons-nous des nôtres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non, compter qu'il mourra de sa belle-mort?
Ceci s'adressait à Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel répondit après un silence.
--Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais: Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'état où il est, la dernière crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle manque; c'est très pénible à voir, et quand cet état se prolonge, il y a des médecins qui administrent ceci ou cela, pour hâter la fin. C'est tout bonnement de la miséricorde.
--Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.
--Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.
--On donne à ces médicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle opposé à la respiration atteindrait le même résultat, et bien plus rapidement. Il suffirait, par exemple, d'une mousseline interposée entre la bouche du malade et l'air libre pour le délivrer de ses souffrances...
Ici, le docteur Samuel hésita.
--Achevez, dit M. de Saint-Louis en tâchant d'assurer sa voix.
--J'achèverai, en effet répliqua Samuel, parce que mon idée est philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de trace et d'une exécution très facile. Nous connaissons exactement le scénario de la dernière tragédie imaginée par le colonel; nous savons que la nuit doit se faire au dénouement; eh bien! au moment où la nuit se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela suffira, j'en réponds.
--Mais qui se chargera?... commença M. de Saint-Louis.
--Moi, interrompit Portai-Girard résolument.
--Bravo!
--Nous pénétrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit Portai; Lecoq nous a dit où est la cassette aux bank-notes, le reste n'a pas besoin d'être réglé; le trésor est à nous.
Un passant, enveloppé dans un manteau, tourna l'angle de la rue Ventadour et s'approcha rapidement.
--Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amitié.
--Sommes-nous prêts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains tendues. J'ai été obligé de surveiller un peu l'exécution, là-bas, à la Force; tout a marché le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en route. Je vous annonce, d'un autre côté, Mme la marquise amenant son vicaire, le respectable M. Hureau.
Un vieil homme en deuil s'arrêtait au même instant devant la porte cochère.
--Messieurs, dit-il, cet hôtel est-il bien celui du colonel Bozzo-Corona?
--Oui, mon brave Germain, répondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont assister comme vous au mariage de Mlle d'Arx, votre jeune maîtresse.
Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-même Germain, qui se confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:
--La chaise de poste attend ici, derrière, à la petite porte de la rue des Moineaux. C'est moi-même qui ai choisi les chevaux. Après l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en voiture, et nous nous arrêterons où vous voudrez pour prendre notre volée vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?
--C'est cela, répondirent les trois autres.
Et ils entrèrent.
XL
La voiture des mariés