Maman Léo Les Habits Noirs Tome V

Chapter 15

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--Voilà qui est fini, vous pouvez marcher.

--Monsieur Remy, prononça Germain à voix basse, n'a pas eu la force de m'en dire bien long, mais il m'a parlé d'une bonne dame, montreuse d'animaux, je crois, à qui Mlle d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.

--C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici pour flâner.

--Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas. Monsieur Remy m'avait défendu de faire aucune démarche, pour vous joindre, avant un mois écoulé, mais il avait ajouté: «Elle viendra d'elle-même; je suis sûr qu'elle viendra.»

J'attendais. Ce matin on m'a annoncé un commissionnaire qui demandait Mlle d'Arx. Je l'ai fait introduire auprès de moi, il m'a dit que vous deviez venir et m'a dépeint le costume sous lequel vous vous présenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.

Maman Léo et Valentine échangèrent un regard.

--Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler. Il est sorti en disant: «Priez Mlle d'Arx de m'attendre, car je reviendrai.»

Valentine demanda:

--Comment était fait ce commissionnaire?

En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine prononcèrent en même temps le nom de Coyatier.

--Méfiance! murmura maman Léo, dont les sourcils étaient froncés.

--Je n'en suis plus à la méfiance, répliqua Valentine avec son sourire triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez dans la cage de vos bêtes féroces, vous auriez été perdue.

--C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.

--Ce que je désire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde mon frère; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour vous entendre.

XXVII

La visite des Habits Noirs

Germain demanda:

--Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma soeur n'ignore rien...»

--Je sais tout, interrompit Valentine.

--Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures; j'entends: il cherchait toujours sa soeur, la pauvre enfant disparue lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus, c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car ce n'est pas le poison qui l'a tué.

--C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête et dit tout bas:

--Il y a des familles qui sont condamnées.

«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre, inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait, car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.

«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins qui vinrent et se consultèrent longuement.

«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit:

«--Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il faudrait lui avoir un prêtre.

«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de sa constitution.

«Un autre docteur me demanda:

«--N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou du moins ses amis.

«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.»

«On lui payait son dû.

«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une pierre.

«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.

«--Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit à Dieu.

«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche.

«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona.

À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement que le vieux valet s'arrêta.

--Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait personne si affectueusement que lui.

«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en pleurant.

«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.

«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:

«--N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?

«Le Dr Samuel répondit:

«--La vie ne tient plus en lui que par un fil.

«Et quelques minutes après il ajouta:

«--Le voilà qui meurt... il est mort!

«--Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide, mais les yeux secs.

«--Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus, car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid.

«Le colonel s'approcha de moi et me dit:

«--Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière.

«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne.

«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers ayant rapport à cette oeuvre mystérieuse que je croyais commune entre lui et le colonel.

«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait. Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur mon cher maître, s'écria par trois fois:

«--Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!

«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la clef du secrétaire.

«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon refus en m'élançant tout joyeux vers le lit.

«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient, en vérité, aussi contents que moi.

«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle.

«Mais si faible!

«--Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir.

«--Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.

«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains jointes.

«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec soin:

«--Ce serait en effet un miracle.

«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance.

«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en me prenant à part:

«--Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je reviendrai demain matin à la première heure.

«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il est mort.»

«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous allez le voir.

«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je m'installai pour passer la nuit auprès de lui.

«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient ennemis.

«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien faible, mais très distincte, parlait à côté de moi.

«--Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.

«--Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant sur mes genoux, ai-je donc eu le coeur de dormir et m'avez-vous appelé déjà?

«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau.

«--Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été autour de la table.

«--Et vous croiriez?..., commençais-je.

«Il m'interrompit en disant:

«--Va, j'ai grand-soif!

«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine, et il but avec avidité.

«--Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix tranquille et grave en me rendant le verre.

«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice, tribunaux, il sourit d'un air découragé.

«--Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité, murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.

«--Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus!

«--J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du feu.

«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux:

«--Allume du feu!

«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer.

«--Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître, dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire.

«J'ouvris le secrétaire.

«--Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous, depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi.

«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien; c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une immensité d'efforts, de recherches et de fatigues.

