Maman Léo Les Habits Noirs Tome V

Chapter 16

Chapter 164,056 wordsPublic domain

«--Votre maître n'a-t-il point parlé de toute la nuit?... Mais vous ne me répondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, à vous revoir! Tout cela est fort extraordinaire, mais j'en ai débrouillé bien d'autres, et en thèse générale, les interrogatoires ne servent à rien. C'était un garçon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protégé! Maintenant le voilà qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il ne l'a pas tout à fait volé.

«Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.

«--Dépêchons, Germain, dépêchons, me dit mon maître qui faisait effort pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande à Dieu, c'est qu'il me donne le temps de finir.

«Je l'aidai encore à se mettre sur son séant, et il reprit sa tâche, qui devenait à chaque instant plus difficile.

«Sa figure changeait à vue d'oeil, ses tempes étaient baignées d'une sueur froide.

«Au moment même où il achevait, on sonna pour la troisième et dernière fois.

«--Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, à _elle_, à elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a coûté ce suprême travail. Va ouvrir, c'est la prière qui vient.

«Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre vue qui perce les murailles. C'était la prière. Le vieux curé Desgenettes entra et lui donna l'extrême-onction. Mon maître répondit jusqu'au bout les raisons latines, après quoi sa tête tomba sur l'oreiller. Le vieux prêtre l'embrassa en murmurant: «Priez, âme chrétienne!» et mon maître prononça votre nom.

«Je m'approchai. Il n'était plus. Je lui fermai les yeux...

Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.

Il entrouvrit les revers de sa livrée et prit dans son sein un pli qu'il tendit à Mlle d'Arx en disant:

--J'accomplis l'ordre que j'ai reçu et vous remets le testament de votre frère.

XXIX

Le testament

Un sanglot avait essayé de soulever sa poitrine aux dernière paroles du vieux Germain, mais elle l'avait comprimé par un effort violent.

Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes, quelque chose qui ressemblait à la sévérité d'un juge.

Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:

--Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je sois seule pour prendre connaissance de la dernière volonté de mon frère.

Germain et la veuve se levèrent aussitôt. Comme ils allaient sortir, Valentine ajouta:

--Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez près de moi.

--Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Léo.

--Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.

La dompteuse et Germain sortirent.

Maman Léo se laissa conduire jusque dans la salle à manger, où elle tomba sur un siège en murmurant:

--Saquédié! moi, je suis brisée comme si j'avais reçu une danse! Cette enfant-là va faire un malheur! Il n'y a pas à dire, le juge d'instruction était bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la pauvre fillette avait bien assez à s'occuper de notre Maurice.

Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tête inclinée. Il s'arrêta tout à coup devant maman Léo.

--Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obéisse à la dernière volonté de son frère?

--Je crois qu'ils sont tous les mêmes dans cette famille-là, répliqua la veuve, ils ont un diable dans le corps.

Germain se redressa, ses yeux brillaient.

--Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la soeur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le courage d'un lion!

Il se laissa choir lourdement à son tour sur un siège et mit sa tête entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, maman Léo reprit la parole avec un certain embarras.

--Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte, parce que ça n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on ne se fait pas, c'est sûr et moi, la sensibilité me creuse. Sans vous commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?

Germain releva d'abord sur elle un regard scandalisé, mais en voyant la bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enluminées, il eut presque un sourire et dit:

--Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mère! Tout le monde ne peut pas être des duchesses et marquises; vous m'allez, à moi. Il faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un autre. Je vas vous servir un petit déjeuner, après quoi vous aurez du vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trémousser contre ces coquins-là!

Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aimée, Valentine était revenue vers le portrait.

Elle avait roulé un siège jusqu'auprès de la peinture, comme on fait quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul à seul avec un ami cher, après l'absence.

Ce n'était qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait le don de faire vivre les morts.

Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile d'Apelle trompa Zeuxis lui-même. Ingres, ce peintre tant et si amèrement outragé, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mère.

Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux à une exposition particulière, ouverte voici déjà bien longtemps, au bazar Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du _Journal des Débats_, percer la foule et s'élancer les bras tremblants vers le portrait de Bertin l'ancien, qui semblait prêt à se lever, les mains appuyées sur les bras de son fauteuil.

Chez nous les querelles d'école, en musique, en peinture, en littérature aussi, sont aveugles jusqu'à la stupidité.

Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la ressemblance était si poignante que Valentine restait là le coeur étreint, l'esprit frappé comme à l'aspect d'une vision évoquée.

C'était bien là ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces héroïques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bonté, mais dont le front semblait marqué d'un signe fatal.

Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prête à parler, et parmi l'austère noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'épanouir jamais.

Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx était grave auprès d'elle. Remy d'Arx évitait Valentine comme on fuit instinctivement le malheur ou la destinée.

Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si brillant, si aimé, était loin d'elle et causait, par exemple, avec la belle comtesse Corona.

--Je croyais qu'il me détestait, murmura-t-elle, et ce fut sa première parole: _il avait peur de moi_, il me l'a dit lui-même. Il devinait le coup mortel que j'allais lui porter.

Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la toile Remy laissait tomber sur elle.

--Il était jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le regardaient d'en bas et leur jalousie était presque de la haine. Les voilà bien vengés! Il est mort à force de souffrir! Il y a eu des hommes assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures. Ils l'ont tué à petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tenté de déshonorer son âme...

Elle resta un instant silencieuse, puis ses lèvres s'entrouvrirent pour exhaler ce nom et ces mots:

--Remy... mon frère!

Puis encore elle déchira l'enveloppe et déplia le papier que l'enveloppe contenait.

C'était une pauvre écriture, pénible et tremblée, dont le désordre lui arracha sa première larme. Elle lut tout bas:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En présence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma dernière pensée à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur bien-aimée, malgré le nom de Valentine de Villanove qu'elle a porté pendant l'espace de deux ans, par suite d'une fraude ou d'une erreur.

«Les pièces à l'appui de cette assertion sont déposées entre les mains du plus fidèle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma famille depuis plus de quarante ans.

«Marie-Amélie d'Arx est mon héritière unique et légitime; néanmoins, et pour le cas où son état civil lui serait contesté, je déclare lui donner et lui léguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit même sous celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalité de mes biens meubles et immeubles.

«Mourant comme je le fais dans la plénitude de ma raison, je signe et je date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.»

Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx signé lisiblement et d'une main assez ferme.

On voyait bien que l'agonisant avait dépensé là tout ce qui lui restait d'énergie.

Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus confus, parce que la main avait graduellement faibli.

Valentine put lire néanmoins à travers ses larmes:

«Ma soeur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aimé.

«Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mère peut descendre au fond de mon coeur, guéri de sa blessure.

«Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'oeil de Dieu qui m'appelle, je t'aime comme l'enfant chérie dont je contemplais jadis le berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.

«Nous avons été bien malheureux, ma soeur, j'espère que ma mort achèvera de payer notre dette de misère.

«Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous exaucez ma prière. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple; n'essayez pas de combattre ces hommes qui possèdent un pouvoir surnaturel.

«Ce que je n'ai pu faire, moi qui étais armé de la loi comme un soldat porte l'épée, moi que ma fonction semblait rendre invulnérable, moi qui passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait folie de votre part à le tenter.

«Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'êtes qu'une pauvre enfant isolée, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous protègent en apparence ou du moins presque tous sont affiliés à la ténébreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tué.

«Je ne vous apprends rien en vous disant que vous êtes au milieu des Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme infernale pour assassiner le seul homme peut-être qui pût combattre avec avantage la terrible association.

«Sauf Mme la marquise d'Ornans, pauvre victime désignée d'avance à leurs coups et qu'ils ont frappée dans son fils unique, sauf Francesca Corona (et je n'oserais répondre d'elle absolument), tous les autres sont des scélérats abrités derrière une sorte de rempart magique.

«Valentine, l'esprit s'éclaire à l'heure de mourir, la vengeance n'appartient qu'à Dieu. Si j'avais été seulement un juge, peut-être ne tomberais-je pas écrasé dans la lutte.

«Mais il y avait autre chose en moi que le zèle du magistrat, il y avait la passion de l'homme qui se venge.

«Valentine, ma soeur chérie, songe à toi, songe surtout à celui que tu aimes, à Maurice, qui ne m'ayant plus pour démêler son innocence au milieu des preuves mensongères accumulées par mes assassins, va retomber tout au fond de son malheur.

«Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on appelle des gens instruits, avisés, prudents; il a cette cruelle sagesse qui ne croit à rien en dehors des choses admises par le sens commun; tout ce qui sort de la vraisemblance acceptée lui semble fabuleux et indigne d'occuper un brave esprit.

«Son opinion est faite par mon opinion même, dont il prendra le contre-pied; j'étais à son sens un rêveur et il est un sage; là où j'ai dit non, il dira oui.

«Maurice sera renvoyé devant les assises, Maurice sera condamné; aucune éloquence d'avocat, aucune perspicacité de magistrat, nulle puissance humaine, en un mot, ne peut empêcher le jury en pareille circonstance de répondre: «Oui, l'accusé est coupable.»

«Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton père, ta mère, ton frère au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine, laisse la haine, songe à l'amour, sauve Maurice!

«Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'évasion, la fuite sans espoir de retour, le changement de nom et la vie cachée loin, bien loin au-delà de la mer.

«Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche, tu peux répandre l'or à pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher ton bonheur.

«Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la dernière ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et sois heureuse!»

Valentine resta un instant immobile, les yeux fixés sur le dernier mot, qui n'était pas achevé.

Elle porta le papier à ses lèvres et le baisa à la place même où la main du mourant s'était arrêtée.

Puis elle se laissa tomber à genoux, et ainsi prosternée, elle regarda le portrait de son frère, qui semblait vivre.

Qui semblait vivre et répéter encore la dernière pensée du vaillant et malheureux jeune homme: «Ma soeur, ne me venge pas!»

Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lèvres de Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:

--Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frère, car je vais te désobéir!

--Ah! ah! dit une rude voix derrière elle, c'était pourtant un bon conseil qu'il vous donnait là, le défunt.

Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait parlé et qui était venu la demander déjà dans la matinée était sur le seuil et refermait la porte.

XXX

Le commissionnaire

Coyatier, car c'était bien lui, ne fit qu'un pas à l'intérieur de la chambre; il resta debout devant le seuil et ôta sa casquette, découvrant le poil crépu qui se hérissait sur son crâne.

Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui ôtait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un messager tel que lui.

--Alors, dit-il avec ce mélange d'effronterie et de timidité qui était le caractère le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons pas l'idée d'obéir à ce pauvre M. d'Arx?

Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme s'ils eussent été éblouis.

--Avancez, dit-elle au lieu de répondre. Coyatier s'approcha.

--Nous avons à causer, dit-elle encore, asseyez-vous là.

Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le marchef eut un mouvement d'hésitation.

--Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir où il s'asseyait, car je ne lui ai jamais fait de mal.

--Vous avez parlé de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez donc ceux qu'il me donne dans cet écrit?

--Non, répondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre, lui aussi, et moi, qui ne suis pas payé pour aimer les juges, je lui avais dit d'avance qu'il allait à la boucherie. Ce n'était pas le premier venu, ce juge-là, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus braves que lui. Il savait que je lui disais la vérité; mais il continua de suivre son chemin, jusqu'au cimetière. Chat échaudé craint l'eau froide, je pense bien qu'avant de tourner l'oeil, M. d'Arx vous aura défendu de jouer avec le feu.

--C'est vrai, prononça tout bas Valentine.

--Il m'avait payé pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit fidèlement tout ce que je savais. Ce n'était pas de la trahison; ces gens-là ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble à du dévouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent quand ils ont besoin de mon obéissance. Je me souviens de la première parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque dans mon galetas de la barrière d'Italie... Et il fallait un crâne ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! Ça me plaît à moi, le courage, parce que j'ai été une manière de lion avant de tomber chien enragé. Je lui dis: «Monsieur le juge, si dans mon idée c'était possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brûler, il y aurait du temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme d'un bourreau et m'ont forcé à tuer en m'étranglant. Mais rien ne peut contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.»

«Cet homme-là n'était pas de ceux qui haussent les épaules quand on leur parle. Il savait qui j'étais et je ne veux pas dire qu'il me regardait sans répugnance; mais enfin, il m'écoutait. Sa première réponse fut celle-ci: «J'ai fait le sacrifice de ma vie.»

«C'était un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les tient, et vous avez le même sang que Remy d'Arx dans les veines.

--Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprès de lui et s'assit, je vous regarde sans répugnance: vous êtes l'homme qu'il me faut.

Le marchef recula son siège. Il y avait sur son rude visage une expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.

--N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je hais les femmes, j'ai peur des femmes.

--Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une voix contenue, mais si profondément vibrante que le marchef eut un frémissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.

--Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai que vous êtes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant, mais parce que vous causez là de bonne amitié avec le maudit qui fait horreur aux scélérats, qui se fait horreur à lui-même. Savez-vous bien que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits Noirs, les Habits Noirs, tout damnés qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils voient rouge de sang jusqu'au coude.

Il étendait sa main énorme, dont les veines gonflées semblaient prêtes à éclater.

Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui était glacée, mais qui ne tremblait pas.

Le bandit la regarda avec une sorte d'étonnement attendri.

--Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela pour sauver l'homme qui vous aime!

--L'homme à qui j'ai donné mon coeur, répliqua Valentine dans un élan de soudaine énergie, je ne le sépare pas de moi-même; lui et moi nous ne faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'âme est à lui: ma vengeance, c'est sa vengeance.

Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.

--C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre gaieté; je connais les lapins de son numéro, il aimerait mieux la clef des champs que toutes vos belles phrases!

Il ajouta en changeant de ton:

--J'étais venu pour régler la chose de son escampette; est-ce que vous auriez changé d'idée?

--Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brûlant.

--Ah! ah! fit le marchef, en cherchant à éviter le feu de ces prunelles qui l'éblouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?

--Non, répliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.

--Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc à la première idée du colonel; un verre de poison partagé à deux?

--À quoi bon le sauver! s'écria impétueusement Valentine; tant que ces hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tête?

--Ça, c'est la pure vérité.

--Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entraîne? Il y a des instants où, dans mon coeur qui déborde de tendresse, je ne trouve plus de place pour la haine; il y a des instants où je me vois entourée de trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx, pour la soeur de Remy d'Arx, la pensée seule du bonheur est une impiété! Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul ne sait le secret de cette redoutable comédie! Mais sais-je moi-même si je n'ai pas été, si je ne suis pas toujours folle? Mon père, ma mère, dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frère, ce noble et cher ami, tous ceux-là ne sont plus!

«Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en équilibre au bord d'un abîme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le seul amour de ma jeunesse, mon fiancé, mon mari, sur la tête de qui le même glaive meurtrier est suspendu par le même fil! Je suis Corse, c'est vrai, et toutes les fibres de mon être tressaillent à la pensée de punir les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout, mais j'aime jusqu'à l'idolâtrie, et ce qui semble en moi démence, c'est la vérité même, la lumière faite par l'amour!

Elle s'interrompit, et son regard découragé s'arrêta sur Coyatier, tandis qu'elle murmurait:

--Mais comment pourriez-vous me comprendre?

Le grossier visage du bandit avait une expression étrange.

--Je ne comprends peut-être pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu s'en faut, en définitive. J'ai été un homme, il y a des heures où je m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net; que voulez-vous de moi?

Valentine fut un instant avant de répondre, et pendant toute une minute ils se regardèrent fixement.

Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble; dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de résister à un enthousiaste entraînement.

Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:

--Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il à voix basse; je suis ici par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout ce qui se passait entre nous.

--Je m'en doutais, fit Valentine, et malgré cela, quelque chose me disait que vous ne me trahissiez pas.

--Ce quelque chose là disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'à un certain point pourtant. Dans cet enfer, où ils régnent et où nous sommes tourmentés par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout à fait vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire encore un mot, et puis vous répondrez à ma dernière question, car le temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'île de Corse, où est notre refuge, tout de suite après le meurtre de Hans Spiegel, pour lequel votre Maurice va être condamné; on avait surpris mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se défaire de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reçu contrordre le jour même de mon départ, qui était le jour où vous fûtes amenée à la maison du Dr Samuel. On me déguisa en malade, et je fus mis à l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et pour Maurice, qui étiez alors les deux seules créatures humaines possédant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres qui sont dans le même cas que vous: Maman Léo, le vieux Germain et moi. Allez, on vous écoute!

XXXI

Le coeur de Valentine

Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail mental.

--Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.

--Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil, mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.

--Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.

--Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour n'avoir pas peur de lui.