«--Ma soeur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première fois que je l'entendais parler de sa soeur), elle trouverait tout cela, elle voudrait continuer l'oeuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme je vais mourir elle mourrait!

--Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine, dont les yeux brillèrent.

--C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.

--Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je n'ai plus d'arme pour combattre!

--Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa soeur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il vous aimait.

XXVIII

La mort de Remy

Depuis le commencement de cette scène, maman Léo n'avait pas prononcé une parole. Elle écoutait, dominée par une religieuse émotion.

Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui était dans ses veines bouillait.

On avait essayé de mettre l'impossible comme une barrière entre elle et l'idée de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui emplissait le coeur.

En ce moment, l'image de Maurice lui-même se voilait dans son souvenir.

Elle voyait Remy d'Arx pâle sur son lit d'agonie.

La première parole prononcée par Germain, qui reprenait son récit, fit bondir le coeur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:

--Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se parlait à lui-même. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcés par lui est resté dans ma mémoire.

Il disait:

--L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup mortel! Ils savaient que cette passion était sans issue; ils l'ont fait naître; ils l'ont chauffée jusqu'au délire!... Y a-t-il quelque chose au-dessus du délire?... car j'ai fait ce que le transport lui-même excuserait à peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abîme ouvert et me dire que mon malheur était un crime!

Valentine se couvrit le visage de ses mains.

--J'ai compris plus tard, prononça tout bas le vieux valet, ce que mon maître entendait par ces mots: _l'arme invisible_. Il y a sur la terre des hommes plus noirs que le démon.

--Moi, dit maman Léo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.

Les deux mains de Mlle d'Arx tombèrent, découvrant son front rougissant.

--Pas un mot de plus! prononça-t-elle presque rudement. Je respecte la volonté de mon frère mort, mais ces hommes ont tué aussi mon père et ma mère, ma vengeance est à moi, je n'en dois compte qu'à Dieu!

La veuve et le vieux valet baissèrent à la fois les yeux devant sa beauté, qui avait des rayonnements tragiques.

--Vous plaît-il que j'achève mon récit? demanda Germain avec une sorte de timidité.

--Je le veux, répondit Valentine.

Germain reprit aussitôt:

--Le foyer était plein de flammes; monsieur Remy avait réussi à se soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'années, le travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'oeuvre de destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:

«--Brûle! brûle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui naîtront de ces cendres!

«À l'écouter je reprenais malgré moi de l'espoir, car sa voix devenait plus forte, et il y avait parfois des étincelles dans ses yeux.

«La fièvre trompe ainsi toujours.

«Quand les dernières fumerolles s'envolèrent, il laissa retomber sa tête sur l'oreiller et murmura:

«--Comment combattrait-elle désormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?

Valentine avait aux lèvres un sourire farouche.

--Saquédié! dit maman Léo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres tout exprès pour te faire avaler!

--Laissez parler Germain, répliqua seulement Valentine.

Le vieux valet poursuivit:

--Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il était accablé de fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du secrétaire, celui de droite. Derrière ce tiroir, il y avait une cachette et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une adresse: _Marie-Amélie d'Arx_.

La veuve rapprocha son siège, dominée par une curiosité nouvelle, et Valentine murmura d'une voix émue:

--C'est donc là mon véritable nom!

--C'est celui que vous reçûtes au baptistère de la cathédrale de Toulouse, le 30 octobre 1819, répondit Germain. J'étais là; feu ma bonne femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la cérémonie, et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.

«Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un témoin, et je m'interroge moi-même avant de vous donner les actes qui vont faire de vous l'héritière légitime de mes maîtres.

«Vous étiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernière fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!

«Ou plutôt je reconnais en vous votre sainte mère, dont vous êtes le vivant portrait.

«Quand mon maître eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur l'enveloppe, pensant tout haut:

«--Elle va rester la dernière, elle va rester seule.

«Puis il me regarda en face et ajouta:

«--Germain, ceci est le nom de ma soeur; tu l'aimeras, tu la serviras, tu la défendras.

«Il ouvrit l'enveloppe.

«--Voici, reprit-il, l'acte de naissance de Mlle d'Arx; tu connais aussi bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle se nomme aujourd'hui Mlle Valentine de Villanove.

La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:

--Ce fut seulement à cette heure que je compris tout.

«Je mis un genou en terre devant mon jeune maître et je lui dis:

«--Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu guérira la blessure de votre âme.

«Il secoua la tête lentement.

«--Dieu est bon, me répondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant, je peux regarder le fond de mon coeur.

«Ses yeux étaient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un enfant.

«Il avait sa main dans la mienne; la résignation calme comme un sourire épanouissait ses lèvres décolorées.

«Sa paupière se ferma à demi parce que l'épuisement venait.

«Il m'envoya encore au secrétaire, où je trouvai, sur ses indications, les actes de décès de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre père et votre mère.

«Quelques mois auparavant, à ma grande surprise, à ma grande inquiétude aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy avait réalisé à la hâte tous les biens immeubles de sa famille, et au lieu d'acheter, avec le prix considérable de cette vente, des valeurs françaises, il avait pris des consolidés d'Angleterre et des bons autrichiens. Tous les titres étaient dans le secrétaire. Il me dit:

«--Germain, je n'ai pas retiré des biens de mon père une somme égale à leur valeur parce que je me suis trop pressé. L'événement a prouvé que je n'avais pas de temps à perdre. Néanmoins, tu dois trouver dans la caisse qui est à gauche du secrétaire et dont voici la clef des titres au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point rester ici. Aussitôt que je serai mort, tu la mettras en lieu sûr. Elle appartient tout entière à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur, et c'est à toi que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il voulut se mettre sur son séant. Je l'y aidai. Je n'avais déjà plus d'espoir, car le signe de la mort prochaine était sur son front bien-aimé.

«Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.

«J'hésitais à obéir, car sa tête vacillait sur ses épaules, mais il me regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dépêche-toi, Germain, ou je n'aurai pas le temps!

«Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour écrire. D'une main je tenais le flambeau, car il disait déjà que la lumière faiblissait; de l'autre je lui présentais l'écritoire où sa main tremblante avait peine à tremper la plume.

«Il traça quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:

«--Il faut pourtant qu'elle ait ma dernière pensée; il faut que je lui parle en frère... en père, car j'ai remplacé celui qui n'est plus.

«Et ses doigts se raffermirent.

«Le jour naissait derrière les rideaux de la croisée.

«Il n'avait pas encore achevé, quand on sonna à la porte extérieure.

«--Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.

«Il avait deviné; c'étaient les trois hommes de la veille: le colonel Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrième s'était joint à eux, que j'entendis nommer M. de la Périère.

«Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel avait été l'effet de sa potion et dit:

«--Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets secondaires de la belladone sont aisés à combattre.

«M. de la Périère ajouta qu'il était envoyé personnellement par Mme la marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignorât point tout l'intérêt qu'elle portait à sa santé.

«Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon maître fort agité. Il me demanda si l'on avait parlé de Mlle de Villanove, et sur ma réponse négative il m'ordonna de faire porter immédiatement chez un pharmacien qu'il me désigna la potion du Dr Samuel.

«Mais je n'étais pas encore à la porte, qu'il me rappelait, disant:

«--C'est folie, ma tête s'égare. Si l'on trouvait là-dedans ce que je crois, ce serait une arme, c'est-à-dire une tentation, c'est-à-dire un danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!

«Il fallut obéir, car sa voix était impérieuse et son regard commandait.

«Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.

«Cette fois, c'était la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis a remplacé mon maître comme juge d'instruction. Il arrivait, assisté de son greffier; il fut reçu, mais monsieur Remy avait reposé sa tête sur l'oreiller et s'était retourné du côté de la muraille.

«M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtînt aucune réponse à ses demandes concernant l'événement de la rue d'Anjou, auxquelles il mêlait des observations ayant trait au meurtre de la rue de l'Oratoire et à la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat instructeur.

«Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:

«--Le plus souvent qu'il répondra!

«--Monsieur et cher collègue, dit le Perrin-Champein en levant le siège, vous me voyez désolé du triste état où je vous laisse; une parole est bientôt dite, et la bonne volonté vous manque peut-être un peu; néanmoins j'aime à croire que votre silence, qui est en soi fort extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre conscience de juge.

«Sur le carré il me demanda: